J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

lundi 16 février 2026

Ricochets/ Année 3 / Semaine 7

 


1/ Quand tous les côtés de soi, toutes les facettes de ce qui nous constitue se mettent à murmurer en même temps, puis parler, et appeler un peu plus fort et qu’il faut tenter d’entendre toutes les voix, de donner à chacune sa raison d’être, sa place juste. Entre le cœur et la raison, cela remue. Il faut juste trouver le bon équilibre et tenir les deux axes entre les mains.

2/ Oui, chaque jour pourrait commencer ainsi, d’une manière paisible et dans une lenteur telle que s’étireraient les heures de la matinée pendant un temps deux fois plus long que les heures de l’après-midi, où le temps de la pensée et de l’écriture serait donc plus long et plus intense aussi, de façon à pouvoir épouser les contours de tout ce qui importe vraiment, et permet de trouver un juste équilibre.

3/ Ce qui va éclore, et dont on n’a nulle idée, ce qui germine en nous, ce qui s’est ramifié depuis la toute petite enfance et va continuer à proliférer, tout cela me remplit de curiosité, d’intérêt. Reparcourir les chemins de sa vie, alors que l’on n’est pas si loin que ça de la fin, et rester curieuse des rencontres, des lectures à faire et ce qui pourrait bien encore s’écrire.

4/ Quand les ombres qui nous recouvrent laissent un peu de lumière se mêler à elles, des clairières trouvent à creuser leur place, semblables à ces aires où l’on arrive après une longue errance en forêt, et que, soudain, on a la sensation que l’on a marché sans savoir pourquoi, sans savoir où nos pas nous portaient, peut-être même nous guidaient, mais que, finalement, c’est bien là que l’on souhaitait arriver.

5/ On existe lorsque l’on est chez soi, dans son intérieur. On existe lorsque l’on est dehors, dans cet extérieur mouvant. Est-on la même personne ? Physiquement probablement à quelque chose près – on porte peut-être davantage attention à son apparence. Mais mentalement, il y a sans doute quelque chose qui se modifie ; le regard se doit d’englober des clairs et des obscurs dont il faut bien prendre note et soin.

6/ S’emparer d’un mot attrapé au vol dans une lecture ; il trônait seul sur une page comme titre de chapitre, excepté que tous les autres chapitres n’avaient pas de titre. Non, juste un mot écrit en lettres capitales au centre de la page de gauche, et sur la page opposée le récit reprenait son flux. D’où, bien sûr, l’arrêt mental sur ce mot sans article, un éclat : LUMINESCENCE

7/ La fine paroi du mot choisir tremble sous les assauts de tout ce qui nous cerne et de ceux qui nous entourent. La sensation de se sentir libre de nos choix est fragile, et presque irréelle. Mais il faut tenir continuer à croire en cette capacité de notre libre choix, même dans cette semi obscurité, il y a toujours des ombres et de la lumière, où nous continuons de progresser.




samedi 14 février 2026

Lumina /6

 

Lundi 26 janvier/ Tout ce qui est visible est un invisible élevé dans un état de mystère. (Novalis)

Mardi 27 janvier/ Tout ce creux du temps est un pli de rêverie. (Karl Dubost)

Mercredi 28 janvier/ Si le temps ne passait pas, nous ne pourrions pas être qui nous sommes. (Guillaume Vissac)

Jeudi 29 janvier/ et parfois on évite de dire, on s’évite le chagrin (Gracia Bejjani Sobhiyé)

Vendredi 30 janvier/ Lori se fatiguait beaucoup parce qu’elle n’arrêtait pas d’être. (Clarice Lispector Un apprentissage ou Le livre des plaisisrs)

Samedi 31 janvier/ De vieilles blattes rampent dans la pénombre. Et tout cela c’est moi. ( Clarice Lispector Agua viva) 

 


 

jeudi 12 février 2026

Quatrain/ 190

 

un battement de peu

juste une frange de moi-même

un point bleu

d’un petit rien embroussaillé



mardi 10 février 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 6

 


1/ On vient tous de ce loin dont on ne sait plus rien, ces territoires d’ancêtres qui ont façonné nos chairs, des lieux où ils ont habité, des maisons qui les ont abrités. On a tout cela sous les épaules. Ces ombres que l’on emporte avec soi et qui guident encore nos pas et nos décisions dans les choix qui doivent se faire. Nous vivons et avançons dans des jours d’échos.

