J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mercredi 12 juin 2024

Écrire, c'est écouter

 


p 29... je n'écris pas de manière réaliste, je n'y arrive pas, j'ai une manière d'écrire plus poétique. Je n'écris pas, c'est plutôt qu'il y a quelque chose en moi que je laisse écrire. Pour moi écrire, c'est écouter. J'écoute des voix silencieuses. Je ne vois rien quand j'écris. J'écoute... Je suis à l'écoute de forces obscures et floues, des forces intérieures, des sons émotionnels, en quelque sorte.

p 37 : Il s'agit de saisir l'insaisissable, de capter ce qui se passe au moment du passage du jour à la nuit ou de la nuit au jour. Vous savez, j'écris principalement sur les intervalles, les interstices.

p 45: Bien sûr, il y a tous les éléments visibles autour de nous. Mais aussi des choses invisibles qui sont là tout le temps et qui ne sont pas forcément compréhensibles. Comment est-ce possible? Entre nous par exemple. Il y a ce que nous nous disons, ce que nous ressentons, et il y a aussi ce qui se tisse entre les deux, ce qui nous échappe et qui est impossible à dire. C'est entre nous, c'est invisible. Le grand art fait apparaître cet invisible. Tout ce qui est important relève de l'invisible.

 Jon Fosse "Écrire, c'est écouter - Entretiens avec Gabriel Dufay" ( L'Arche 2023)

samedi 8 juin 2024

Quatrain/ 141

 

rien ne reste

qu'un rêve doux et discret

un dessin à même le mur

quand toujours le jour point

jeudi 6 juin 2024

Sans valeur

 


Le petit tas d’ordures gisait sur le trottoir. Je l’ai aperçu soudain sur ma droite en montant la rue de Charonne. Cela, je l’ai déjà dit. Cette vision m’a saisie ; elle me revient plusieurs fois par jour. Elle m’a saisie, pourtant j’ai suivi mon programme quasi imperturbablement. Pendant mon entraînement sportif, je n’ai pensé qu’au petit tas d’ordures. Il avait semé ses graines dans mon esprit. Étais-je déjà sous son emprise avant même de l’avoir touché ? C’est possible. Au retour, j’ai fait quelques étirements en prenant appui sur le banc, mais peu importe, puis, mon rythme cardiaque ayant ralenti, j’ai marché droit devant moi. Alors que j’approchais de l’arrêt de bus, mon cœur s’est remis à battre fort, comme pendant l’effort qui avait précédé. Ce n’était ni la foulée ni la foule des badauds en attente du bus qui m’agitait, même si j’appréhende désormais les troupeaux, non là ce qui m’agitait, c’était l’hypothétique présence du petit tas d’ordures à proximité de l’arrêt. Y serait-il encore ? Aurait-il été touché ? Entamé ? Piétiné ? J’ai fendu l’attroupement avec énergie. Mon cœur battait à 158 pulsations par minute. C’est énorme, 158 pulsations par minute. Il aurait fallu s’immobiliser pour reprendre haleine. Impossible de contrer la poussée qui me conduisit fatalement au chevet du petit tas d’ordures. Les corbeaux s’en écartent ; les tourterelles s’envolent. Et les gens ne souhaitaient pas s’en approcher. Ça les dégoûte visiblement. Ou, au contraire, ils craignent de profaner un petit tas d’ordures sacré. J’aurais pu courir plus loin, plus longtemps et améliorer ma performance, brûler plus de calories, renforcer mon muscle cardiaque mais ce petit tas d’ordures m’a interceptée. Il détermine mon retour anticipé vers la maison. Il se trouvait sur mon chemin. C’est comme un trou de lapin dans lequel en un instant je glisse. J’en ai négligé mon emploi du temps. Mes rendez-vous du jour ne valaient plus un as.

Est-ce de la merde ou du chocolat ?

