1/ Je suis d’ici.
De ce
bureau de livres. Verticaux dans les niches contre le mur. Les
uns sur les autres à plat, sur le bord de la surface de travail.
J’ai besoin de ça. De ces tempêtes de mots resserrées entre des
pages. À portée de mains. Des
sillons
où creuser encore. Je les fixe et ils me narguent
aussi. Sensation de vie. Là, près des racines. À leurs côtés.
2/ Un étang. Des arbres s’étirant
avec force vers le ciel. La terre froide en grumeaux. Des cormorans
déploient leurs ailes sombres. Viennent se poser sur l’horizontale
parfaite de la surface. Disparaissent dessous. Un temps de rien.
D’attente, de chaos dessous. Le regard guette où ils renaissent.
L’eau se virgule, on se tient dans cette parenthèse. Entre deux
mondes. Et le long travail de réparation. Puis étendre ses ailes et
attendre.
3/ Quelle amulette pour se protéger
de l’entour, le destructeur ? Abaisser les paupières, se
retirer au loin, si près. Visualiser la mousse des sous-bois, les
écorces sous la peau, la pente douce qui s’étire vers le
ruisseau ; entendre le bruissement du vent dans le feuillage, le
froissement des ailes d’un oiseau invisible, le craquement d’une
branche sous le pas. Fuir et rester caché là le temps qu’il faut.
Longtemps.
4/ Remballer ce qui brille. Déposer
les cartons au sous-sol. Balayer les aiguilles. Tourner la page.
Écouter des chansons nostalgiques. C’est ainsi. Espérer l’encore
d’un nouvel éclair. La mise en mouvement. La marche vers l’après.
L’alchimie de regards. L’ivresse de la vie. L’incitation au pas
de plus. Les détours ou les contours à emprunter. Se perdre aussi .
Garder espoir d’une éclosion. Et donner naissance encore à des
phrases çà et là.
5/ Une musique dans le ventre. Celle
qui résonne loin et ramène un visage, une silhouette amputée d’une
jambe, et l’incompréhension de la disparition de quelqu’un de si
jeune. Il y a plus de quarante ans. Mais la musique, une sonate au
piano, qui surgit de nulle part remue encore les viscères. Sous les
arches du pont une lumière rouge sang, rouge vie, enserre le silence
du dedans. Il fait nuit.
6/ Ce n'est pas comme si j'étais en
manque. Mais il y a une nécessité incontrôlable à arpenter les
allées d'une bibliothèque ou d'une librairie. Toucher, feuilleter,
s'insérer entre les lignes d'un livre dont on ne savait pas ce jour
qu'il faut absolument l'emprunter, l'acheter, le lire. S'ensauvager
dans des mots dont on ne savait pas qu'ils étaient soudain si
nécessaires. Le bruissement de murmures d'un ruisseau fuyant sous le
pont.
7/ L'au-delà de la fenêtre. Toujours
et encore. Poser les yeux sur le cyprès nain comme une première
fois. Il semble disparaître, happé par le feuillage du sapin
bleuté. Il y a donc si longtemps que je ne suis venue rêver auprès
de lui. Remonter le temps ne sert plus à rien. Il est trop tard. Il
fait si gris ce jour que les lampes vont rester éclairées. Opacité
pourrait bien être le mot retenu aujourd'hui. On ne peut pas mettre
d'ordre dans l'obscurité. Il reste à errer dans la torpeur de
l'instant à recueillir le peu de traces de ses itinéraires. Errer
dans cet outre-là de soi dont on est tissé. Le pied se pose sur
cette bordure, avance avec précaution, en inspecte les limites, se
risque un peu plus loin, tout près de l'incertitude, ose, au devant
du silence.