2/ Avec le stylo quatre couleurs à mines rétractables, se retrouver comme l’enfant d’un jadis, à jouer avec les différentes teintes, sans faire claquer le changement de billes, et gribouiller des formes sur un carnet, des créneaux et des boucles voluptueuses, puis tenter l’ébauche d’un dessin et finir, après des tentatives avortées, à tracer les lettres de l’alphabet en majuscules, puis des lettres de l’hébreu, en accentuant les courbes et arabesques.

3/ Les contours d’images que l’on tente de retenir, de contenir en soi au sortir d’un songe ont une étrange façon de s’absenter, comme si ces images s’évaporaient en une fumée blanche ou grise mais jamais noire, et à s’élever au-dessus de soi. Et l’on tendrait presque les mains vers elles dans un espoir de s’en saisir, mais un espoir perdu d’avance. Pensées soudain délitées, disparues, oubliées à jamais malgré soi.

4/ De temps à autre, une trouée dans un livre où défilent des paysages, des vies, des échanges de paroles, sans avoir la nécessité de prononcer une parole. Ainsi, devant cette fenêtre ouverte, j’ai la sensation de faire partie de la vie des gens, et même de me sentir vivre à mon tour, de ressentir de l’air frais caressant mon visage. Indécise, les jambes fatiguées d’avoir autant arpenté ces étranges chemins.

5/ Dans l’arrière-plan de ce qui s’écrit avec et malgré soi, se diffractent des images dont rien n’apparaît, n'est mentionné dans le fragment qui se déploie sur la page. Ce peut être un tableau, un paysage, une lumière dispersée, un passage lu et qui interpelle l’esprit. Plus tard, à la relecture de ce que l’on a écrit, ressuscite parfois l’instant d’avant ses propres mots, cette sensation d’apparition qui a forcé l’écriture.

6/ Comme lentement le sable de l’estran laisse s’évaporer l’eau que la mer avait déposée dans son mouvement de ressac, des pensées se nouent et s’articulent au gré de la marche le long du fleuve. Elles portent au loin dans le temps des envies soudaines qui viennent de prendre forme, se transforment assez vite en un projet dont on aurait presque hâte de le réaliser tant il semble indispensable et impérieux.

7 Là-bas de l’autre côté, en direction du nord et de ces routes qui pourraient conduire vers un ailleurs, celui d’une respiration possible, se répand l’épaisseur d’un brouillard dont on aimerait fendre l’enveloppe, détacher ces rubans de brume un à un pour laisser venir à la lumière, ce qui se tient caché dessous et ne peut respirer. Déchirer ce brouillard et le silence, et laisser vivre ce qui pourrait enfin advenir.

dimanche 8 février 2026

Vertiges

 

