J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 26 mars 2026

Journal d'un écrivain/ 32

 

Mardi 22 septembre 1931

Miss Holtby écrit : « C’est un poème bien plus encore qu’aucun de vos autres livres. C’est de la plus rare subtilité. Cela pénètre même peut-être plus avant encore dans le cœur humain que La Promenade au phare. » Je copie toutefois cette appréciation parce qu’elle donne ma feuille de température ; cette température qui, Dieu sait, était au plus bas à cette même heure la semaine dernière et qui, devenue forte fièvre, ne monte plus, est devenue normale. Je crois que me voilà tranquille. Les gens ne feront que se répéter. Et j’en ai tant oublié ! Je voudrais qu’on dise : voilà une œuvre solide et significative. Signifiant quoi ? Je ne le saurai moi-même que lorsque j’aurai écrit un autre livre. Je suis le lièvre, qui court très loin devant la meute de mes critiques. 

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain"  traduction Germaine Beaumont) 

mardi 24 mars 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 12

 


1/ J’imagine que chacun d’entre nous possède un ailleurs dans ses rêves. Pour le rejoindre, il suffit de traverser les zones d’ombres qui le calfeutrent, qui l’isolent et le rendent impénétrable au commun des mortels. On pourrait qualifier ce lieu de haute terre, ou de dernier refuge. Un réel imaginaire où la possibilité d’un voyage intérieur serait envisageable. La langue du silence y serait la plus usuelle. Un lieu de forces intérieures.

2/ Ne pas prendre de place, passer inaperçue, rester à l’arrière-plan. Longtemps j’ai eu cette sensation, et cela perdure encore bien sûr, d’être totalement invisible. Ce pourquoi je n’en finis pas d’écrire, de poser des mots les uns près des autres pour faire et laisser trace, de partager aussi cette identité dans les ateliers d’écriture. Manière de trouver une place, de prendre soin de qui j’essaie d’être, de poursuivre mon devenir.

3/ Une matinée de travail intense où l’écriture prend toute l’énergie, brûle les forces, mais où malgré tout, on parvient au bout de la tâche que l’on s’était fixée même si on sent bien que l’intellect n’en peut plus. Une prise de conscience aussi de constater que l’on ne peut plus travailler comme avant, que les neurones sans doute sont en net diminution, et qu’il va falloir désormais en tenir compte.

4/ Longer des forêts de mélèzes où les teintes de vert percent avec tendresse et timidité la grisaille de cette fin d’hiver. On sent le feuillage prêt à s’épanouir mais on est juste avant, on sent bien qu’il hésite encore, et que dans cet entre-deux, toutes les promesses d’un après sont en bouquets. Brefs instants où l’on ressent de la félicité d’être invité par hasard à cette métamorphose. Un grand merci.

5/ Face aux forces insolites des lieux qui ouvrent un espace dont on n’avait nulle idée et nul besoin, on souhaiterait soudain demeurer, résider là à pouvoir étancher cette soif qui vient de s’éveiller. La lumière perce les obscurités intérieures, repousse loin les ombres dans les recoins de nos silences. On reste dans ce levier de l’éveil*, figé sur ce seuil d’une réalité qui nous ferait devenir statue de pierre.

6/ Le silence devient de plus en plus une nécessité, un mode d’existence sans lequel il ne me serait plus possible de poursuivre le chemin. L’intensité du visible alors quand l’autour de soi est éclairé par le silence. La solitude, celle qui est choisie, s’impose lorsque l’on cherche à décrypter l’informe où l’on est. Et l’on espère que quelque chose survienne dans la transparence de cette avancée, devant la page blanche.

7/ Écoutant les différents épisodes du séminaire de Georges Didi-Huberman Le regard dans les plis, je me sens emportée dans cette lente traversée qui me conduit sur des sentiers philosophiques, psychanalytiques, artistiques que je ne maîtrise pas vraiment. J’avance sans certitude sur mes capacités à comprendre toute la démarche mais il me semble malgré tout que quelque chose se passe et que mon regard sur les œuvres d’art se révèlera autre.

 

*Pierre Cendors : L’invisible dehors



dimanche 22 mars 2026

LUMINA/ 11

 

Samedi 21 février/ Ne pas comprendre est la possibilité de notre éveil. (Karl Dubost : site Les carnets web de la Grange)

Dimanche 22 février/ Toute recherche s’oriente vers les racines ( Claire Malroux : traces, sillons)

Lundi 23 février/ « Demain » était un mot qui apportait du soulagement. (Olga Tokarczuk : E.E.)

