J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

dimanche 20 juin 2021

La Clarté Notre-Dame

 


Durant tant d'autres de ces voyages, s'était produit la même espèce d'émotion, toujours liée à un lieu religieux anodin, une petite chapelle, même modeste, même quelconque, pas même décorée, ou une crypte, et au fond je me suis dit que si je n'avais pas été un peu obnubilé par une sorte d'anticléricalisme qui était le nôtre à tous à un moment donné, en particulier les amis de gauche que j'avais à l'époque à Lausanne, j'aurais peut-être réfléchi qu'il y avait là quelque chose de beaucoup plus important que ce que j'aurais pu imaginer d'abord, qui était vraiment cette rencontre, inattendue souvent, inespérée, et pourtant... peut-être poursuivie en le cherchant, du sacré.
En longeant un verger — un verger d'amandiers, ou ailleurs de cognassiers — , en y pénétrant, en le traversant, je retrouvais la même émotion. Celle d'une construction ouverte, qui contiendrait l'infini. Avec, à chaque fois, le sentiment vraiment central du sacré.  

Philippe Jaccottet " La Clarté Notre-Dame" ( Gallimard 2021)

vendredi 18 juin 2021

Quatrain/ 64

croc-en-jambe du jour à la nuit

encalminée dans le coton du sommeil

l’encre comme une électrode

sur les lèvres les cavatines

 

mercredi 16 juin 2021

Viatique/ 13

Par des chemins de traverse j’ai cherché ce qui me fait lumière. Aussi forte qu’une parole lue. Au travers des parois du jour quand le vent ajoute au frémissement.

Petites coupes à la transparence fine et vive. Comme un papier de soie. L’éclat du coquelicot.

Il m’est aussi nécessaire que la lande recouverte de bruyères, que la main sur l’écorce, que la combe où tout renaît. Et le chemin où les pas se perdent. Quelque chose qui parle haut et clair.



 

 

samedi 12 juin 2021

Viatique/ 12

L’élan des fleurs qui dessinent un chemin dans l’air dont les yeux s’emparent. Manière d’ouvrir l’étendue offerte. Et de voir au plus dru.

La fleur, une clé pour ouvrir l’espace. Au sein de cette ouverture on approche quelque chose de la lumière. Alors aller de l’avant à la rencontre de cette flamme.

Se déprendre des tourments, se rire des écorchures, poser le pied sur le silex du jour. Fouler le chemin qui déroule le rêve. De toutes parts un souffle jusqu’à l’horizon.

 

jeudi 10 juin 2021

on peut vivre sans poésie mais

 "On peut vivre sans poésie mais moins bien" (Jean Dasté)

on peut vivre sans poésie mais
la lumière du matin n’aurait pas
l’ampleur des ailes d’un ange

on peut vivre sans poésie mais
les ombres auraient abandonné
leur inspiration lumineuse

on peut vivre sans poésie mais
l’horizon ne serait plus
cet infini où accrocher nos rêves

on peut vivre sans poésie mais
quel souffle alors pour irriguer
nos lèvres et scander notre pas

on peut vivre sans poésie mais
quel regard porter encore sur
les nuages les merveilleux nuages

on peut vivre sans poésie mais
la neige ne serait plus
l’étendue blanche du songe

on peut vivre sans poésie mais
la page blanche ne serait plus
l’oiseau qui déploie ses ailes

on peut vivre sans poésie mais
la marche n’aurait pas le don
vertigineux de création du monde

on peut vivre sans poésie mais
les mots perdraient leur liberté
leur devenir leur raison d’être

on peut vivre sans poésie mais
alors comment dire la lumière
de tout ce qui fait obscurité

on peut vivre sans poésie mais
quelle corde quelle espérance
pour déambuler en ce monde

on peut vivre sans poésie mais
comment voir l’autre face du feu
et comment arpenter les marges

on peut vivre sans poésie mais
alors le précieux couteau de bleu
ne déchirerait plus les yeux

 Texte écrit dans le cadre de l'atelier d'écriture animé par Laura Vazquez: écrire avec Guillevic, faire advenir les choses en écrivant et publié dans la Revue Miroir.