Le petit tas d’ordures avait la priorité. Je devais lui porter secours. Il était étalé sur le sol, informe, sans couleurs précises, même si dans mon souvenir il rougeoie comme Dieu lorsqu’il m’est apparu dans une petite église où j’étais entrée pour me reposer après une espèce de marathon érotique qu’il serait amusant de raconter mais ce serait hors sujet. Donc, j’ai vu Dieu et j’ai vu le petit tas d’ordures et vraiment il y a une proximité. Avant de plonger mes mains dans le petit tas d’ordures, ce que je n’ai pas pu faire avec Dieu qui est furtif, je souhaite dire à quel point me troublent les proximités. Il y a tant de choses qui se ressemblent tout en différant fondamentalement. D’un côté vous avez ce qui est sans valeur et d’un autre ce qui en a.

Gaëlle Obiégly " Sans valeur"  (Bayard 2024)

mardi 4 juin 2024

Ricochets/ 22

 


1/ Y-a-t-il d'infimes secrets prêts à s'exhumer dans ces sortes de tiroirs qui se déplient par les côtés? Cet objet, ce petit meuble, ce rêve d'enfant, ce souvenir qui se tenait serré entre les pages du catalogue de Manufrance, consulté chaque jeudi chez ma grand-mère, suscitant mon imagination et le désir d'y cacher mes trésors d'enfant, se tient désormais, fier, dans mon bureau, en attente des rêves d'un je d'aujourd'hui.

2/ L'impalpable de ce qui est secrété dans la fluctuation des souvenirs, qui surgissent d'une odeur, d'une rencontre, d'une photo, de la vue d'un objet ou d'un lieu. Un minuscule grain de beauté sur le visage du temps qui est passé, un fanion au bord de soi. Inviter cette goutte de mémoire à irriguer les rides du visage d'aujourd'hui, à étirer le sourire jusqu'aux commissures d'un temps qui nous a édifiés.

3/ L'inconnu qui s'infiltre entre les mots qui s'écrivent. À la découverte des lettres, des mots, des phrases qui se forment ou se déforment au fur et à mesure que les doigts tapent sur le clavier d'ordinateur, s'ajoute l'inconnue qui se révèle dans le geste même d'écriture. Ce double en soi qui s'épanche, délivre des sentiments ou des sensations, à qui j'offre une forme d'existence, le temps de taper ces lignes.

4/ Est-ce que, en écrivant, on se met en déséquilibre? Ou au contraire est-ce qu'on cherche à retrouver l'équilibre qui semble faire défaut dans la vie quotidienne. Voilà le genre de questions qui soudainement se posent au petit matin, entre le thé et les tartines, et dont je n'ai pas la réponse, mais une petite idée malgré tout.. Sans écriture, je boîte, comme je boîte dans la vie de chaque jour..

5/ Le lierre a regagné les murs et recouvre ce hors-soi comme une protection face au monde du dehors, celui qui suinte de détresse. Il y a là comme une grande cape à l'abri de laquelle on se tient, recroquevillé en-dessous, pelotonné comme un enfant sous sa couverture, serrant entre ses doigts une peluche, un mouchoir, quelque tissu de douceur, dans l'attente de la nuit éternelle qui va tous nous recouvrir.

6/ Qui se tient derrière cette pensée fugace, presque arrivée là par erreur, qui se dérobe aussi vite qu'elle a surgi, et qui nous laisse pantois au bord du sentier où l'on marche sans savoir où l'on va ? Est-ce un je qui agit en silence, un je nouveau ou qui tente de se renouveler et de nous faire découvrir des chemins d'incertitude ? Un écheveau neuf de je à démêler.

