J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 12 décembre 2019

image mentale/ 12


aux abords de l'invisible, la porte dérobée des ombres et la terre qui sursaute. se mélanger les yeux , ceux de lumière et ceux de nuit, ceux du dehors et ceux du dedans, ceux qui chantent les flambeaux et ceux qui taisent l’abime , ceux des voiles qui volent et ceux des vents de tempête, ceux à la sagesse sereine et ceux à l’esprit de pestilence. prendre ces morceaux de monde comme on enlace l’être aimé, faire corps sans se briser et comme si c’était le dernier regard posé, laisser éclore les ricochets de l’image qui frôlent des limbes oubliés.



dimanche 8 décembre 2019

inopiné

derrière la fenêtre
où habitent les ailleurs 
rien ne manque
les plis de la route
l'éclat de ciel
la lumière dépliée
l’indifférence de l’ombre
et des restes de vent
avec l’âme et l’émoi


vendredi 6 décembre 2019

dimanche 1 décembre 2019

François


C’est tard qu’on tire parti des expériences liminaires. Elles dépassent tellement notre discernement, nos courtes personnes, qu’elles restent prises dans un repli de la mémoire jusqu’à ce qu’il s’avère, un jour, qu’elles expliquent presque tout. On se demande comment on a bien pu ne pas voir ce qui crève les yeux alors qu’il faut l’avoir perdu pour s’en aviser. La conscience, qui est notre contribution amère, douteuse, fugace et lacunaire, à la réalité, nous la tirons de la perte et de la destruction. 

Pierre Bergounioux " François" (Fario 2019)

mardi 26 novembre 2019

samedi 23 novembre 2019

77


MÉTALLISÉE, MÉTALLISÉE, MÉTALLISÉE
Trois à la suite. Si lentement. C’est rare. Voilà pourquoi je m’en souviens. Cette journée a commencé comme un moteur qui démarre mal. Une hésitation. Une saccade. Trois longs râles. D’habitude, les cris des pneus, c’est court, c’est net, ça vibre le regard. Salve brève. Oui, d’habitude, ça déboule comme des balles d’un trait et ça brise la ligne droite et ça brouille la bande grise et la surface brune s’étirant derrière sur des kilomètres de marron à t’en perdre la vue, une tache qui passe, épis de blé se penchent, bref vrombissement, gravillons éjectés dans le fossé, virage au loin, poussière qui retombe, retour au silence. D’habitude, en règle générale, c’est métallisé et c’est rapide, ça ne fait que passer, ça ne s’attarde pas. Et pourquoi ça s’attarderait ? Courts cris stridents, ils foncent. Pour le boulot, pour le mouvement, pour le tumulte, foncent sur Paris, foncent sur le bitume, foncent dans le brouillard. Mais aujourd’hui, ce matin, c’était lent. Ça ne criait pas. Ça chantonnait presque. Comme une profonde inspiration avant le saut, une turbine en peine qui refuse la noyade, le bourdonnement d’un bourré qui dort, le bruit au-dedans du silo à grains ou le long râle du Fendi 301 du père Mandrin qu’on entendrait au loin, à peine sa silhouette aperçue au bout des terres que déjà son grondement dans tes oreilles et, de longues dizaines de minutes plus tard, ses jantes rouges sous ton regard, mastodonte, vastes cercles qui écrasent le bitume et disparaissent petit à petit en laissant le fracas et puis le vacarme et puis le bruit et puis le son et puis le souffle et puis l’écho et puis le chuchot et puis le doute et le soupir et puis plus rien. Le silence du 77. Oui, trois à la suite, métallisées, comme ça, aussi lentement, ce matin, juste avant que le car ne passe, c’est rare. Rare convoi. Comme si ça voulait marquer le coup. On l’a tous remarqué, on se l’est pas dit parce qu’on se dit jamais rien, mais on l’a tous remarqué. Ça se voyait à nos tronches, qu’on s’y attendait pas. Drôle de convoi. Surtout à cette heure-ci : le soleil presque pas debout, le brouillard qui mange encore la terre, le vent se lèvera bientôt. Alors on a fait de drôles de tronches et puis ont s’est tus. Renfoncer sa gueule dans l’abri. Drôle de convoi, n’empêche, pour un matin dans le 77. C’est rare d’en voir trois à la suite, de métallisées, qui passent si lentement avant même que le car arrive, s’arrête, se remplisse, reparte au loin sur la bande de bitume, le vrombissement du moteur et les doigts d’honneur par la grande vitre arrière, rectangle qui reflète et s’enfonce dans le 77. 77, c’est le département. Ça se revendique. C’est quelque chose. Plus grand que le 93, même, le 77. On ne dit pas soixante-dix-sept. On dit sept-sept. Comme une salve qui briserait le silence. C’est important, ici, le silence. Il est partout. Le ronronnement de la nationale au loin, le chant du tracteur, parfois, les pylônes électriques comme des cigales, toujours, et çà et là, des aboiements de chiens. C’est un silence spécial. Le silence du sud 77. On dit sud 77 parce qu’ici, c’est pas Paris. Tu peux partir en vacances dans le monde entier, à Rouen par exemple, tu verras, ils te diront Paris. Du coup on dit sud 77. Ça sonne plus exotique. Plus ailleurs. Ca sent presque la mer. On sait bien qu’on est du 77 mais ça marque la différence. Parce qu’ici, c’est pas Paris. Pas encore. Pas comme le nord 77. Ici, tant que le bitume n’aura pas tout recouvert, des vagues de bitume qui entourent l’horizon, ça restera chez nous. Et chez nous, c’est vert, c’est gris et c’est marron. Surtout marron. Vu d’en haut : quadrillage marron. Y a que le silo rond, la centrale électrique carrée, les pylônes triangles et les bagnoles rectangles qui sont métallisés. Et ce matin :
MÉTALLISÉE, MÉTALLISÉE, MÉTALLISÉE 

