J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 16 septembre 2021

Viatique/ 23

Passer pas après pas entre les lignes du livre. Ne rien brusquer, ne pas aller trop vite, laisser aux mots le temps de sinuer. Ralentir encore la lecture, ne pas hésiter à revenir en arrière afin de suivre le cours sans en perdre une lueur.

Les multiples filets du flux de la langue se faufilent entre les déchirures des images qui se propulsent en dedans. Arrêter la lecture, ne pas aller dans cet au-delà où tout risque de basculer. Relire à voix haute pour entendre résonner ce qui a déjà ébranlé.

Contempler ces étincellements de mots comme on regarde un feu d’artifice. Se laisser émerveiller avec des yeux d’enfant. Se disséminer dans le bouquet final.

 

dimanche 12 septembre 2021

se déprendre de sa nuit

dans le sec de l'été

le silence écarte 

 

capturer l'essentiel

l’espoir dans la voix

et l'offrir au dernier soir



 

vendredi 10 septembre 2021

Viatique/ 22

  Aller où il n’y a rien.  Écouter ce qui monte des ravines, des mousses et des entailles de terre. De l’humus trouver le simple.

Les pierres tintent sous le pas, laissent échapper des murmures sous la semelle, donnent des coups de bec. Une sorte de secousse qui laisse des traces. Lent séisme dans les veines.

Reprendre le fil des lumières – arbre, ombre, oiseau, pierre, nuage – . Une joie ailée de mots qui se suivent, une crue soudaine. Et le vent qui croise le chemin laisse les mots à terre.

 

lundi 6 septembre 2021

Quatrain/ 66

lourdement obscurs les mots

j’ouvre la fenêtre

la voix s’enfuit

s’en va en échos lointains

 

samedi 4 septembre 2021

Viatique/ 21


 

Se tenir devant, ou au bord, presque dedans, mais à distance malgré tout. Être là et accrocher les yeux à ce qui semble soudain un  lieu de convergence où tout est apaisé, la nature et l’homme. On se chuchote que la vraie vie est là, et cela ne veut rien dire.

Simplement être là et poser le sac de tout ce qui pèse. Dans cet accroc du jour, se réjouir de cette fenêtre offerte. Ouverte sur le temps que l’on ne prend plus.

Prendre le temps de la photo pour ne pas oublier cet instant dérobé. Plus tard se tenir face à la photo et ressentir une sérénité similaire, presque emplie de magie. On se dit juste que quelque chose est présent dont on ne sait rien.

jeudi 2 septembre 2021

En quête

chercher encore

dans l’angle mort des jours

du silence au silence

au dos de l'indicible

                         en ramasser les cendres

 

mardi 31 août 2021

Viatique/ 20

Un ciel aux habits gris, l’absence totale de vent, mais le pépiement des oiseaux que l’on ne voit pas. Les pierres du mur recouvertes de lierre dont l’abondance croit d’année en année. Sourire en découvrant un escargot, assez imposant, en équilibre sur une haute herbe sèche.

Un matin du mois d’août, sans apprêt, où il ne faudra compter que sur ses forces intérieures. Dans ce silence de cloître, il ne reste qu’à se confronter à un passé présent. Rechercher un ultime signe.

Dans tout le champ de vision, une vie toute entière. Avec ses recoins cachés, ses souvenirs calfeutrés et des racines qui serpentent et affleurent là où on ne les attend pas. Et soudain un rouge-gorge, fier, au bord d’une branche.

 

lundi 30 août 2021

Quatrain/ 65

d’éclair en éclair

la mémoire raconte la vie

sous papier calque

une langue passagère à saisir

 

samedi 28 août 2021

Viatique/ 19

Par les yeux du dedans, préserver les visions du jour. Un champ de blé presque à maturité, un parterre de coquelicots et bleuets savamment dispersés, l’horizon de sucs dans la pâleur des brumes. Comme de dernières paroles.

Ne pas oublier cette conque de lumière, ni le vent dans le feuillage et l’air frais sur la peau. Revoir aussi le chat couché dans l’herbe fraîche, qui couve du regard les arbres où cela frémit. Attentifs tous deux à ce qui fait surgissement.

Laisser monter en soi cette tension vers un absolu. Engranger ces regains d’images. Puis rejoindre l’ordinaire du jour.


