J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 11 juillet 2020

Notre vie n'est que mouvement


On monte encore d’un étage et là, ça n’est même plus touchant d’être chez toi, c’est bouleversant. Je le savais car je l’avais lu dans plusieurs biographies, mais tu avais écrit (ou fait écrire) au plafond toutes les maximes grecques et latines qui t’inspiraient. Toi l’amateur de livres, tu savais que les écrits restent, mais jusqu’en 2019 c’est d’une force à peine dicible. Savoir que nous continuons de réfléchir, depuis des siècles, à des phrases de parfois pas plus de six mots, d’en extraire des principes de vie et un enseignement de tempérance… Comment ne pas se sentir remué ? Je t’imagine là, marchant sur ces lattes en dictant tes Essais, regardant de temps à autre au plafond quand il est temps d’insérer une référence et que tu n’y penses pas spontanément. Tu avais un pense-bête. Oui, même toi, Michel de Montaigne, tu avais un pense-bête. On n’a besoin de rien d’autre pour désacraliser la littérature, pour rappeler à quel point elle est corps, elle est vivante. C’est ce qui parfois me choque, à te lire : est-ce nous qui n’avons pas changé d’un iota, ou toi qui était résolument moderne ?

Lou Sarabadzic "Notre vie n'est que mouvement" ( Editions Publie.net) 2020

jeudi 9 juillet 2020

avant le premier mot


à l’abri de l’ombre
user le jour entre les lignes
voir le temps à travers
là où dorment les anges
au regard d’éternelle aurore

mardi 7 juillet 2020

Flâneuse


Marcher, c'est cartographier l'espace avec les pieds. La marche contribue à donner son unité à la ville, elle permet de faire le lien entre des quartiers qui, sans elle, resteraient autant d'entités discrètes, de planètes différentes vaguement accolées, comme des prolongements très éloignés. J'aime voir comment ces unités se fondent les unes dans les autres, mais aussi repérer leurs démarcations. Marcher m'aide à me sentir chez moi. (...)

Par dessus tout, je marche parce que cette activité confère un sentiment de matérialité aux lieux - ou le restaure. Le géographe Yi-Fu Tuan dit qu'un espace devient un lieu lorsqu'on y investit du sens par le mouvement, lorsqu'on le voit comme un élément pouvant être sujet à perception, appréhension, expérimentation.
Je marche parce que, d'une certaine manière, marcher c'est comme lire. On est là présent, mais sans y être vraiment. On est dans le secret de ces conversations qui ne nous concernent pas, mais qu'on peut saisir au vol néanmoins. Et on peut imaginer ce que sont les vies au-delà des fragments qu'on observe. Parfois la foule est trop dense et les voix trop fortes. Mais on n'est pas seul. Il y a toujours de la compagnie. On marche dans la ville au côté des vivants et des morts.

Lauren Elkin "Flâneuse", traduit par Frédéric Le Berre ( Editions Hoëbeke 2019)

lundi 6 juillet 2020

samedi 4 juillet 2020

aux marges du jardin



Depuis quelques jours mon autre blog aux marges du jardin est agité de quelques frémissements tentant de reprendre un peu de vie. Merci d'aller lui rendre visite!

https://auxmargesdujardin.blogspot.com/

vendredi 3 juillet 2020

stèles bornes balises traces restes d'une vie plus ou moins vide*



En chacun de nous stagnent ces résidus de pensées, d’idées envies, baignés de lumière ordinaire ou extraordinaire, d’opacité ou de transparence, octroyée à certains moments de nos vies, et qui font que nous sommes si intimement nous-mêmes, si singulièrement vivant: sanctuaire de notre vie secrète, sur le bord d’un précipice.
Une étoile intérieure, une constellation de poussières , un espace éperdu, une terre d’asile à défricher à mains nues où l’enfant qu’on héberge encore a sans doute caché ses rêves.
De ces recoins oubliés, de cette profondeur laisser remonter ce qui doit, l’arrière pays où s’ouvrent les portes des mots.

* le titre est emprunté à un début de poème d'Antoine Emaz

mercredi 1 juillet 2020

tenter le vent

trois secondes sous l’ombre
habiter ses creux
traverser ce présent
et cette indécise lumière

lundi 29 juin 2020

mirage

 
Elle, dans la confusion profonde.
D’un De profundis où des songes se diluent. Éphémère vision. Où quelque chose troue la pénombre, cherche à se dire. Seuls les derniers frémissements restent en surface, délivrant quelques images aux alvéoles vides qu’elle cherche à rassembler.
Dans cette semi-obscurité, la vision se dilue, ciel et terre emmêlés, seule la lumière comme une tache, près du cœur.
Quelque chose se balbutie – elle prête l’oreille – un souffle l’effleure – elle espère la semence – les images s’enfuient.
Replier les ourlets sur le dernier mirage. Lui consentir le temps de germer. En espérant qu’enfin des mots soient libérés. D’un revers de langue, l’ailleurs s’est éloigné dans les méandres d’un monde aux rives gonflées d’obstacles , d’accrocs , de déchirures.
C’était comme un comptoir d’étain à jeter des reflets troubles, des pensées enchâssées de touffes d’herbe et de sable: la faillite du voir. Dans ces effets épars, un aparté.
La page est écrite: reste à lire.