Marin Fouqué 77 ( Actes Sud 2019)

mercredi 20 novembre 2019

rien n'est perdu

tout le bleu de la nuit
passe en fraude sa lumière
comme une petite lueur
au déluge des lumières
au rien du ciel 
 
des rêves d'éphémère


vendredi 15 novembre 2019

Novembre





J'ai pris quelques notes et parcouru celles des jours précédents. J'y ai lu une succession de petites perceptions disparates ouvertes aux quatre vents, un théâtre sur la scène duquel les choses tantôt se  découvraient et se dépliaient, tantôt se repliaient et s'enchevêtraient; il s'agirait plus tard de les rassembler, sans forcer leurs liens, sans céder non plus à l'obsession de la suture dont parle Julien Gracq.

Il est nécessaire de laisser du jeu entre chaque chose si on veut leur accorder non seulement une chance de respirer, mais également celle de faire écho au double mouvement qui les anime, une force centripète qui les ramène à elles-mêmes et une force centrifuge qui les rapproche des autres.

Jean Prod'hom "novembre" ( éditions d'autre part 2018)

mardi 12 novembre 2019

samedi 9 novembre 2019

Aperçues/ 5





Écrire sur les images c'est écrire, bien sûr. C'est d'abord écrire. Pourquoi d'abord? Parce qu'on n'écrit pas après avoir pensé à ce qu'on a vu. Parce qu'on pense pendant que l'on écrit, du fait même d'écrire. Parce que c'est en écrivant que notre regard se déplie, se délie, devient sensible à nous-même, pensable et lisible aux autres. Avant cela, l'œuvre d'art est, en face de moi, comme l'étrangeté même, l'étrangeté centrale à tout regard. (...)
J'écris d'abord parce qu'écrire est — au moment même où je trace ces mots — ce qu'il y a de plus près de mon corps. J'écris déjà chaque fois que je lève les yeux et que naît en moi le désir de formuler mon rapport aux « monolithes » de l'art. C'est ma façon, anthropoïde, de gémir autour d'un bloc de mystère. On ne regarde jamais purement et simplement. On regarde avec ses gémissements, avec ses mots. Regarder, bien sûr, fut d'abord ne pas reconnaître et ne pas connaître ce que je voyais: il aura fallu, chaque fois, réinventer un langage, construire ses gémissements — écrire, donc — pour faire du regard une occasion de connaissance. Écrire serait donner une forme à cet abord — ni saisie exhaustive, ni savoir absolu — des choses.

Georges Didi-Huberman " Aperçues" ( Editions de minuit 2018)

jeudi 7 novembre 2019

Où vont les mots

au plus près des ombres
un papier blanc          une étincelle
l'encre glisse là
où un visage apparait

mardi 5 novembre 2019

crevasse


Elle, marbrée des obscurités.
A l’aplomb de son corps, une crevasse de lumière. Et des bras d’ombres. Des doigts bleus s’égarent, délivrent la blessure. Dans les replis de ce berceau de terre, tatoué de cartes d’impatience, des halètements, un souffle, un pan de ciel.
Ces îlots de lumière commencent un monde, en tracent des contours, en donnent des détails, et froncent les arcanes d’ un labyrinthe.
Elle se love dans le maillage de ce monde, se dédouble presque à frôler cette peau, se sent bouche dans la bouche de la terre.
Et d’une langue de glaise elle décline le réel. Avec ses souvenirs, vrais ou non. Et ses apparitions & ses disparitions. Une illusion d’optique, quelque image jaillie d’une lanterne magique, un reflet vernissé sur l’éclisse de l’eau.
Elle voit ce qu’elle dit, cette petite lueur qui se tient dans l’image, cette parcelle de rien, qui esquisse un désir, une trace perdue. Une survivance de la disparition.
Dans l’étincelle de l’image.