J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mardi 28 février 2012

l'ombre des mots

pages de chair
la marge où séjourner
guettant l'horizon

                                                          ou

                                                                           la vague d'horizon
                                                     porte la parole
                                                     pleine d'écume

lundi 27 février 2012

Sur le seuil

Sur le seuil du livre, dans l'ombre opaque des mots qui portent l'horizon, et dans cet espoir d'une chaleur qui redonnerait chair aux morts, on attend, plein de fièvre. On en revient toujours aux mêmes pages, celles qui, crêtées d'écume, nous portent sur la vague d'un équilibre semblable à celui éprouvé lors de l'apprentissage de la marche. Notre infirmité à vivre nous pousse à guetter dans les hampes d'une parole écrite le territoire où nous pourrons séjourner, cette marge intérieure où, résistant à l'érosion, il serait possible de respirer, de penser.

samedi 25 février 2012

L'aurore un matin me parut si belle


Se lever tôt.
Pousser les volets d'une chambre où l'on était sagement endormi.
Respirer, boire la fraîcheur de l'air avant de se pencher un peu, regardant du haut de quelques mètres le haillon d'ombre pâle que le jour naissant vient de secouer.
Il fera beau.
Du moins veut-on le croire puisque tout recommence.
Dehors, la brise agite les arbres que l'on repère à peine, dont les feuilles bruissent tandis que le ciel rosit au-dessus des toits du bourg où l'on se cache, s'étant loin du chahut ordinaire un moment éclipsé.
Des fleurs s'ouvrent.
Les dernières étoiles s'estompent, blanches, mutilées.
Le temps passe. Les minutes s'égrènent ou stagnent au voisinage du vide.

Lionel Bourg "La croisée des errances" (La fosse aux ours décembre 2011)

vendredi 24 février 2012

Poussières

à la croisée des ombres
un caillot d'aube
s'accroche au jour

                        

                                             ou



entre les doigts des songes
des haillons d'images
un souffle furtif

jeudi 23 février 2012

A la croisée des songes

A la croisée des songes, il n'y a que des ombres errantes se faufilant entre les haillons des arbres. La provende d'images et de mots semés pour affronter le jour a pour nom poussière. Sur la râpe du réveil, s'accroche quelque brindille, une image furtive, un morceau froid qui fond très vite entre les doigts de l'aube. Seul un souffle, imitant le premier, ranimerait la langue, expulserait le caillot. Muet, on attend sur le seuil.

mercredi 22 février 2012

Ciels de Bergounioux 4


Classique voyage à Brive, sous un ciel de nord-ouest où les nuages sont imbriqués en écailles de poisson, sur l'azur pâli.

Une aube bigarrée se dessine, chargée de vapeurs grises entre lesquelles percent des lambeaux de ciel bleu, un rai de soleil.

Ciel buvardé, temps du nord.

Le ciel est d'un bleu infini, sur les champs, et de beaux petits nuages d'été y semblent peints. Mais j'ai passé l'âge où pareil spectacle suffisait à ma joie.

Le soleil se lève à l'instant où je débouche sur le plateau et son vaste disque pourpre est exactement coupé en deux par l'immeuble qui se trouve dans l'axe de la route.

Le ciel est matelassé de tendres nuées mauves, qui crèvent en pluie sur l'Indre. Aux Bordes à midi passé. Il pleut à verse. Les nuages courent sur les hauteurs comme des fumées.

Le ciel est strié de goélands. La mer a viré au gris. 

Pierre Bergounioux " Carnet de notes 2001-2010" (entre les pages 400à 600)

mardi 21 février 2012

Tout recommence

dans la glace
une pensée creuse
au plus loin
                                       ou

dans les arabesques d'aube
                                       sillonne
le désordre des pensées

lundi 20 février 2012

L'aube

L'aube s'incruste dans le désordre des pensées quand un peu partout s'allument  les lumières. Elle trace les arabesques de la journée qui vient, quelque chose de ce bleu qui hante les poètes, et qui tente d'exister jusqu'au plus loin et plus profond du jour. Les sillons d'aube brisent la glace qui durcit le regard chargé des suies de la nuit, et, crayonnant le futur, creusent l'instant où tout recommence, à la croisée des songes.

samedi 18 février 2012

La fenêtre sur la rue


Celui qui vit abandonné et aimerait cependant être relié de temps à autre à la vie extérieure, celui qui, en tenant compte des changements de la journée, du temps qu’il fait, des conditions de travail et d’autres choses semblables, veut voir le premier bras venu auquel
il pourrait se tenir, – celui-là ne pourra pas se passer longtemps d’une fenêtre donnant sur la rue. Et même s’il en est au point de ne plus rien chercher, même s’il n’est plus qu’un homme fatigué qui vient se mettre sur l’appui de la fenêtre pour lever et baisser les yeux entre le public et le ciel, sans plus rien vouloir et la tête un peu rejetée en arrière, les chevaux en bas
l’entraîneront malgré tout dans leur cortège de voitures et de bruit, et le conduiront enfin jusqu’à l’harmonie humaine.
 