 

 

jeudi 26 août 2021

L'absence

 


À partir de maintenant le voyage continue à pied. À partir d'ici, nous allons marcher et non plus rouler. Dans tous ces véhicules, il n'y a aucun départ, aucun changement de lieu, nulle sensation d'arriver. En roulant, même lorsque c'était moi qui conduisait, je n'étais pas vraiment en route. Quand je roulais, jamais ce qui me fait être moi ne m'accompagnait. Rouler me réduit à un rôle qui m'est contraire: en voiture, figure pour vitre arrière, en vélo, porte-guidon et tourne pédale. Marcher. Fouler le sol. Rester les mains libres. Rouler ou n'être véhiculé qu'en cas de nécessité. Les endroits vers lesquels on m'a roulé je n'y suis jamais allé. On ne peut les retrouver qu'en marchant, ce n'est que dans la marche que les espaces s'ouvrent et que dansent les espaces intermédiaires. Une tête ne pousse que sur les épaules de celui qui marche. Seul le marcheur sent un élan lui traverser le corps. Seul le marcheur saisit le grand arbre dans l'oreille - le silence! Seul le marcheur se rattrape et s'atteint lui-même. Seul vaut ce que pense le marcheur. Nous allons marcher. La marche veut qu'on marche.  

Peter Handke " L'absence" ( traduction par Georges-Arthur Goldschmidt)

mardi 24 août 2021

à la lisière du possible

 

parchemin de silence

entre les arbres

                                               se tenir en suspens

entendre une partie de soi

au vitrail de l'absence

dimanche 22 août 2021

Viatique/ 18

Au petit matin, chercher à déplier toutes les peaux de lumière, même les plus recluses, surtout les plus recluses. S’abreuver de ce sang clair. En absorber la force dans sa peau.

On écrit alors parce qu’il faut dire encore le silence et plus encore. On écrit parce que vivre est difficile aussi. On écrit pour abandonner une goutte de lumière.

Au fond des traces, se complaît un peu d’éclat. Dedans ou dehors à voir l’incertain. Et voguer en voiles de lumière pour dire l’encore.

 

jeudi 19 août 2021

Hauts déserts


 Montagne, de soi à soi: le moment où la

terre et le ciel se retirent dans la pierre,

le bloc quadrangle, à contourner.

Caresse, grattage. Petit toucher de la 

pulpe, assiette chancelante.

Séjour étroit avec vue. L'intervalle

évidé centre le ciel, sa pleine renverse

 de bleu. Les jambes enrobées dans des 

sentes invisibles. Ne plus savoir quoi 

dirige le pas.


Contre tant de beauté, tenir tête.

Contre tant d'hostile.


Un écho d'arche en arche t'appelle.

 

Michèle Dujardin " Hauts déserts" (Cheyne Éditeur 2021)

mercredi 18 août 2021

Deux rives

 

Una barca attravers l'acqua, poco prima dell'alba:

si avvicina? si allontana? Nella luce

metallica, ancora, grigia, nell'aria fredda,

tra i vapori e le brume notturne, va sicura

e sposta adagio l'acqua, remo su remo.

Poi arriverà anche il giorno, a illuminare

quello che era indinstinto. Ma la barca

solca un confine fragile

e scomparse. Che sia inutile,

questo viaggio. Inutile ed essenziale.

Nessun trasporto, o luogo dove andare.

Solo l'acqua da attraversare,

la luce da anticipare,

il giorno da separare

dalla notte.
 

Une barque traverse, un peu avant l'aube:

elle approche? s'éloigne? Dans la lumière

encore métallique, grise, dans l'air froid,

parmi les brumes, les buées nocturnes, elle avance

et déplace lentement l'eau, rame après rame.

Le jour ensuite viendra éclairer

ce qui était confus. Mais la barque

franchit une frêle frontière

et disparait. Soit ce voyage

vain. Essentiel et vain.

Pas de fret, nul lieu où aller.

Rien que ces eaux à traverser,

de la lumière à devancer,

rien que le jour à diviser

de la nuit.

 

Fabio Pustrla  " Deux rives" ( Cheyne 2002 , traduit par Philippe Jaccottet)

La photo a été prise aux "Lectures sous l'arbre" lors de la lecture d'extraits de ce recueil par Fabio Pusterla, lundi 16 août.

lundi 16 août 2021

Viatique/ 17

Étincelles d’œil à la vue de ce champ de coquelicots. C’est la terre qui fait vie, qui dessille le regard, offre ces innombrables boules de joie, couvées par le soleil. Tentative de faire oublier tout ce qui cerne.

De ce retrait du monde, ne pas hésiter à s’abreuver. Baisser le regard sur ce qui pourrait être un devenir. Ressentir la puissance de la couleur jusque dans la paume, les doigts qui se font encre.

Après la langue pour dire fait défaut, s'éraille. Toute maculée de mots en lambeaux qui s'effilochent sur la page. L'enfant, peut-être, préserve sous les paupières la puissance de vie de la fleur.