samedi 27 juin 2020

Miroirs en échos


...
Ce matin tout le monde s'était réveillé en vie.
Les mains étaient encore toutes agrippées.
Au bord
Comme en dessous
quelque chose de drapé
passait comme une moire furtive.
Une ombre pas encore nommée.
L'enfance du soleil régnait sur nos prolongements.
Et sa houle obstinée nous gardait de l'inconcevable.

François H. Charvet " Miroirs en échos" ( Le Réalgar 2019)
peintures de Magali Melin 

vendredi 26 juin 2020

Le poème alors c’est tenter de voir*


Des rideaux d’écorces, entre clignements de paupières, jouent de leurs ailes singulières: des traces s’impriment, des lignes se dessinent, des empreintes s’entrecroisent, comme des marques sur une peau fragile, la transfiguration d’une matière brute avec du miroitement et de l’abandon, quelque chose qui interpelle et qui semble impalpable et infranchissable.
Des yeux de fatigue devant tant d’impuissance à voir au travers des crépuscules qui battent aux tempes désormais, jusqu’à tapisser les marges de nos cahiers de petits nuages rosis d’aube.
Refermer le rideau de conscience sur ces phrases pourpres et troubles aux alvéoles sang , rien d’autre que des écorchures. 
*Antoine Emaz 

mercredi 24 juin 2020

Quatrain/ 33

les pieds de l’ombre 
 
dans le rouge emmêlé

tâter la terre

et les silences défunts

lundi 22 juin 2020

Seuil


Elle, en un souffle retenu.
A rapprocher l’ailleurs d’un regard resserré. Une serrure forcée. Un havresac d’images où surprendre les mots. Quelque contrée encore inconnue où elle briserait les brumes du futur, laissant loin derrière les vestiges du passé.
Comme au lever de jour, les visions de la nuit replient leurs songes funèbres, même si des spectres se réfugient sous leurs ombres.
Des osselets des jours qu’il lui reste à vivre, elle en devine les contours, flous comme son regard d’enfant, un vrai asile de flous.
Une saison de mosaïque d’ombres. Elle chine du regain de lumière. Quelques caillots de ciel, une aubaine d’infini. Repousser les murs dans les lointains, et guetter l’apparition, au premier vent qui passe, d’un éventail de visions à l’horizon.
Rêver de voguer sur des nuages blancs pour passer l’épreuve du seuil et asseoir des soleils tout autour, comme sur un dessin d’enfant. Et de la mélancolie mêlée.
Délestée du poids du monde.


vendredi 19 juin 2020

Le Boîtier de mélancolie



La photographie est la rencontre du temps qui passe et d'un temps qui ne passe pas, qui ne ressemble à rien parce qu'il ne nous appartient ni de le matérialiser ni de le commenter. Du premier, nous ne sommes jamais que le sable et le solde, du second, nous ne sommes que la transparence. 
Peut-on se contenter de dire qu'ils se rejoignent? Non. Ils se coupent et, de cette coupure qui rase le front de nos vies, s'écoule le sang de notre art. C'est là que s'agite doucement, parce qu'elle continue, la mélancolie qui nous a faits à la fois sable et transparence, tandis que nous construisions le monde à mesure qu'il se défaisait sous nos yeux. Laquelle mélancolie n'est rien d'autre, ce livre prétend le montrer, qu'un chef-d'œuvre de notre esprit.

Denis Roche " Le Boîtier de mélancolie" ( Hazan 1999) 

mercredi 17 juin 2020

où reprendre souffle

se cacher sous
les feuilles somnolentes
dans le peu de l'aube grise
au milieu des oiseaux
près d’une page écrite par le vent

lundi 15 juin 2020

entre la lumière qui tombe et la peur qui vient*

Moisson obscure ou finement dentelée d’une pléiade de feuilles, d’un chœur de murmures pudiques, d’un haut talus de ramées cherchant de son encre noire à dialoguer avec un ciel buvardé de pensées épaisses ou futiles selon les jours, bavardes ou résolument muettes, se repaissant du vertige offert, semeur de troubles.
Du dessous de cette subtile frondaison, le bruissement continu des présages, la déclinaison lascive d’onces de vies sous une lumière mouvante, la cartographie d’un monde aux infimes battements de paupières.
De ces auréoles informes, le regard s’obstine à ausculter jusqu’aux détails les plus dérisoires, mais imprégnés de magnétisme vers l’invisible.

*Antoine Emaz