7/ Tenter de retrouver le fil des pensées qui se nouent les unes aux autres, sans véritable raison, mais qui tissent le jour et lui donnent ce camaïeu de bleu ou de gris . Et comment l'écriture fait son miel de ce kaléidoscope de voix, de murmures qui se diffractent, créant des figures à l'infini. Comme un monde enchevêtré au cœur d'une jungle de couleurs et de mots, d'où renaître encore.

dimanche 2 juin 2024

Jalousie des mots/ 21

 


Combien d'essais sont nécessaires pour faire germer ce que l'on pressent avoir à déposer de cet inconnu que l'on porte en soi? Avant, c'est le moment du chaos, ce moment flou où l'on se dit que l'on ferait mieux d'aller arracher les mauvaises herbes dans l'allée, ou entreprendre le grand nettoyage de la maison, ou de préparer un repas agréable. Mais on s'obstine à se tenir dans ce courant sourd du bruit des mots, dans une espérance, même si on a bien pris la mesure des difficultés et que l'on souhaite que des ailes viennent nous pousser dans le dos.

jeudi 30 mai 2024

On dit le temps

 


 

EN BAIE D'AILLEURS

Temps aboli de la longue marche. Corps et parole y lèvent la nième chronique du souvenir. Une porte se referme sur l'itinéraire aux genoux écorchés: armoise, chiendent des mers, une masse frottée de végétaux et des fagots de rêves que l'on poursuit par un chenal dans le vent léger des mollières.

C'est vouloir aspirer l'avancée du jour à l'épreuve du muscle, tenter à l'extrême la fatigue jusqu'à plus loin encore, et là, gravir le continuum de la dune, laissant derrière soi d'insolites palabres d'oiseaux, la trace vivante des menthes aquatiques et de l'orchis incarnat, le drap mauve des lilas de mer et l'œil bientôt nocturne du chasseur en route vers sa patience de gabion.

Aller, aller.

Car la mer en fuite se fait appelante d'une traversée, et des chevilles affamées vont dans la transhumance des sols.

Valérie Brantôme " On dit le temps"

( Éditions Le Réalgar  collection l'Orpiment mai 2024)

mardi 28 mai 2024

Ricochets/21

 


1/ Sur l'autre versant l'effroi d'obscurité. Il faut continuer d'avancer, avec des paroles vaines et dépourvues d'avenir, dans ce déclin des jours où tout nous aspire. Les incertitudes se multiplient mais elles ont toujours été présentes et l'on n'y songeait guère. Mais en esprit des désirs non encore effeuillés se profilent, font signe dans ce monde un peu flou où l'on poursuit sa route , les épaules un peu plus courbées.

2/ Comme un songe baigné des peurs de la vie, grises sont les pensées qui naissent lorsque l'éveil s'immisce, alors même que la nuit n'en a pas finit de rouler ses rochers. Ballotée sur les récifs, entre sable et mer, on tourne et retourne le corps entre les draps, bâtissant le jour à venir comme une tour avec de petites lattes en bois que l'on envoie voler d'un coup de pied.

3/ Du désordre sur la face du matin. Des bribes de rêves, sauvées de la grisaille de la nuit, s'éparpillent en gouttes de pluie. Inattendue trouée de lumière puis plus rien: tout s'évapore.Tourner la page de ce trop plein d'images disparues, refluées dans l'antre de l'autre soi. Enjamber le seuil d'un désormais, et affronter les questions qui serpentent sans bruit en bordure du pas. Les heures incertaines s'huilent du désir d'avancer.

4/ Attirance ou fascination pour le lent défilé de visions élongées en bordure de ces routes qui ondulent, au gré des reliefs, ou s'embrochent dans une ligne intègre et directe menant droit au but. Mais de but il n'y en a pas, aucun désir de relier un quelque part. Seuls les talus, les bas-côtés, lés étendues qui écartent le soupirail d'œil où s'ébauche quelque hallucination où s'égarent des divagations sans objet.

