J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 12 février 2026

Quatrain/ 190

 

un battement de peu

juste une frange de moi-même

un point bleu

d’un petit rien embroussaillé



mardi 10 février 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 6

 


1/ On vient tous de ce loin dont on ne sait plus rien, ces territoires d’ancêtres qui ont façonné nos chairs, des lieux où ils ont habité, des maisons qui les ont abrités. On a tout cela sous les épaules. Ces ombres que l’on emporte avec soi et qui guident encore nos pas et nos décisions dans les choix qui doivent se faire. Nous vivons et avançons dans des jours d’échos.

2/ Avec le stylo quatre couleurs à mines rétractables, se retrouver comme l’enfant d’un jadis, à jouer avec les différentes teintes, sans faire claquer le changement de billes, et gribouiller des formes sur un carnet, des créneaux et des boucles voluptueuses, puis tenter l’ébauche d’un dessin et finir, après des tentatives avortées, à tracer les lettres de l’alphabet en majuscules, puis des lettres de l’hébreu, en accentuant les courbes et arabesques.

3/ Les contours d’images que l’on tente de retenir, de contenir en soi au sortir d’un songe ont une étrange façon de s’absenter, comme si ces images s’évaporaient en une fumée blanche ou grise mais jamais noire, et à s’élever au-dessus de soi. Et l’on tendrait presque les mains vers elles dans un espoir de s’en saisir, mais un espoir perdu d’avance. Pensées soudain délitées, disparues, oubliées à jamais malgré soi.

4/ De temps à autre, une trouée dans un livre où défilent des paysages, des vies, des échanges de paroles, sans avoir la nécessité de prononcer une parole. Ainsi, devant cette fenêtre ouverte, j’ai la sensation de faire partie de la vie des gens, et même de me sentir vivre à mon tour, de ressentir de l’air frais caressant mon visage. Indécise, les jambes fatiguées d’avoir autant arpenté ces étranges chemins.

5/ Dans l’arrière-plan de ce qui s’écrit avec et malgré soi, se diffractent des images dont rien n’apparaît, n'est mentionné dans le fragment qui se déploie sur la page. Ce peut être un tableau, un paysage, une lumière dispersée, un passage lu et qui interpelle l’esprit. Plus tard, à la relecture de ce que l’on a écrit, ressuscite parfois l’instant d’avant ses propres mots, cette sensation d’apparition qui a forcé l’écriture.

6/ Comme lentement le sable de l’estran laisse s’évaporer l’eau que la mer avait déposée dans son mouvement de ressac, des pensées se nouent et s’articulent au gré de la marche le long du fleuve. Elles portent au loin dans le temps des envies soudaines qui viennent de prendre forme, se transforment assez vite en un projet dont on aurait presque hâte de le réaliser tant il semble indispensable et impérieux.

7 Là-bas de l’autre côté, en direction du nord et de ces routes qui pourraient conduire vers un ailleurs, celui d’une respiration possible, se répand l’épaisseur d’un brouillard dont on aimerait fendre l’enveloppe, détacher ces rubans de brume un à un pour laisser venir à la lumière, ce qui se tient caché dessous et ne peut respirer. Déchirer ce brouillard et le silence, et laisser vivre ce qui pourrait enfin advenir.

dimanche 8 février 2026

Vertiges

 

