Ces derniers jours, j’ai relu Roi, dame, valet de Nabokov, que j’avais lu il y a une éternité à Médéa, en Algérie. En ouvrant le livre, je me suis tout de suite rendu compte que je ne cherchais pas à retrouver dans ces pages l’histoire que j’avais lue quarante ans plus tôt, à reconnaître des situations ou à retrouver des personnages, mais à établir un pont temporel immatériel entre le présent de ma lecture et ce temps disparu de Médéa où j’écrivais La Salle de bain. Me souvenant d’une réflexion de Proust dans Le Temps retrouvé, j’avais conscience que je n’étais pas le relecteur du livre que j’étais en train de lire, j’étais le relecteur de moi-même. C’est moi-même que j’essayais de traquer dans les pages de ce livre, c’est moi-même et les impressions que j’avais ressenties à l’époque, impressions à jamais oubliées, enfouies dans ma mémoire, visuelles, auditives, olfactives, du bureau de Médéa où j’écrivais La Salle de bain ou du salon blanc de la maison d’Aïn d’Heb, que j’essayais de faire resurgir à travers le temps par le biais de cette lecture. Je ne m’intéressais pas particulièrement aux épisodes que j’étais en train de lire, j’étais attentif à ce qu’ils pouvaient me dire malgré eux de mon propre passé.
Jean-Philippe Toussaint "L'échiquier" (Les éditions de minuit 2023)
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