Lorsqu’après m’être fait raser de près par le barbier de la gare je sortis sur le parvis de Santa Lucia, l’humidité de ce matin d’automne était encore en suspension entre les maisons et sur le Grand Canal. Les péniches passaient, lourdement chargées, la ligne de flottaison à fleur d’eau. Bruissantes elles surgissaient des brumes, labouraient les flots glauques et disparaissaient dans les volutes blanches de l’air. Les timoniers se tenaient raides et immobiles à l’arrière. La main sur le gouvernail, ils regardaient fixement devant eux, comme autant de symboles de droiture, pensai-je ; et longtemps ému par la signification que j’avais attribuée aux mariniers, je repris mon chemin. Je quittai la Fondamenta et revins à l’esplanade, puis montai le rio Terra Lista di Spagna pour traverser le canale di Cannaregio. Celui qui pénètre à l’intérieur de cette ville ne sait pas ce qu’il va voir l’instant suivant ni de qui il va être vu. À peine quelqu’un est-il entré en scène qu’il est déjà sorti par une autre issue. Ces courtes apparitions sont d’une théâtralité quasi obscène et ont en même temps quelque chose d’une conspiration dans laquelle on est impliqué sans le savoir, sans le vouloir. Si l’on marche derrière quelqu’un dans une ruelle où il n’y a personne d’autre, il suffit d’accélérer un peu le pas pour inspirer une peur panique à celui que l’on poursuit. À l’inverse, on devient vite soi-même le poursuivi. Trouble et terreur alternent. C’est donc avec un certain soulagement qu’après avoir marché une heure durant entre les hautes maisons du ghetto, j’aperçus de nouveau, parvenu à San Marcuola, le Grand Canal.
 
W.G. Sebald "Vertiges" (Actes sud) traduction de Patrick Charbonneau

vendredi 6 février 2026

LUMINA/ 5

Mercredi 21 janvier/ Il faut de la force pour poser une virgule. (graffiti lu sur un mur)

Jeudi 22 janvier/ j’écris rond, emmêlé et tiède, mais parfois glacé comme les instants frais, eau du ruisseau qui toujours tremble de soi-même. (Clarice Lispector: Agua viva )

Vendredi 23 janvier/ Chaque chose a un instant où elle est. (Clarice Lispector: Agua Viva)

Samedi 24 janvier/ Nous errons parmi les ruines de l’espérance morte. (Pierrre Bergounioux : Déplier le monde)

Dimanche 25 janvier/ Je suis celui à qui les lettres obscures disent :

Écris et tu seras !

Lis et tu trouveras ! (Mahmoud Darwich)


 

mercredi 4 février 2026

Sobhiyé

 

Les filles écoutent les femmes parler des femmes. Elles les écoutent parler d’elles. Dérouler ce qui ne changera jamais. Ces existences-là. Hanane et Nayla écoutent. Moi avec elles, j’écoute nos mères, les voisines, les tantes. Nous tendons l’oreille, ne parlons pas. Nous emportons des phrases sans comprendre. Nous ne bougeons pas, ferventes témoins des dialogues des femmes. Leurs voix, musique et silence ; leurs mots comme contes d’enfance. […]

Nous écoutons parler les femmes. Nous les entendons vivre, ou s’empêcher d’exister. […]

Petites, nous avons écouté parler les mères, leurs amies. Les voisines et les tantes. Et quand vient notre tour de raconter, nos histoires se confondent. Est-ce  le fait d’un même âge, d’une même communauté ? Des liens nourris par douze années d’amitié ? Il m’arrive d’entendre le récit de l’une comme un souvenir m’appartenant, un fragment de moi. Ou celui d’une autre que nous trois, peu importe. Comme en chœur, nos voix de petites filles s’entrelacent en un « je » commun.

Aujourd’hui encore, j’écoute, comme si ces voix ne s’étaient jamais tues. J’écoute, j’écris.

 Gracia Bejjani "Sobhiyé Corps de femmes" ( Accro éditions janvier 2026)

 

Sur le site de Gracia on peut écouter sept lectures, extraites de ce livre lues 

par l'autrice. Et  prendre le temps de visiter tout son site empreint

 d'une grande sensibilité, de regarder les vidéos-poèmes.

lundi 2 février 2026

Ricochets/ année 3/ Semaine 5

 


1/ Entre vigilance et patience peuvent s’infiltrer les lames du silence. Étoffe sauvage tapissée de soi. En une polychromie revendiquée, et le mordant et croquant de soi. Vaste et calme espace à cultiver comme un jardin de non savoir, un jardin de pauvre. Dans la solitude on se trouve confronté à une autre échelle du temps et de l’espace. L’œil se retrouve face aux détails de la cartographie d’un paysage intérieur.