5/ Pourquoi toujours vouloir tenir la chronique de ces quelques grains de sable d'hier, déjà perdus, aspirés dans le colombarium universel, et, il faut bien le reconnaître, qui ne sont pas les grains de sable dignes d'une dune, mais plutôt ceux qui s'enfoncent sous la plage, ceux sans intérêt, dont l'oubli est bienfaisant. Quant aux grains du présent, ils s'accolent silencieux à ceux d'hier, s'enfoncent dans le ni sable ni rien.

6/ Crudité de la lumière en cette matinée, après des jours de ciels houleux, pétris d'aplats de grisailles au dégradé d'ombres, même pas un clair-obscur, mais plutôt une nuit diurne. Alors cet éclat de rire de la lumière fulgure et darde, de son opulence tout détail qui s'enflamme soudain, voulant préserver ce terreau de clarté où se prélasser un peu, s'y perdre même, en toute conscience de l'illusion où nous sommes.

7/ Toutes les personnes qui tombent ont des ailes. Lu ou entendu, je ne sais plus, dans le film Anselm consacré à Anselm Kiefer. Et je pense oui, j'ai volé lors de ma chute dans un escalier il y a quatre ans, et c'est de cela dont je garde le souvenir, cette étrange sensation d'envol plus que la réception sur la tête et les blessures résultantes. Des ailes, oui bien sûr.





dimanche 26 mai 2024

Jalousie des mots /20

 


La langue de la fiction s'immisce entre les lignes, repoussant les affres de la mort dans les recoins d'un autre jour, un autre temps, rien ne presse. L'envie d'aller plus loin, ailleurs, découvrir d'autres contrées, d'autres temps, d'entendre l'appel qui encore et toujours résonne au fond de soi, se faisant l'écho des coups de tonnerre qui éclatent au plein cœur de l'orage réveillant les esprits paresseux. Déboulonner la statue que l'on se plait à représenter pour les autres: mère, épouse, grand-mère, sœr, amie fidèle, pour d'autres encore celle qui guide sur des chemins d'écriture insoupçonnés. Mais tout n'est qu'une illusion.

vendredi 24 mai 2024

Quatrain/ 140

 

dans les phrases qui se déploient

quelques rayures de mots

un paysage de plus à lacérer

il pleure dedans



mercredi 22 mai 2024

Ricochets / 20

 


1/ Au bord des chemins, comme des grumes en attente de remorquage, il faudrait pouvoir déposer les soucis, les lourdeurs de la vie et tout ce qui entrave. Les bras libérés, il ne resterait plus qu'à cueillir les fleurs des bas-côtés, à serrer les bouquets, à respirer les parfums d'impatience, à reprendre sa route, sans se retourner, chantonner un peu, sourire à l'air vif sur le visage, et aller de l'avant.

2/ Cela fictionne en tête. Un miroir se promène le long des chemins où les pas entraînent. Le parcours de la fiction et l'errance de la balade se rejoignent, s'épaulent et se nourrissent, fusionnant leur atmosphère, créant leur propre style, sans savoir où cela les conduit. On est guidé par la curiosité, celle qui pousse tous les battants de portes, celle qui oublie toute peur. On se sent proche du rêve.

3/ Le réel de l'imaginaire se dilue dans les pensées, à nous de le considérer à sa juste valeur et de l'explorer avec l'attention requise.Tout est en mesure de devenir fiction. Le meilleur comme le pire. Faire fonctionner la marmite à fictions : se saisir d'un peu de réel, saupoudrer une pincée d'idées folles, ajouter de nombreux détails, laisser mijoter, remuer, assaisonner de quelques épices, goûter, ciseler quelques mots bien choisis.

4/ Se recréer le temps d'être lisant. Chaque lecture fait acte créatif dans l'esprit de celui qui se laisse toucher par les mots. Un paysage intérieur se met en mouvement, différent du paysage d'un autre lecteur lisant le même livre. Un soudain qui nous fait autre, une fois nourri de notre lecture. Notre être intérieur s'est agrandi pour avoir foulé les chemins d'un livre. Parfois on est perdu, un peu dérouté.

