1/ On vient tous de ce loin dont on ne sait plus rien, ces
territoires d’ancêtres qui ont façonné nos chairs, des lieux où
ils ont habité, des maisons qui les ont abrités. On a tout cela
sous les épaules. Ces ombres que l’on emporte avec soi et qui
guident encore nos pas et nos décisions dans les choix qui doivent
se faire. Nous vivons et avançons dans des jours d’échos.
2/
Avec le stylo quatre couleurs à mines rétractables, se retrouver
comme l’enfant d’un jadis, à jouer avec les différentes
teintes, sans faire claquer le changement de billes, et gribouiller
des formes sur un carnet, des créneaux et des boucles voluptueuses,
puis tenter l’ébauche d’un dessin et finir, après des
tentatives avortées, à tracer les lettres de l’alphabet en
majuscules, puis des lettres de l’hébreu, en accentuant les
courbes et arabesques.
3/ Les
contours d’images que l’on tente de retenir, de contenir en soi
au sortir d’un songe ont une étrange façon de s’absenter, comme
si ces images s’évaporaient en une fumée blanche ou grise mais
jamais noire, et à s’élever au-dessus de soi. Et l’on tendrait
presque les mains vers elles dans un espoir de s’en saisir, mais un
espoir perdu d’avance. Pensées soudain délitées, disparues,
oubliées à jamais malgré soi.
4/ De
temps à autre, une trouée dans un livre où défilent des paysages,
des vies, des échanges de paroles, sans avoir la nécessité de
prononcer une parole. Ainsi, devant cette fenêtre ouverte, j’ai la
sensation de faire partie de la vie des gens, et même de me sentir
vivre à mon tour, de ressentir de l’air frais caressant mon
visage. Indécise, les jambes fatiguées d’avoir autant arpenté
ces étranges chemins.
5/
Dans l’arrière-plan de ce qui s’écrit avec et malgré soi, se
diffractent des images dont rien n’apparaît, n'est mentionné dans le
fragment qui se déploie sur la page. Ce peut être un tableau, un
paysage, une lumière dispersée, un passage lu et qui interpelle
l’esprit. Plus tard, à la relecture de ce que l’on a écrit,
ressuscite parfois l’instant d’avant ses propres mots, cette
sensation d’apparition qui a forcé l’écriture.
6/
Comme lentement le sable de l’estran laisse s’évaporer l’eau
que la mer avait déposée dans son mouvement de ressac, des pensées
se nouent et s’articulent au gré de la marche le long du fleuve.
Elles portent au loin dans le temps des envies soudaines qui
viennent de prendre forme, se transforment assez vite en un projet
dont on aurait presque hâte de le réaliser tant il semble
indispensable et impérieux.
7
Là-bas de l’autre côté, en direction du nord et de ces routes
qui pourraient conduire vers un ailleurs, celui d’une respiration
possible, se répand l’épaisseur d’un brouillard dont on
aimerait fendre l’enveloppe, détacher ces rubans de brume un à un
pour laisser venir à la lumière, ce qui se tient caché dessous et
ne peut respirer. Déchirer ce brouillard et le silence, et laisser
vivre ce qui pourrait enfin advenir.