2/ Voir et entendre ce qui s’écrit tout autour de soi : un paysage, une rencontre, un geste, une lumière, l’éphémère des jours. Invisible ou indicible, mais présent. Chaque matin, se sentir ignorant devant ce qui va advenir, nous tenant aux aguets des interstices du jour, ainsi peut-être verrons-nous ce qui n’est que ce rien, que personne ne voit, mais qui va donner la couleur de la journée, une présence aiguë.

3/ La lecture est une manière de traverser la journée ou la nuit, enfin d’arpenter, à pages tournées, les avenues de la vie. Une avancée masquée entre les choses qui se présentent à nous et que l’on n ’a pas toujours la faculté d’analyser. On n’est plus seul, et le regard porté sur le quotidien se colore d’une perception différente, et sans doute une certaine confiance peut renaître face à soi.

4/ On la voit. On la regarde avec attention pendant plusieurs secondes. Elle attire le regard de par sa légèreté, sa transparence, sa fragilité, le songe où elle permet de nous égarer. Elle nous fait nous tenir à l’écoute de sa vie, si éphémère soit-elle, à cette douceur ou tendresse, on ne saurait vraiment dire. Les paupières se ferment un quart de seconde et la voilà disparue. C’était une goutte d’eau.

5/ Ce qui est nécessaire filtre entre les branches des arbres touffus ou des buissons enracinés dans un jardin rendu à sa nature sauvage. La vie pour ce qu’elle est. Avec l’invisible comme miroir. Et le bruissement de l’air qui circule sans se cogner. Les oiseaux le savent bien. C’est leur lieu de passage. C’est mon lieu de regard, de pensée, d’apaisement, d’avancée , où se tissent les liens de vie.

6/ Comme une annonciation, on ressent qu’il y a en soi quelque chose de plus grand que soi dont on n’est pas le maître. Cela est et l’on n’y peut rien. Il est nécessaire de cohabiter. De temps à autre cette présence se fait sentir, mais la plupart du temps elle nous laisse totalement libre et dans une sensation de grande solitude.On ne sait pas ce qu’il faut vraiment en faire.

7/ Chercher à sauver des photos ratées. Trafiquer les ombres et les lumières.En faire une fantaisie romantique. Y retrouver un monde perdu, celui de l’enfance. Un paysage d’irréel où pouvoir rêver encore. Comme sur une carte de géographie. Comme entre les bras d’un lichen. Méditation devant un invisible dont on cherche à forcer les secrets, à entrer entre ses lignes, à revivifier une intensité qui tend à se perdre, à disparaître.

vendredi 30 janvier 2026

LUMINA/ 4

 

Vendredi 16 janvier/ C’est précisément le pouvoir de maîtriser les commencements qui est au cœur de la création littéraire. L’écriture nous permettrait de les fixer, là où ils ne cessent de nous échapper dans la vie réelle. ( Claire Marin : Les débuts)

Samedi 17 janvier/ Je suis seulement l’ouvreur de fenêtres, le vent entrera après tout seul. (Jean Giono Complément à L'eau vive )

Dimanche 18 janvier/ Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît. Valère Novarina ( cité sur le site de France Culture)

Lundi 19 janvier/ Le texte d’un soi s’écrit avec les textures du monde. (Jean-Philippe Pierron : Je est un nous)

Mardi 20 janvier/ Quand on écrit, on vaticine, on spécule, on dérive. On ne peut pas rester sur les rails ni même arriver à destination. Montaigne a écrit quelque part dans Les Essais « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage »., une formule bien balancée, à la fois affirmative et négative, qui revendique le mouvement et pourquoi pas, l’errance. (Olivia Rosenthal:Futur antérieur).