5/ Le ciel ne parvient pas à épuiser sa grisaille. Il la décline en lettres majuscules, sur les lignes et dans les interstices, à l'endroit et à l'envers, jusqu'à recouvrir les marges où, même là, rien ne s'écrira d'autre que les traces d'un entre-deux du jour. Déjetées, les pensées ne retrouvent pas le chemin à suivre et se perdent, avec désolation et regrets, en des commentaires météorologiques qui n'en finissent pas.

6/ Sur quel mur prendre appui, alors que le monde, tout autour de soi, semble s'écrouler ? Le mur lui-même est plein de fissures, d'anfractuosités où s'échouent les pensées...Du bout des doigts, on continue de creuser, laissant tomber à fleur de terre de la poussière de pierre, et toutes les brisures de mots qui ne trouvent pas leur voie. Au plus près de l'œil, on ne récolte que de la dissonance.

7/ Une petite rose isolée dans un vase sur le bureau, avec un paravent de feuilles en son dos pour se protéger des courants d'air. Elle semble toute timide, baissant un peu la tête. Ses pétales hésitent à s'offrir à la lumière et. dans le vase transparent les épines semblent démesurées. La dévisager, avec cette tendresse nécessaire, comme si un miroir face à moi, et lui souhaiter une bonne journée malgré tout.



lundi 20 mai 2024

Le nom sur le bout de la langue

 



P 55:

Ma mère se tenait toujours à l’extrémité de la table à manger, le dos à la porte de la cuisine. Brusquement, ma mère nous faisait taire. Son visage se dressait. Son regard s’éloignait de nous, se perdait dans le vague. Sa main s’avançait au-dessus de nous dans le silence. Maman cherchait un mot. Tout s’arrêtait soudain. Plus rien n'existait soudain.
Éperdue, lointaine, elle essayait, l’œil fixé sur rien, étincelant, de faire venir à elle dans le silence le mot qu’elle avait sur le bout de la langue. Nous étions nous-mêmes sur le bord de ses lèvres. Nous étions aux aguets, comme elle. Nous l’aidions de notre silence – de toute la force de notre silence. Nous savions qu’elle allait faire revenir le mot perdu, le mot qui la désespérait. Elle hélait, hallucinée, sa masse vacillante dans l'air.

Et son visage s’épanouissait. Elle le retrouvait : elle le prononçait comme une merveille. C’était une merveille. Tout mot retrouvé est une merveille.

                                                                *

Comme celui qui tombe sous le regard de Méduse se change en pierre, celle qui tombe sous le regard du mot qui lui manque a l’apparence d’une statue.

 

P 94: Écrire, c'est entendre la voix perdue. C'est avoir le temps de trouver le mot de l'énigme, de préparer sa réponse. (...) Ce que recherche l'écrivain pour qui écrire est vital, dans l'instant où il écrit des livres, n'est peut-être jamais l'œuvre qui résulte de l'inscription, mais ce collapsus. Personnellement je conviens que ce que je recherche en écrivant est la défaillance. C'est cette possibilité de m'absenter de toute saisie réflexive de moi-même par moi-même dans l'instant où j'écris.

Pascal Quignard " Le nom sur le bout de la langue"

samedi 18 mai 2024

Jalousie des mots / 19

 


Bribes de la journée qui restent en tête, qui ont fait sourire au moment même où cela se passait, des petits détails qui auraient mérité une photo mais voilà, on poursuit le chemin et l'on passe à autre chose. Tout est ainsi que la fuite des nuages dans l'atmosphère, ils semblent faire la fête, puis plus rien ne bouge, les pensées s'enfuient vers un ailleurs tout aussi provisoire, puis s'égarent sans le savoir et n'arrivent plus à revivifier cet instant si particulier. Comme le mot sur le bout de la langue qui s'est absenté et nous laisse quelque peu pantois..