Lorsqu’après m’être fait raser de près par le barbier de la gare je sortis sur le parvis de Santa Lucia, l’humidité de ce matin d’automne était encore en suspension entre les maisons et sur le Grand Canal. Les péniches passaient, lourdement chargées, la ligne de flottaison à fleur d’eau. Bruissantes elles surgissaient des brumes, labouraient les flots glauques et disparaissaient dans les volutes blanches de l’air. Les timoniers se tenaient raides et immobiles à l’arrière. La main sur le gouvernail, ils regardaient fixement devant eux, comme autant de symboles de droiture, pensai-je ; et longtemps ému par la signification que j’avais attribuée aux mariniers, je repris mon chemin. Je quittai la Fondamenta et revins à l’esplanade, puis montai le rio Terra Lista di Spagna pour traverser le canale di Cannaregio. Celui qui pénètre à l’intérieur de cette ville ne sait pas ce qu’il va voir l’instant suivant ni de qui il va être vu. À peine quelqu’un est-il entré en scène qu’il est déjà sorti par une autre issue. Ces courtes apparitions sont d’une théâtralité quasi obscène et ont en même temps quelque chose d’une conspiration dans laquelle on est impliqué sans le savoir, sans le vouloir. Si l’on marche derrière quelqu’un dans une ruelle où il n’y a personne d’autre, il suffit d’accélérer un peu le pas pour inspirer une peur panique à celui que l’on poursuit. À l’inverse, on devient vite soi-même le poursuivi. Trouble et terreur alternent. C’est donc avec un certain soulagement qu’après avoir marché une heure durant entre les hautes maisons du ghetto, j’aperçus de nouveau, parvenu à San Marcuola, le Grand Canal.
 
W.G. Sebald "Vertiges" (Actes sud) traduction de Patrick Charbonneau

vendredi 6 février 2026

LUMINA/ 5

Mercredi 21 janvier/ Il faut de la force pour poser une virgule. (graffiti lu sur un mur)

Jeudi 22 janvier/ j’écris rond, emmêlé et tiède, mais parfois glacé comme les instants frais, eau du ruisseau qui toujours tremble de soi-même. (Clarice Lispector: Agua viva )

Vendredi 23 janvier/ Chaque chose a un instant où elle est. (Clarice Lispector: Agua Viva)

Samedi 24 janvier/ Nous errons parmi les ruines de l’espérance morte. (Pierrre Bergounioux : Déplier le monde)

Dimanche 25 janvier/ Je suis celui à qui les lettres obscures disent :

Écris et tu seras !

Lis et tu trouveras ! (Mahmoud Darwich)


 

mercredi 4 février 2026

Sobhiyé

 

Les filles écoutent les femmes parler des femmes. Elles les écoutent parler d’elles. Dérouler ce qui ne changera jamais. Ces existences-là. Hanane et Nayla écoutent. Moi avec elles, j’écoute nos mères, les voisines, les tantes. Nous tendons l’oreille, ne parlons pas. Nous emportons des phrases sans comprendre. Nous ne bougeons pas, ferventes témoins des dialogues des femmes. Leurs voix, musique et silence ; leurs mots comme contes d’enfance. […]

Nous écoutons parler les femmes. Nous les entendons vivre, ou s’empêcher d’exister. […]

Petites, nous avons écouté parler les mères, leurs amies. Les voisines et les tantes. Et quand vient notre tour de raconter, nos histoires se confondent. Est-ce  le fait d’un même âge, d’une même communauté ? Des liens nourris par douze années d’amitié ? Il m’arrive d’entendre le récit de l’une comme un souvenir m’appartenant, un fragment de moi. Ou celui d’une autre que nous trois, peu importe. Comme en chœur, nos voix de petites filles s’entrelacent en un « je » commun.

Aujourd’hui encore, j’écoute, comme si ces voix ne s’étaient jamais tues. J’écoute, j’écris.

 Gracia Bejjani "Sobhiyé Corps de femmes" ( Accro éditions janvier 2026)

 

Sur le site de Gracia on peut écouter sept lectures, extraites de ce livre lues 

par l'autrice. Et  prendre le temps de visiter tout son site empreint

 d'une grande sensibilité, de regarder les vidéos-poèmes.

lundi 2 février 2026

Ricochets/ année 3/ Semaine 5

 


1/ Entre vigilance et patience peuvent s’infiltrer les lames du silence. Étoffe sauvage tapissée de soi. En une polychromie revendiquée, et le mordant et croquant de soi. Vaste et calme espace à cultiver comme un jardin de non savoir, un jardin de pauvre. Dans la solitude on se trouve confronté à une autre échelle du temps et de l’espace. L’œil se retrouve face aux détails de la cartographie d’un paysage intérieur.