Franz Kafka "Chacun porte une chambre en soi" (Editions Publie.net)
Traduction Laurent Margantin

vendredi 17 février 2012

statue dogon


Surgi de l'épiderme du bois
l'intensité d'un geste
de l'au-delà de la raison
élan d'infini

Photo extraite du livre "Dogon" (musée Dapper)

jeudi 16 février 2012

L'obscurité

L'obscurité latente des journées de deuil transperce d'une sorte d'hébétude. Les forces sombres pèsent sur les épaules. Plus rien ne bouge autour. Aucun refuge. Le temps et l'espace sont à traverser pourtant, sans guère de mots, le regard sur les lointains pour ne pas dériver. Le corps lui-même semble s'affaisser, alors même que c'est d'une élévation dont on ressent la nécessité. Quelque chose qui colmaterait cette obsession  de la faille et exhausserait vers la lumière. On songe à ces statues dogon aux bras levés où la tension des membres et la planéité dorsale créent cet élan vertical de l'homme, cette force vitale en un geste d'infini, empreint de sérénité. Quelque chose de l'aube.

mercredi 15 février 2012

Brueghel en mes domaines

La solitude, même voulue, nous laisse-t-elle jamais seul, dès lors qu'on a connu les hommes, les eût-on quittés pour se réfugier dans leur absence? Je réponds à des méls dans la nuit: l'humanité dont je tente vaille que vaille de m'isoler rejaillit dans ma chambre avec les mots que je martèle, elle investit, sonore, tout mon espace. Comme la pierre jetée dans l'eau, meut en surface des cercles concentriques qui, dans une ondulation progressive, vont s'écartant du point d'impact, une foule gagne graduellement sur ce qui m'entoure, emplit les armoires, le bureau de chêne, la commode en merisier, franchit les portes, les fenêtres, et vibre dans le jardin d'une vibration nocturne, assimilable au vol, de trame et de chaîne, des chauve-souris. On croit habiter, et seul, une maison, mais on habite, quoi qu'on en veuille, un amour universel, on vit avec ces hommes, ces femmes, qu'on aime, et dans chacun de leurs êtres. Et les demeures de pierre, embues de cette présence impalpable mais sensible, se révèlent pour le cloîtré plus vivantes et plus tièdes, plus charnelles , que jamais.

Lionel-Edouard Martin "Brueghel en mes domaines, petites proses sur fond de lieux" (publié chez Le Vampire Actif en octobre 2011)
D'autres extraits de ce livre lus sur le site  du Vampire Actif.

mardi 14 février 2012

jardin du je


la pénombre irradiée
dans le cloître
enserre la lumière
              
          ou
                     au creux du cloître
                     les mots murmurent
                     et moussent

       ou encore

la pierre grenue
pénètre la pensée
de la main

lundi 13 février 2012

La clé

La clé du mur de pierres qui enclot le cloître où martèlent les années et croissent les pensées, la clé du mur qui enserre ce jardin du je, est introuvable. On sait le lierre qui s'accroche au grenu et la mousse qui mande la main, on sait la pénombre du creux des pierres et la hauteur du mur. C'est par le ciel et la plume que la lumière pénètre et irradie toutes les petites voix qui murmurent entre les grains de terre, éveillant les silences sur les dalles sonores. Les mots épars se tendent, se rassemblent, s'élèvent et se soulèvent et tentent de traduire la langue de l'obscurité.

samedi 11 février 2012

Rapport de l'hôpital

On a tiré au sort pour savoir qui s'y collerait.
C'était mon tour. J'ai donc quitté la table.
L'heure des visites à l'hôpital approchait.


Il n'a pas répondu à mon bonjour.
Je voulais prendre sa main mais il l'a retirée,
comme un chien affamé qui ne lâche pas son os.


On dirait qu'il avait honte de mourir.
Je ne sais pas ce qu'on dit à quelqu'un comme lui.
Nos regards se loupaient, comme dans un photomontage.


Il ne m'a demandé ni de rester ni de partir.
Il ne m'a demandé aucune nouvelle de vous tous.
Pas même de toi, Dédé. Pas même de toi, Gégé.