Mardi 24 février/ J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. (Georges Perec : Espèces d’espaces)

Mercredi 25 février/ Nous ne restons jamais en place, même si nos voyages sont parfois immobiles et le lointain intérieur. (Claire Marin: Être à sa place)

 


 

vendredi 20 mars 2026

Quatrain/ 193

 

c’est une herse qui passe

dans le tunnel des phrases

comme une joie qui n’attend pas

dans le reflet des mots

mercredi 18 mars 2026

Vertu et Rosalinde

 


Ce fut une période très étrange. Cela fusait d’un côté puis d’un autre, c’était comme de petites explosions à distance les unes des autres ou bien soudain regroupées, puis cela s’éteignait très vite et au bout d’un moment, rarement au moment attendu mais plutôt à un moment tout à fait inattendu, ça recommençait. Comme un orage terrible qui s’organise mais prend son temps avant d’éclater. Il fallait se préparer pour l’événement.

Étais-je intimidée ? Non. Je visais cela depuis la sortie de l’enfance, je savais que cela arriverait un jour lointain. Ce que je ne savais pas alors, c’est que tout serait organisé par les morts, les fantômes qui travaillent dur à ce genre de choses. L’attitude à adopter avec eux, c’était bien sûr la déférence, la modestie, presque une sorte de soumission, l’essentiel étant de ne pas perdre de vue que ce qui devait arriver, une sorte de « couronnement de la Vierge » façon Vélasquez, n’avait, d’une certaine manière, pas grande importance. Ce qui était important, c’était cette conscience d’être entourée par les morts, de sentir leur présence, de vivre avec eux, d’essayer d’apprendre d’eux quelque chose. Car ils enseignent. C’est une de leurs fonctions.

Anne Serre " Vertu et Rosalinde" (Mercure de France 2025) 

lundi 16 mars 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 11

 


1/ D’étroites béances de sens se faufilent entre les coïncidences qui jaillissent parfois entre les êtres. Une adresse commune à des années d’intervalle, la photo d’un lieu auquel on est en train de penser et sur lequel même on creuse des sillons, pour lui faire dire sans doute plus qu’il ne peut en dire, quelques paroles d’une chanson offertes par hasard et qui se trouvent en écho parfait avec le présent.

2/ Entre l’autre côté et ce versant, je suis. Une harmonie semble s’être mise en place, et conserver un équilibre. Une texture de vie a tissé des pans de couleurs où tout se respecte, où tout a la possibilité de se réaliser. Entre les plis qui relient intériorité et extériorité, l’espace pour les émotions et la mise en mouvement. C’est tout un art de l’existence, cette fragilité à la fine pliure.

3/ Quand on se trouve à l’extrême limite de soi-même, au cœur de cette fatigue mentale que l’on ne peut ni maîtriser ni outrepasser, comme si l’on ne pouvait que rejeter un soi trop pesant, et l’abandonner désormais en dehors, dans un autre monde, où il puisse se régénérer. Ne rien faire d’autre que patienter, regarder l’au-delà de la fenêtre, le hors de soi, attendre la venue d’une vague neuve d’énergie.

4/ Entre la face visible et la face cachée de notre être, tout est lié, tout se tient, tout s’échange. L’écriture plonge sa plume dans les deux univers, à la fois ce qui se dissimule derrière l’épaisseur des buissons, et ce qui prend la lumière chaque jour qui se présente. Les deux mondes s’interpénètrent et se traduisent l’un l’autre dans une forme d’errance, de vagabondage. C’est comme si j’étais un arbre.

5/ La lecture intensive ou prolongée de certains auteurs, autrices plus précisément, laisse sans doute des traces, et cela ne me dérange en rien, dans le processus d’écriture ou de pensées qui s’ensuivent. Du vocabulaire que l’on n’utilisait pas forcément avant s’infiltre, nourrit, et poursuit son chemin, éveillant un prolongement d’état d’esprit ou de nouvelles harmonies qui revivifient la parole. Le silence derrière les mots dont on sait d’où il vient.

