C'est un rocher de granite où
chaque année depuis que je sais marcher je viens poser ma fatigue ,
mes peines et mes joies : il surplombe prés et forêts mais
par dessus-tout il donne à voir l'autre versant, celui des songes.
Il suffit de s'asseoir sur sa peau rugueuse recouverte de mousse et
de lichen, de laisser pendre les jambes et de porter son regard sur
le pré qui s'étale au-dessous, sur l'arbre mort seul sur la
pente, empli de majesté, puis vers les lointains, de l'autre côté
du val étroit où coule une rivière. Se déclinent alors les
hameaux naufragés qui s'éclairent le soir et dont les noms se
murmurent en un chapelet de mots avec la voix du père dans l'oreille
– Saint-André de Chalencon, Vérines, Saint Julien d'Ance, Laprat,
Chaumont … - . D'un regard circulaire je bois jusqu'à la lie ce
paysage où mes yeux ricochent de collines d'écume en forêts de
vent et de sentiers d'ombres en poussières d'étoiles, et
reviennent s'accrocher aux branches mortes de l'arbre qui se tient
ferme au milieu du pré, portant avec noblesse tous ceux qui ne sont
plus : à leur souvenir , je baisse un peu les yeux. Peu de
choses ont changé au fil de ces années, quelques arbres en moins,
quelques maisons de plus, et toujours ces grosses pierres en granite
qui ourlent le contour de l'étoffe verte, déjà bien jaunie cette
année. Je sais que c'est là qu'est né ce regard décalé que je
pose sur les espaces, sur les plis, les parenthèses, les visages et
les ciels qui se consument devant moi. Sur le miroir du soir et sur
les bleus des jours.
Texte écrit pour la consigne d'été de KaléidoplumesJ'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)
Affichage des articles dont le libellé est Père. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Père. Afficher tous les articles
mercredi 29 juillet 2015
vendredi 13 juin 2014
passé-présent
Retenir
les bruits et les couleurs du matin dans une secrète chorégraphie de
mots où se détachent les tracés d'une présence, les silhouettes des
disparus emplies de bouts de soi, de gestes soudain ressuscités . Pieds nus sur les tessons du passé, on se brûle aux étincelles
de ce qui jaillit, on dévisage le parchemin d'un passé-présent à la
lumière impénétrable de la page affamée du jour. Une sorte de
grammaire de la mémoire se balbutie entre banc de bois et mur de
pierres.
lundi 17 février 2014
Puisqu'il est ce silence
On l'entend. Il parle. Dans le silence. Puisqu'il est ce silence. Sans lèvres, il parle. C'est comme un bruit d'eau, un courant sous les mots. Qu'il dise critique, corps, arbre, rythme, poème, c'est le même mouvement toujours qui les emporte, le même vent - air ou eau, c'est pareil . Et c'est ce qui, avec lui, emporte vers ce qu'on ne voit pas mais qu'on en tend partout. Et qu'on répète sans savoir. Avec, dans la bouche, ce souffle qu'on croit avoir - et c'est le sien.
Jacques Ancet
jeudi 22 août 2013
accroc
un accroc dans la nuit
un souffle d'enfance passe
on vacille un peu on espère
on attend ce qui peut advenir
un message un peu flou
l'éclat d'un mot oublié
et puis l'ombre recouvre
on entre dans sa présence
au sein de ses lèvres
lundi 18 février 2013
anniversaire 2
Ce serait bien d'écraser les tessons d'ombres qui jonchent les souvenirs et réapprendre le chemin de la lumière. Se tenir au plus près de cette clarté de ciel que les freux pénètrent de leur vol ample lorsqu'ils planent sur l'enchevêtrement des terres. Renouer avec ce fil sur lequel on marchait dans le hasard de nos solitudes quand les cendres de buis marquaient encore nos fronts. Retrouver ce balbutiement de la langue sur les chemins d'enfance qui ramenaient toujours à la maison, où la porte de chêne, comme un visage s'ouvrait et donnait à qui le reconnaissait de l'air comme un poème.
jeudi 16 février 2012
L'obscurité
L'obscurité latente des journées de deuil transperce d'une sorte d'hébétude. Les forces sombres pèsent sur les épaules. Plus rien ne bouge autour. Aucun refuge. Le temps et l'espace sont à traverser pourtant, sans guère de mots, le regard sur les lointains pour ne pas dériver. Le corps lui-même semble s'affaisser, alors même que c'est d'une élévation dont on ressent la nécessité. Quelque chose qui colmaterait cette obsession de la faille et exhausserait vers la lumière. On songe à ces statues dogon aux bras levés où la tension des membres et la planéité dorsale créent cet élan vertical de l'homme, cette force vitale en un geste d'infini, empreint de sérénité. Quelque chose de l'aube.
samedi 11 février 2012
Rapport de l'hôpital
On a tiré au sort pour savoir qui s'y collerait.