J'ai eu mal à la tête. Qui meurt ici à qui?
J'exaltais la médecine et les violettes du chevet.
Je parlais du soleil en m'éteignant moi-même.


Que c'est bon, l'escalier qu'on peut dévaler.
Que c'est bon, la porte qui s'ouvre devant vous.
Que c'est bon de vous voir, assis là à m'attendre.


L'odeur de l'hôpital me donne la nausée.


Wislawa Szymborska " Je ne sais quelles gens" (Poésie Fayard 1997 traduit du polonais par Piotr Kaminski)


Wislawa Szymborska, prix Nobel de littérature est décédée le 1 février 2012 en Pologne. Elle avait 88 ans.

vendredi 10 février 2012

Désordre

stries de rais noirs
sous la porte
les silences remuent
 ---------------------------
l'iris blanc
balance les plis
d'un chuchotement
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au détour d'un point d'interrogation
une vision du perdu
infiniment

jeudi 9 février 2012

L'enfance

L'enfance  à la terre est tissée. Couturée de points d'interrogation et de silences. Elle strie l'iris d'un rai d'ombre. Une presque lueur dans le désordre des jours. L'enfance , elle est perdue, mais elle balance au bord. Infiniment, elle court dans les jambes. On la voudrait étale et l'on n'a que des plis et replis au détour d'une vision. Cela remue plus loin que dedans sous les tas d'oripeaux et de peaux mortes. C'est une tache de couleur en noir et blanc, presque rien, une  odeur de renfermé, un chuchotement derrière la porte. Mais on a perdu la clé.

mercredi 8 février 2012

Ciels de Bergounioux 3

Il se met à pleuvoir du ciel congestionné; gris fer, qu'un éclair déchire.

Il va pleuvoir toute la journée d'un ciel baudelairien, bas et sombre.

Je pars sous la nuit brumeuse et froide, surprends, un instant, le ciel clair de l'aube avant que la brume ne tire ses rideaux pour le restant de la journée.

Le ciel s'éclaire imperceptiblement lorsque j'arrive au collège et c'est un fugitif bonheur de contempler le ciel "profond et sombre" richement étoilé sur la banlieue anuitée.

Le soleil rouge, bas sur l'horizon, aveugle. Je le rencontre non seulement à sa place mais dans les flaques d'eau qui bordent la chaussée, aux vitres du bus qui s'engage, devant moi, sur l'autoroute.

Un énorme soleil orangé gravit les branches nues et noires, de part et d'autre de la route à flanc de coteau...

Le soleil est levé, dans un ciel sans nuages, et plaque une feuille d'or au mur de la chambre.

L'après-midi est brûlant, le ciel comme taillé dans un bloc de cobalt.

Le ciel s'assombrit tandis que je descends. Un tendelet de soie mauve couvre la Beauce où les blés sont mûrs et c'est comme un crépuscule d'octobre succédant sans transition, à l'aube de juin.

Le paysage est sublime, dans l'éblouissante lumière. Au ciel, de petits nuages pareils à des poignées de coton.

Il flotte dans le soir , une lourde odeur d'étable.

Pierre Bergounioux "Carnet de notes 2001-2010" ( Verdier)
Extraits des pages 300-400

(A suivre  les réflexions inspirées de la lecture de ce carnet par Florence Trocmé sur Le flotoir qui suscitent à leur tour notre propre cheminement et  d'autres extraits sur Lire au jardin.)

mardi 7 février 2012

rouge-gorge


Sur un arbre de mélancolie
l'arabesque blanche
endimanche le rouge-gorge

lundi 6 février 2012

Presque rien

Presque rien dans le cœur de ce tout. Cloîtré dans son jardin de neige, on regarde un arbre qui tressaille, un rouge-gorge inquiet, une goutte suspendue enserrant un ciel de mélancolie. Cela suffit. Derrière la fenêtre close, le jardin endimanché  étale la blanche page où d'un doigt engourdi, on trace quelque arabesque au pied du buis qui borde le cyprès. Une image naît, s'enfle de lumière, se calfeutre à l'ombre des branches basses . En un cercle de cendres, sous des des yeux de rosée se hérissent les brisures de l'enfance.

