J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

dimanche 22 février 2026

Rue des Batailles

 


Je n’ai presque pas parlé de Jules qui est pourtant le personnage principal de mon récit. C’est parce que Jules est la pièce centrale du puzzle et qu’on commence toujours ce jeu en assemblant les pièces périphériques.

Si la peinture aux deux vaches était un puzzle éparpillé, on isolerait d’abord les fragments du cadre. On poserait les contours. On passerait des heures à emboîter des nuances de bleu (le ciel), de blanc (les nuages) et de vert (les pâturages) pour s’attaquer enfin aux pièces rouges, brunes, orangées : la robe des vaches rousses. Mais ce détour ne serait pas une perte de temps. Sans le ciel ni la terre, il n’y aurait pas d’herbe pour nourrir les vaches, ni de ruisseau pour les abreuver. Sans le paysage, pas de vaches. Puisque je ne sais rien de Jules, comment écrire son histoire ? J’ai besoin de Pierrot, j’ai besoin de François. Sans eux, Jules ne serait pas né, Jules n’aurait pas habité la rue des Batailles. J’ai besoin de la rue des Batailles. J’ai besoin de l’avenue d’Iéna qui lui a succédé sur la butte de Chaillot. Sans passé ni avenir, comment saisir cet entre-deux, cet intervalle où Jules a existé ? Je commence donc le puzzle par les bords. Je comprendrai plus tard comment s’agencent les figures centrales. (page 77)

Antonin Crenn " Rue des Batailles" ( Actes Sud janvier 2026) 

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