jeudi 16 mai 2024

Quatrain/ 139

 

se perdre dans la matière sonore du mot

il y a un autre sourire à l'intérieur

aussi fragile que solide

la langue du brouillard

mardi 14 mai 2024

Ricochets/ 19

 


1/ Être dans le faire pour repousser le temps du dire. Peut-être ainsi, les rênes trop serrés se relâchent un peu. Une manière de se dételer du temps et de ses injonctions, de celles qui vous immobilisent entre ses chaînes. Préférer ne pas. Ne pas penser, ne pas choisir, ne pas prendre une décision, ne pas s'engager, ne plus s'appartenir...Se concentrer sur une tâche qui réclame une concentration vive: faire briller.

2/ Entre différentes visions de ce qui s'offre au regard, prendre le temps. Le temps de comprendre l'agencement de ce tout. Rechercher l'équilibre de ce qui est donné à voir, c'est à dire la cohérence des choses entre elles, des couleurs, des formes, des volumes, le plein et le vide qui les définissent. Les mouvements, les croissances des plantes et ce qui s'agrandit alors insensiblement dans le regard qui fait face.

3/ En filigrane de ce qui s'écrit, une vie se déroule où l'omniprésence des livres, des forêts, du lichen, de la bruyère, d'horizons, de pierres, ne passe pas inaperçue. Il faut rajouter à cela le silence, la solitude, la marche et les souvenirs qui soutiennent l'édifice. Comment concevoir de vivre autrement... La rêverie — celle des merveilleux nuages — relie tous ces espaces et permet d'arpenter chaque journée nouvelle sans trop de difficultés.

4/ Juste au bord de soi, entre le dehors et le dedans, dans cette zone à ne plus savoir qui on est, et même si on est. Ne pas détourner les yeux et regarder le ciel pleurer, la vie est ainsi faite. Attendre le retour du soleil ou d'une lumière plus claire, faire acte de patience, même si on ne comprend pas grand-chose à ce qui se tisse insidieusement en soi.

5/ Ne s'attendre à rien du jour qui vient, se tenir dans le halo des possibles, refuser de regarder ce qui ne l'est pas. Guetter la floraison des iris qui s'étirent sans fin vers la lumière, vers leur vie, si simplifiée qu'elle soit. Leur peau sombre se devine dans l'écrin où ils végètent encore, dans l'attente de ce qu'ils ont à être. Puis le présent s'engouffrera en eux comme une fine lame.

6/ L'enfance accrochée quelque part sur soi, crispée par une virgule au revers d'une manche, faisant tinter le bracelet du doute, celui qui n'en finit pas d'enserrer les gestes ou de retenir toute parole dont on ne sait pas comment elle sera entendue. Ses filets se sont bien refermés sur la silhouette d'adulte qui bientôt ne se distinguera plus, se faufilant sans être vue dans les méandres d'ombres des vies côtoyées.

7/ Quand au petit matin la nécessité se fait main de maître pour casser le rythme des jours qui s'enchaînent, alors il faut partir. Prendre la route et rouler avec des paysages qui défilent et lavent les idées noires qui se calfeutrent toujours dans quelque coin de la tête. L'immensité du dehors gorgée de lumière gagne et diffuse ses bienfaits sans modération, et les branches des arbres balayent ce qui pèse.



dimanche 12 mai 2024

Jalousie des mots/ 18

 


À la lisière de l'instant, lorsque tout semble encore possible, que les lointains ne se sont pas encore évaporés et que l'intensité du jour est en pleine puissance, penser que l'illumination est en chemin, peut-être même une révélation pourrait advenir. De tous côtés la vie est devant, nous faisant face, avec ses coïncidences qui se déclinent comme des gouttes de pluie sur de la tôle ondulée, mais que l'on ne sait plus repérer. La vie à travers et au bord, pleine de simplicité, comme celle des enfants qui vous regardent, vous sourient et vous entraînent dans leur univers de joie.