mardi 8 juin 2021

Dans nos langues



 On t'extrait du ventre de ta mère. On te parle. Tu cries. Tu quittes ce territoire de chair pour ce territoire de langue. Ta mère très vite te parle si tout va bien. Tu as perdu le ventre de ta mère et gagné la langue. Si tout va bien, ta mère t'en entoure comme dans un linge pour t'éviter la douleur de la perte; se l'éviter aussi. C'est ça d'abord la langue, un liquide amniotique que ta mère reconstitue avec sa bouche, ça doit boucher l'écart, l'atténuer, en atténuer la douleur. Elle le fait pour elle autant que pour toi. Tu imagines que la langue est de la matière réparatrice et collante, une sorte de pâte que ta mère produit. Tu pourrais même croire qu'on s'y baigne comme dans ces liquides internes que tu as tout juste quittés. C'est ce que tu fais. Tu baignes dans ces mots susurrés parce qu'il n'y a plus la cavité de chairs humides et chaudes autour de toi, qu'à la place c'est trop de lumière, de froid, d'espace autour du corps. Les mots de ta mère ont ce pouvoir. Tu connais leur son. C'est à peu près la seule chose qui te reste de tout ce que tu viens de perdre. Cette langue à l'oreille c'est très bon. On en a tous envie encore et encore, parle-moi encore dans le creux de l'oreille, dis-moi encore, susurre-moi encore les mots coulants humides très chauds.

 Voilà. La langue. Ce qu'est la langue. La très grande magnifique qui recoud la grande déchirure, borde, ourle, console de la grande perte.

 Si elle n'est pas là, quand elle n'est pas là, quelque chose se referme moins, le déchiré recoud moins, suture moins, peut faire plaie, suppurer.

 L'enfant nouveau-né les yeux fermés avale tout entière la langue qui répare. Le voilà devenu lui-même une langue à laquelle s'adresse sa mère.

La langue devient le signe même de leur séparation. Son règne presque. La langue devient aussi ce qui le sauve de l'abandon. La langue est désormais pour toujours les deux à la fois. Sépare et sauve. Tu ne peux pas choisir. Ça se fait sans toi. Tu n'y es pour rien. Ça n'en est pas moins définitif. Une empreinte. Un sceau.

Dominique Sigaud " Dans nos langues" ( Verdier 2018)

(L'écoute d'un passage plus large de ce texte est possible ici: lu par Claude Enuset)

  Pour Charlie

dimanche 6 juin 2021

Quatrain/ 63

 

se promener parmi un bois sacré

des lueurs sur le visage

gris dur bleu vif et vert fou

les morts qui murmurent

vendredi 4 juin 2021

Viatique / 11


L'illisibilité des jours qui adviennent laisse place au songe, à une sorte de brèche où des possibles se lovent. L’éperdu peut s’y perdre. Et le souffle s’y trouver.

Le merle de retour sur le bord de la fenêtre. Il requiert mon attention comme si un message important allait m’être délivré. Mais pourquoi l’imaginer pleurer…

On se figure toujours que l’on sait voir . Mais ce qui macère au fond de soi se projette dans un dehors qu’on redessine. Et notre ombre s’étale.

mercredi 2 juin 2021

Viatique/ 10

Par intermittence, se faufilent des rais de lumière inattendus. S’abreuver à cette transparence jusqu’aux extrémités de soi. En garder mémoire et mots.

Entre les lignes laisser du ciel. De l’inconnu. De l’attente.

Peut-être sur le blanc de la page se dénouera un poème. La ponctuation d’une avancée entre les mots. Quelque chose d'un scintillement.

 


 

dimanche 30 mai 2021

Les villes de papier

 

 

Auteur, du latin augere, augmenter. L'auteur est celui qui ajoute. Au jardin de fleurs qui pousse dehors fait écho, de l'autre côté de la fenêtre, le jardin de papier que cultive Emily l'hiver durant.

Assise à sa table devant la fenêtre, elle transcrit le jardin évanoui qu'elle seule continue de voir sous la neige, un texte à demi effacé qu'elle déchiffre les yeux plissés avant qu'il ne disparaisse tout à fait. Le jour baisse vite. Dès trois heures, les ombres se couchent par terre pour dormir, le parc tout entier est une forêt allongée, aplatie entre les pages d'un herbier géant. Elle continue de tremper sa plume dans l'encrier même si elle ne distingue plus guère que des silhouettes dedans comme dehors.