2/ Voir et entendre ce qui s’écrit tout autour de soi : un paysage, une rencontre, un geste, une lumière, l’éphémère des jours. Invisible ou indicible, mais présent. Chaque matin, se sentir ignorant devant ce qui va advenir, nous tenant aux aguets des interstices du jour, ainsi peut-être verrons-nous ce qui n’est que ce rien, que personne ne voit, mais qui va donner la couleur de la journée, une présence aiguë.

3/ La lecture est une manière de traverser la journée ou la nuit, enfin d’arpenter, à pages tournées, les avenues de la vie. Une avancée masquée entre les choses qui se présentent à nous et que l’on n ’a pas toujours la faculté d’analyser. On n’est plus seul, et le regard porté sur le quotidien se colore d’une perception différente, et sans doute une certaine confiance peut renaître face à soi.

4/ On la voit. On la regarde avec attention pendant plusieurs secondes. Elle attire le regard de par sa légèreté, sa transparence, sa fragilité, le songe où elle permet de nous égarer. Elle nous fait nous tenir à l’écoute de sa vie, si éphémère soit-elle, à cette douceur ou tendresse, on ne saurait vraiment dire. Les paupières se ferment un quart de seconde et la voilà disparue. C’était une goutte d’eau.

5/ Ce qui est nécessaire filtre entre les branches des arbres touffus ou des buissons enracinés dans un jardin rendu à sa nature sauvage. La vie pour ce qu’elle est. Avec l’invisible comme miroir. Et le bruissement de l’air qui circule sans se cogner. Les oiseaux le savent bien. C’est leur lieu de passage. C’est mon lieu de regard, de pensée, d’apaisement, d’avancée , où se tissent les liens de vie.

6/ Comme une annonciation, on ressent qu’il y a en soi quelque chose de plus grand que soi dont on n’est pas le maître. Cela est et l’on n’y peut rien. Il est nécessaire de cohabiter. De temps à autre cette présence se fait sentir, mais la plupart du temps elle nous laisse totalement libre et dans une sensation de grande solitude.On ne sait pas ce qu’il faut vraiment en faire.

7/ Chercher à sauver des photos ratées. Trafiquer les ombres et les lumières.En faire une fantaisie romantique. Y retrouver un monde perdu, celui de l’enfance. Un paysage d’irréel où pouvoir rêver encore. Comme sur une carte de géographie. Comme entre les bras d’un lichen. Méditation devant un invisible dont on cherche à forcer les secrets, à entrer entre ses lignes, à revivifier une intensité qui tend à se perdre, à disparaître.

vendredi 30 janvier 2026

LUMINA/ 4

 

Vendredi 16 janvier/ C’est précisément le pouvoir de maîtriser les commencements qui est au cœur de la création littéraire. L’écriture nous permettrait de les fixer, là où ils ne cessent de nous échapper dans la vie réelle. ( Claire Marin : Les débuts)

Samedi 17 janvier/ Je suis seulement l’ouvreur de fenêtres, le vent entrera après tout seul. (Jean Giono Complément à L'eau vive )

Dimanche 18 janvier/ Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît. Valère Novarina ( cité sur le site de France Culture)

Lundi 19 janvier/ Le texte d’un soi s’écrit avec les textures du monde. (Jean-Philippe Pierron : Je est un nous)

Mardi 20 janvier/ Quand on écrit, on vaticine, on spécule, on dérive. On ne peut pas rester sur les rails ni même arriver à destination. Montaigne a écrit quelque part dans Les Essais « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage »., une formule bien balancée, à la fois affirmative et négative, qui revendique le mouvement et pourquoi pas, l’errance. (Olivia Rosenthal:Futur antérieur).