6/ Les embryons de projets, quelques notes tracées sur un carnet à la date du jour, le bégaiement de quelques commencements qui n’iront sans doute pas très loin, mais qui ont malgré tout le mérite d’avoir été noté et de trotter dans la tête et se permettre ainsi de se dire en vie. Brefs actes invisibles aux yeux de nos proches, mais qui fomentent en soi une envie d’être plus grand.

7/ Entre l’ombre et la lumière, la question du choix. Clair-obscur de nos vies. Mais incandescence aussi. Là s’insinuent les filaments de l’intuition et des univers peuvent se mettre en espace. C’est là que l’écriture peut faire son miel, après avoir creusé la glaise, fourragé dans les replis, extirpé toutes les solutions acceptables, sans savoir vraiment ce que l’on cherche à dire et même si l’on cherche à dire quelque chose.

samedi 14 mars 2026

Lumina / 10

 

Lundi 16 février/ La valeur d’une œuvre est proportionnelle au silence qu’elle fait naître en vous. (Maurice Zundel )

Mardi 17 février/ Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;

Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière. (Victor Hugo : Booz endormi )

Mercredi 18 février/ La profondeur naît sous mon regard parce qu'il cherche à voir quelque chose . (Merleau-Ponty)

Jeudi 19 février / Ça n’a pas vraiment d’importance que je dessine mal. Ce qui m’importe c’est la question quelles sont les formes et comment les rendre.(Guillaume Vissac : Fuir est une pulsion)

Vendredi 20 février/ J’ai de l’affection pour chaque brin d’herbe qui force le bitume. (Ahn Mat : site Les nuits échouées)

 


jeudi 12 mars 2026

Bruits


 

[06:00] [palier] Ça commence. Ça recommence. C’est un mur qui s’effondre, le fusil sur ta tempe, c’est un trou dans ta tête, fillette, le cœur, le corps dressé et tu ouvres la bouche mains à plat sur le lit et vite sur les oreilles mais il n’y a rien à faire, fillette, c’est quoi, c’est quoi encore et ça fait quel bruit ? Ce n’est même pas que ça frappe, ça fait ? Quoi ? C’est le cœur trop fort, arrêté pour de bon, mais non, tu n’es pas morte, alors ça sort d’où ? C’est ici. À côté. C’est le mur qui s’effondre, un troupeau d’éléphants, de buffles, c’est l’armée, ça te traverse la tête, s’infiltre dans le trou, dans ce trou de la tête que le bruit a creusé, ça vibre et tu l’entends, c’est un bruit dans une brèche, une brèche, quelle brèche ? C’est un choc vertical, une masse contre un mur. Un mur ? Non c’est plutôt le palier, c’est des coups répétés, ça cogne à la surface, ça détruit et ça fend la porte de la chambre, la porte de l’entrée. Ça se propage partout, c’est passé sous la peau dans le conduit de l’oreille, c’est ta chambre qu’on ouvre et c’est ton corps qu’on prend, qu’on arrache, qu’on entraîne. Non. C’est la porte d’en face, séparée de la tienne par ces mètres de palier. Oui, voilà, on y est. Il y a des mots maintenant et tu peux les entendre et tu peux les comprendre, es assez éveillée. Fillette sur le lit les mains posées à plat, tu entends que ça parle et se détache, il y a une voix humaine POLICE OUVREZ. Voilà, tu as compris. 

Anne Savelli "Bruits" (Éditions Inculte/Actes Sud 2026) 

mardi 10 mars 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 10

 


1/ Ce que l’on ressent ou on croit ressentir n’a pas toujours la possibilité de se revêtir d’un mot, d’être nommé selon le vocabulaire de tout un chacun. Cela se passe au plus profond de soi. On a beau chercher à se connaître soi-même, nous ne savons pas toujours qui nous sommes et c’est tout le travail d’une vie que de le découvrir. Les mots sont parfois rétifs à se dire.

2/ Avec l’âge, certains souvenirs que l’on imaginait inoubliables nous abandonnent ou s’étiolent comme des peaux sèches, immolés dans les arcanes du temps. Mais certains autres reprennent de la vigueur et, en les auscultant avec un peu plus d’attention, révèlent des facettes qui, jusque là, n’avaient pas été mises en lumière et n’avaient pas encore laissé émerger toute leur puissance, ni délivrer tout leur sens caché que l’on peut découvrir désormais.