C'était mon tour. J'ai donc quitté la table.
L'heure des visites à l'hôpital approchait.
Il n'a pas répondu à mon bonjour.
Je voulais prendre sa main mais il l'a retirée,
comme un chien affamé qui ne lâche pas son os.
On dirait qu'il avait honte de mourir.
Je ne sais pas ce qu'on dit à quelqu'un comme lui.
Nos regards se loupaient, comme dans un photomontage.
Il ne m'a demandé ni de rester ni de partir.
Il ne m'a demandé aucune nouvelle de vous tous.
Pas même de toi, Dédé. Pas même de toi, Gégé.
J'ai eu mal à la tête. Qui meurt ici à qui?
J'exaltais la médecine et les violettes du chevet.
Je parlais du soleil en m'éteignant moi-même.
Que c'est bon, l'escalier qu'on peut dévaler.
Que c'est bon, la porte qui s'ouvre devant vous.
Que c'est bon de vous voir, assis là à m'attendre.
L'odeur de l'hôpital me donne la nausée.
Wislawa Szymborska " Je ne sais quelles gens" (Poésie Fayard 1997 traduit du polonais par Piotr Kaminski)
C'était mon tour. J'ai donc quitté la table.
L'heure des visites à l'hôpital approchait.
Il n'a pas répondu à mon bonjour.
Je voulais prendre sa main mais il l'a retirée,
comme un chien affamé qui ne lâche pas son os.
On dirait qu'il avait honte de mourir.
Je ne sais pas ce qu'on dit à quelqu'un comme lui.
Nos regards se loupaient, comme dans un photomontage.
Il ne m'a demandé ni de rester ni de partir.
Il ne m'a demandé aucune nouvelle de vous tous.
Pas même de toi, Dédé. Pas même de toi, Gégé.
J'ai eu mal à la tête. Qui meurt ici à qui?
J'exaltais la médecine et les violettes du chevet.
Je parlais du soleil en m'éteignant moi-même.
Que c'est bon, l'escalier qu'on peut dévaler.
Que c'est bon, la porte qui s'ouvre devant vous.
Que c'est bon de vous voir, assis là à m'attendre.
L'odeur de l'hôpital me donne la nausée.
Wislawa Szymborska " Je ne sais quelles gens" (Poésie Fayard 1997 traduit du polonais par Piotr Kaminski)
jeudi 24 novembre 2011
La peau
La peau, ce qu'il reste quand la mort est passée. Quand seul le corps posé là sur le lit. Entre peu et rien. On reste au ras des peaux, dans un passé présent d'une vie qui ne se conjugue plus. L'épaisseur du moment pèse sur le front. On rêve d'une main à serrer encore ; il n'y a que des doigts à piocher la terre des poèmes.
vendredi 25 février 2011
Regard 53
On a beau le scruter, le jardin ne s'est aperçu de rien. Il a poursuivi son essor secret vers un printemps tant espéré. Une semaine que mes yeux ne l'avaient regardé. Des primevères ont proliféré malgré le froid qui a repris les rênes, mais ici la neige n'a pas effleuré la terre en une ultime caresse. Le regard amputé, j'ai désormais des jours entiers à consacrer au bruissement des branches, aux rires des oiseaux, aux fils labyrinthiques des ronces et autres herbes folles, à l'immobilité terrée dans mes tiroirs sous le cyprès, à ce ciel dont la grisaille ne libérera aucune espérance. Compter les gouttes aussi qui perlent au bord des branches. Ne pas abuser des larmes. Compter les jours depuis. Fermer les yeux , penser à la bruyère.
mardi 22 février 2011
Père
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Victor Hugo "Les Contemplations" (3 septembre 1847)
Selon ses dernières volontés, j'ai lu ce texte à l'enterrement de mon père cet après midi , sous les flocons ,devant sa tombe. Il avait rédigé ce qu'il désirait: une intimité familiale et que l'annonce de son décès le soit après son enterrement. Nous avons respecté ses souhaits.
Un bouquet de bruyère est posé sur sa tombe.
Inscription à :
Articles (Atom)