De la cuisine montent l'odeur de la soupe et le tintement des couverts. Même au milieu de toute cette blancheur il faut manger. Parmi les lys et les zinnias inventés font irruption un contingent de navets hirsutes, un bataillon de patates jaunes, menés par un chou qui n'a plus toute sa tête. il n'en faut pas davantage pour que le jardin de papier se mette à pousser à tort et à travers, se remplisse d'herbes folles échevelées, dont Emily fait des couronnes plutôt que de les raturer.

Écrire, scribere, creuser le sol, fouiller, rayer. Elle lève la tête pour apercevoir les arbres dehors et ne les voit plus. Dans l'obscurité, la fenêtre s'est changée en miroir.

Auteur, auctor, signifie aussi: Dieu. Elle ne sait pas ce que ça veut dire. Qui a besoin de Dieu quand il y a les abeilles?

Comment les autres font pour vaquer à leurs affaires, petites ou grandes, occuper des emplois, coudre des robes, avoir des enfants, assister à des pique-niques? Comment font-ils pour s'arracher à ce ravissement qui s'empare d'elle quand elle regarde par la fenêtre? Leurs yeux ne voient-ils pas la même chose que les siens? Ou bien c'est que leurs fenêtres ne sont pas aussi nettes.

 

vendredi 28 mai 2021

j'ai tout le ciel

 

le vent s'appesantit un instant

comme un arrêt sur image

le bleu s’égare un peu

et semble gagner

le for intérieur

 

mercredi 26 mai 2021

Quatrain/ 62

dans l’entre-deux

où passent les nuages

mille morceaux d’un rêve

où jardiner le jour

 

lundi 24 mai 2021

Lent séisme

 


Il a raviné, le temps, tout sur son passage. Il a raviné les pluies de l’enfance. Raviné les étés dans la paille. Les champs de maïs. Le temps qui ne passait pas. Il a raviné, le temps, sur son passage. Les folies, les désespoirs aussi, les nuits blanches et les retours en taxi. Il a raviné même l’après, le temps durci des premières années de travail, tout ce qui est parti, l’innocence cruelle d’une ville après l’autre, les joies et les rames de métro, Jorge Semprun et même Mano Solo. Sous la même coulée de boue, sous des soleils qui passent. Il a raviné, le temps, tout sur son passage. Nos sueurs envolées au vent du Nord, les aubes sans sommeil et les enfants qui pleurent. Il a raviné, le temps, même les jeunes parents, les varicelles et les matins d’école. Il a raviné, le temps. Tout, sur son passage. Ce temps que l’on croyait figé, les heures arrêtées. Les années pleines comme un œuf. Il a raviné l’autre temps, celui d’avant, et celui d’après. Même le maintenant, raviné d’avance. Il n’a pas quatorze jambes, le temps, pour raviner. Il en a mille, pour courir après le temps, le rattraper, le prendre à la gorge, lui faire dire, au temps, tout ce qu’il a caché, pendant si longtemps.

Les chansons du temps refermé laissent ouvertes toutes les mémoires. Il a raviné, le temps, tout sur son passage. La Ville ses gens sont là toujours. Le temps a tout emporté, rien n’est vraiment parti.

Des décombres monte une haleine de cuir.

 

Juliette Cortese "Lent séisme" (éditions Publie.net 2021)

 

samedi 22 mai 2021

Viatique/ 9

Le silence plein d’une belle lumière pour entamer le jour. On voudrait ne rien déranger de ces morceaux de ciel, s’accouder à cette sérénité, faire corps avec la liturgie. Dans la tendresse d’un recueillement.

À l’arrière-plan les pierres du tumulte n’en finissent pas de rouler. Des tessons de rien s’amassent dans les fossés. Où l’insipide se putréfie.

Ce qui s’écrit naît de là, des extrémités de ces silences où s’accrochent les doigts. Incolore cela traverse la main et humidifie la peau. Irradiant jusqu’au bout des ongles.