3/ On est toujours retenu par un écheveau des souvenirs qui s’approchent de nous sans prévenir et s’accrochent jusqu’à ce que l’on se penche dessus..Une réalité commence à creuser en nous que l’on sent bien, à certains moments, qu’il est utile et peut-être même nécessaire d’aller voir un peu plus loin, se glisser dans les profondeurs, d’écarter quelques plis qui cachent ce qu’il faudrait apercevoir pour comprendre quelque chose de soi. 

4/ J’aime à penser que de creuser l’image d’un souvenir dans ses plus lointains retranchements permettrait d’atteindre quelque chose dans la profondeur et de libérer ce qui continue de bouger tout au fond de soi. L’écriture, ne se satisfaisant pas de l’effleurement, du regard à fleur d’eau permet ce creusement. Se tenir à cette même image mentale et la nourrir de mots sous toutes ses facettes comme un peintre le fait.

5/Traversant les blogs ou sites d’écriture régulièrement où je sais trouver de quoi me rassasier, ressentir cette circulation de mots entre tous, des phrases se détachent que l’on avait déjà notées pour soi : chez Anh Mat J’ai de l’affection pour chaque brin d’herbe qui force le bitume, citation que je retrouve avec plaisir chez Karl Dubost quelques jours plus tard. Entre Saïgon, ToKyo et Saint-Etienne des trajets de mots.

6/ Face au spectacle de Pietragalla avec Barbara, je suis envahie d’une émotion intense et dont il y a si longtemps que je ne l’avais éprouvée. Je pourrais nommer cela poésie où danse, chanson, musique, voix, lumière se mêlent sur scène. Un univers est ouvert comme la poésie le permet, s’insinuant en nous, bouleversant de part en part, laissant libre cours à nos émotions, remuant en soi ce qui le peut.

7/ Comme une petite graine échouée sur un sol favorable, il est des personnages de romans ou vus dans des tableaux qui continuent de vous hanter et prendre racine dans notre mémoire, sans pour autant nous indiquer ce qu’il faut penser d’eux, mais plutôt ils restent là comme des interrogations piquées dans la chair à se rappeler à nous de temps à autre : ils semblent dire n’oublie pas la question.

dimanche 8 mars 2026

Quatrain/ 192

 

hors de toute atteinte

l’étoffe du ciel

passerelle vers une autre rive

nous sommes de passage


vendredi 6 mars 2026

Journal d'un écrivain/ 31

Samedi 15 août 1931

Je me sens tout agitée. Je relis les épreuves mais n’en puis lire que quelques pages à la fois. Il en était ainsi quand je l’écrivais, et Dieu sait quelle vertu il possède, ce livre inspiré !

Dimanche 16 août

Je devrais vraiment faire mes excuses à ce journal pour l’utiliser ainsi, comme exutoire à mon désœuvrement. C’est-à-dire que j’ai corrigé mes épreuves (le dernier chapitre ce matin) et je m’aperçois que je dois m’arrêter au bout d’une demi-heure et laisser mon esprit se détendre après ces moments de concentration. Je ne puis écrire ma Vie de Flush parce que le rythme en est mauvais. Les Vagues sont du moins une œuvre tendue et serrée puisque mon cerveau en reste à ce point contracté. Que vont en dire les critiques ? Et mes amis ? Ils ne peuvent évidemment trouver grand-chose de neuf à dire.

Lundi 17 août

Il est maintenant midi et demi passé. J’ai terminé les dernières corrections des Vagues ; fini les épreuves, qui vont partir demain et que je ne regarderai jamais, jamais plus, j’imagine.

 

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain" ( traduction Germaine Beaumont) 

mercredi 4 mars 2026

LUMINA/ 9

 

Mercredi 11 février / Certains lieux sont des seuils de l’être. (Pierre Cendors: Engeland)

Jeudi 12 février/ De la poésie j’attends qu’elle oublie les phrases pivoines et s’offre nue . (Claire Malroux : Traces, sillons)

Vendredi 13 février/ La lecture déplace le temps, le lieu et l'émotion.