 


mercredi 28 janvier 2026

Journal d'un écrivain/ 29

 Vendredi 17 juillet 1931

Oui, je crois que ce matin je peux dire que j’ai fini. C’est-à-dire que j’ai une fois de plus, et pour la dix-huitième fois, recopié les phrases du début. L. les lira demain et j’ouvrirai ce journal pour consigner son verdict. Mon opinion personnelle, c’est que c’est – ô Seigneur ! – un livre difficile. Je ne crois pas avoir jamais été soumise à une telle tension. Et je confesse que je suis nerveuse en ce qui concerne L. D’abord il sera honnête plus encore que de coutume. Et ce sera peut-être un échec. Et je ne peux en faire davantage. Je serais encline à penser que c’est bon mais incohérent, épais, et procédant par saccades. Et c’est pénible, compact. En tout cas j’ai essayé d’atteindre mon but. Si ce n’est pas une réussite, c’est un démarrage dans la bonne direction. Mais je me sens nerveuse. Cela peut donner une impression de petitesse et de fignolage. Dieu sait ! Et comme je me le dis et me le répète pour accélérer le déplaisant petit battement de cœur, je suis dans tous mes états à l’idée de ce que dira L. quand il viendra, rapportant le manuscrit, disons demain soir ou dimanche matin dans ma chambre du jardin, qu’il s’assoira, et qu’il commencera par : « Eh bien voilà… »

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain" traduction Germaine Beaumont 

lundi 26 janvier 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 4

 


1/ De l’attention portée au fugace, à ce qui n’a pas de forme ni de mot pour le décrire. Ces états de fragilité discrète où on sent que quelque chose advient, une pensée, une odeur, une sorte de réalité dont on ne pourrait parler mais qui occupe l’esprit d’une manière étrange et si rapide que l’on n’est pas sûr que ce soit vraiment arrivé, cela se glisse dans un songe .

2/ J’entends cet étrange cri d’un oiseau perché en haut d’un grand sapin. Je le cherche du regard et le vois s’envoler dans l’obliquité d’un vol noir. Nudité de son cri, presque de l’arrogance, ou tout au moins une assurance nette et sans compromis. Je ne saurai rien du sens profond, il y en a sûrement un sinon à quoi bon, je sais juste qu’il m’a donné le déclic pour écrire

3/ Le grain de la voix intérieure, ce raclement entre les tempes qui se faufile entre hésitation et sinuosité pour parvenir à ses fins, qui nous met en alerte : on le saisit parfois avec effort quand l’envie de le mettre en mots écrits nous taraude. Lâcher les rênes de l’écriture de ce monde intérieur, ce rien qui nous constitue tout autant que la chair qui nous recouvre, enfin, ce tout.

4/ Avoir la sensation que se tenir devant le clavier de l’ordinateur, dans la posture de celle qui va écrire, qui a quelque chose d’important à faire donc, va permettre à la notion de temps d’être habitée réellement, dans une densité pleine de promesses. Comme si les minutes (heures…) passées ici étaient ainsi plus profondes, plus intenses. Mais c’est tout simplement que je me demande ce que je pourrais faire d’autre.

5/ De nombreux livres autour de moi, posés sur le bureau, sont en possibilité de lecture. L’un ou l’autre s’ouvre, l’un et l’autre parfois aussi dans un même moment, et les textes prennent plaisir à se mêler, à se laisser appréhender d’une manière différente. Un dialogue ou des pensées se détachent et créent dans l’esprit une autre orientation, un réseau avec d’autres constellations, une matière à penser un peu plus loin.

6/ Hier soir au théâtre pour voir Les femmes savantes. La mise en scène, les acteurs, la langue de Molière, les costumes, les décors faits de bibliothèques mobiles recadrant la taille des espaces où se joue la pièce, tout cela m’a séduite. Et que dire lorsque le rideau noir se déroule avec lenteur et retombe au sol, ce que je n’ai plus vu depuis si longtemps au théâtre : pur bonheur.

7/ À chaque aujourd’hui qui s’extrait des limbes, se poser la question de savoir ce que l’on rendra réellement vivant en soi. Ce qui va pouvoir se forger dans ces instants donnés où, à la fois dans l’extériorité, où se confronter, mais aussi dans l’intime de ce qui nous dessine et forge, est prêt à infuser. Plus l’avancée dans la vie se fait grande, plus le désir de sa densité s’impose.