samedi 4 février 2012

conserver la mémoire


J'ai essayé de trouver un compromis acceptable entre ces deux exigences, écrire et lire, chacune revêtue d'un caractère d'absolue nécessité. Si on ne lit pas, si on n'essaie pas de prendre la mesure du point qu'ont atteint ceux qui nous ont devancés et qui conditionnent l'invention présente, on s'expose à refaire ce qui a d'ores et déjà été fait, et sera, à ce titre, frappé de nullité. Quiconque ignore l'histoire de la partie qui est sienne s'expose à des candeurs qui ne pardonnent pas. Les innocents n'ont jamais les mains pleines. Il est indispensable de savoir ce qui a été accompli pour trouver son propre style. Le style qui est une manière de voir, d'être, de ressentir, de dire, mais rarement une manière d'écrire. Le style n'est pas un artifice, une sorte d'excipient formel qu'on ajouterait à un contenu.
La littérature a à voir directement avec la vie. Si elle se ramène à des jeux d'alexandrins, elle n'en vaut pas la peine. Le fait de voir une chose pour ce qu'elle est change la chose, change le monde, et nous change. Ce qui nous accablait, nous aliénait, perd son pouvoir. Le monde n'est ce qu'il est que parce qu'il inclut l'idée qu'on se fait de lui. Il vaut parce qu'il y a vous, parce qu'il y a moi.

 Consigner ainsi le quotidien, c'est aussi sauver les choses, les êtres de la disparition ?
C'est vouloir follement conserver la mémoire d'un certain nombre de faits qui, de prime abord, semblent peu importants. Il eût été plus simple et reposant de s'abstenir. Mais ce qui peut m'inciter à tenir ces carnets est que je me défie de celui que je suis aujourd'hui, et que je crédite celui que je serai demain d'un discernement supérieur. Je postule que, peut-être, celui que je serai demain trouvera profit à reconsidérer ce qui a en partie échappé à celui que je suis aujourd'hui. Et accédera, par ce moyen, à une compréhension plus exacte, plus précise de cette étrange affaire que c'est de vivre.

Pierre Bergounioux
(Propos extrait de l'entretien avec Nathalie Crom qui parait dans Télérama de cette semaine. La photo est  de Richard Dumas )

vendredi 3 février 2012

à la recherche 2

Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent comme les voitures automobiles, de "vitesses" différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu'on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant.

Marcel Proust "Du côté de chez Swann"

jeudi 2 février 2012

Murmurer

Murmurer des ronds de mots, une sorte de balbutiement d'entre les pensées, un souffle des lisières qui agite quelque peu la parole, profile le songe et l'étire jusque sous  les branches basses du cyprès qui garde tout secret. Le murmure se densifie dans l'ossuaire des fragments déposés là comme en un sanctuaire. Immobile, le cyprès, gardien fidèle des langues souterraines, enserre ce presque rien.

mercredi 1 février 2012

Ciels de Bergounioux 2


Debout à six heures moins le quart. Le temps est à l'orage dès le matin, le ciel, congestionné, mais nous ne serons pas touchés.

Temps d'automne, ciel sombre, matelassé de grises nuées d'où s'échappent des averses. Je me rappelle cette phrase de Proust où il est question de "l'être centrifuge" que fait de nous le beau temps et de l'Adam frileux, ami du feu et du lit, des jours pluvieux.

Nous rentrons sous la lumière oblique, jaune, riche, qui magnifie toute chose.

Il peut être dix heures du soir lorsque s'élève un mugissement puissant. Un grand vent vient de se lever. Le ciel, au sud, est parcouru d'éclairs blêmes puis l'averse s'abat sur la vallée.

Le jour tarde à poindre. La brume stagnera jusqu'en fin de matinée. Ensuite, un peu de soleil perce mais le vent passe au nord et rend le ciel sombre, menaçant.

Le ciel se décolore à peine, par-dessus les toits.

Le ciel est comme tendu d'écharpes de soie que le premier rayon colore vaguement.

Le vent a passé au nord, le ciel nocturne est d'un bleu profond, piqué d'étoiles, le froid intense, pour la première fois de l'année.

La saison noire est entrée sur les talons des jours précaires, radieux. Vent du nord, ciel sombre qui crache des averses de grêle.

Temps désespérément gris et bas, pluvieux et doux. Une couche de brume - ou de nimbus - stagne à une centaine de mètres du sol et absorbe le haut des versants de la vallée.

Jour vague. De la brume pèse sur la vallée et on dirait qu'il est toujours la même heure.

Jour clair, doux et venté , à lessives.

La mer, sous l'aurore, a des teintes grises. Elle passera doucement au bleu tandis que le soleil surligne de rouge le nuage bas, sur la vieille ville, dont il va émerger.

Pierre Bergounioux "Carnet de notes 2001-2010" ( entre la page cent et deux cents)