Mais pour celui qui écrit comment se décentre-t-il pendant le temps de son écriture, comment il se met sur la périphérie de son horizon ? (Karl Dubost :site Les carnets web de la Grange)

Samedi 14 février/ Décider, c’est faire acte de volonté ; choisir, c’est faire acte d’amour. (Wajdi Mouawad:Jusqu’au bord de son ravin)

Dimanche 15 février/ Est-ce que nous regardons le mal pour vérifier que le bien respire encore ? (Caroline Diaz sur son site Les heures creuses)

 


lundi 2 mars 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 9

 


1/ À peine perceptible, l’arrivée du printemps. Ou peut-être en ai-je tellement envie que je la perçois à travers de minces petits riens. Des lueurs clignotent, des rayons de lumière se font plus intenses, des branches se parsèment de boutons de fleurs, des chants d’oiseaux s’intensifient, les pans de murs autour de moi s’éclairent, la chaleur du soleil se ressent, des signes auxquels je m’accroche. Je suis prête pour un vrai printemps.

2/ De l’aube jusqu’à la nuit, entre les tranches d’un livre, savoir trouver refuge. Et oubli. D’entre les choses du monde qui tourne de travers, s’extraire et s’amarrer à des mots qui mènent loin de tout. Se laisser baigner de la lumière d’un autre ciel. Comme lorsque, enfant, assise sous la table de la cuisine, bien protégée, on s’exilait dans les aventures du Club des cinq, jusqu’à devenir l’un d’entre eux.

3/ Ce qui se laisse entendre dans la langue, ce que chacun croit entendre ou lire lorsqu’il se trouve dans le champ de la langue, et que l’esprit part dans une dérive où l’entraînent les mots, et que les idées trop vite recouvrent d’une chape et les étouffent, les coupant de leurs racines et donc de leur signification première : de la difficulté de se comprendre et de comprendre le monde.

4/ Chacun sinue dans son propre espace, un monde où il est nécessaire d’avoir le sésame ou savoir tout au moins déchiffrer les codes pour y pénétrer et pouvoir comprendre la langue que l’on y parle. D’espace en espace il y a une forme de dérive en étranges arcanes ; on se tient alors dans un entre-deux d’où observer , sans pouvoir faire le pas définitif et rester dans son chez-soi.

5/ Des barricades dressées autour de soi pour se donner l’impression d’une stabilité, d’une assise sans inquiétude. Mais il y a des ondes de déplacement dans le dedans comme dans les dehors et l’équilibre est une notion empreinte de fragilité et difficilement pérenne. L’écriture est vue alors comme une corde qui se déroule dans la marge où les doigts tentent de s’agripper. Ce qui s’écrit là donne alors tout le sens.

6/. Le cerveau toujours en ébullition. Les idées jaillissent, s’élèvent et s’évaporent aussi vite. Ralentir. Baisser un peu le feu sous cette casserole et laisser mijoter les idées avec plus de lenteur. Se donner le temps de faire dorer tout cela. Et prendre les mets avec parcimonie, goûter ce qui vient de mûrir et de prendre une couleur désirable. Cultiver une certaine exigence de la forme pour être.en accord avec soi.

7/ Faisant chaque jour la liste des chose à faire, j’accumule des monceaux de papiers que je jette à la fin du mois. Je constate que j’ai cherché tout au long des jours à bien cadrer ce que je souhaitais réaliser afin de maîtriser au mieux le temps, et tenter de ne rien oublier : des conférences à écouter, des ateliers d’écriture à préparer, des projets d’écriture, en respectant une hiérarchie.

samedi 28 février 2026

Quatrain/ 191

 

par syncopes et à contre temps

heurter de la tête le soc du temps

jusqu’à l’os

des souvenirs affleurent

jeudi 26 février 2026

LUMINA/ 8

 

Vendredi 6 février/ Il suffit d’un infime décalage pour que plus rien ne soit comme avant. ( W.G. Sebald : Vertiges)

Samedi 7 février/ L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. (Blaise Pascal:Pensées)

Dimanche 8 février/ Je voudrais fouiller dans le ventre de ces mots. (Antonin Crenn : Terminus provisoire)

Lundi 9 février/ Écrire relève du tremblement d’Abraham. Là où la raison ne peut plus s’élever. Là où elle s’effondre. Écrire c’est répondre a une injonction qui n’a d’autre raison que l’obéissance elle-même à ce qui est imposé. (Wajdi Mouawad : Jusqu’au bord de son ravin)

Mardi 10 février/ La plus pressante nécessité d’un être humain était de devenir un être humain. (Clarice Lispector : Un apprentissage ou Le livre des plaisirs)