J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mardi 24 mars 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 12

 


1/ J’imagine que chacun d’entre nous possède un ailleurs dans ses rêves. Pour le rejoindre, il suffit de traverser les zones d’ombres qui le calfeutrent, qui l’isolent et le rendent impénétrable au commun des mortels. On pourrait qualifier ce lieu de haute terre, ou de dernier refuge. Un réel imaginaire où la possibilité d’un voyage intérieur serait envisageable. La langue du silence y serait la plus usuelle. Un lieu de forces intérieures.

2/ Ne pas prendre de place, passer inaperçue, rester à l’arrière-plan. Longtemps j’ai eu cette sensation, et cela perdure encore bien sûr, d’être totalement invisible. Ce pourquoi je n’en finis pas d’écrire, de poser des mots les uns près des autres pour faire et laisser trace, de partager aussi cette identité dans les ateliers d’écriture. Manière de trouver une place, de prendre soin de qui j’essaie d’être, de poursuivre mon devenir.

3/ Une matinée de travail intense où l’écriture prend toute l’énergie, brûle les forces, mais où malgré tout, on parvient au bout de la tâche que l’on s’était fixée même si on sent bien que l’intellect n’en peut plus. Une prise de conscience aussi de constater que l’on ne peut plus travailler comme avant, que les neurones sans doute sont en net diminution, et qu’il va falloir désormais en tenir compte.

4/ Longer des forêts de mélèzes où les teintes de vert percent avec tendresse et timidité la grisaille de cette fin d’hiver. On sent le feuillage prêt à s’épanouir mais on est juste avant, on sent bien qu’il hésite encore, et que dans cet entre-deux, toutes les promesses d’un après sont en bouquets. Brefs instants où l’on ressent de la félicité d’être invité par hasard à cette métamorphose. Un grand merci.

5/ Face aux forces insolites des lieux qui ouvrent un espace dont on n’avait nulle idée et nul besoin, on souhaiterait soudain demeurer, résider là à pouvoir étancher cette soif qui vient de s’éveiller. La lumière perce les obscurités intérieures, repousse loin les ombres dans les recoins de nos silences. On reste dans ce levier de l’éveil*, figé sur ce seuil d’une réalité qui nous ferait devenir statue de pierre.

6/ Le silence devient de plus en plus une nécessité, un mode d’existence sans lequel il ne me serait plus possible de poursuivre le chemin. L’intensité du visible alors quand l’autour de soi est éclairé par le silence. La solitude, celle qui est choisie, s’impose lorsque l’on cherche à décrypter l’informe où l’on est. Et l’on espère que quelque chose survienne dans la transparence de cette avancée, devant la page blanche.

7/ Écoutant les différents épisodes du séminaire de Georges Didi-Huberman Le regard dans les plis, je me sens emportée dans cette lente traversée qui me conduit sur des sentiers philosophiques, psychanalytiques, artistiques que je ne maîtrise pas vraiment. J’avance sans certitude sur mes capacités à comprendre toute la démarche mais il me semble malgré tout que quelque chose se passe et que mon regard sur les œuvres d’art se révèlera autre.

 

*Pierre Cendors : L’invisible dehors



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