J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 23 mai 2019

Quatrain/ 7

c’est toujours un peu étrange
le silence d’après le cri
un courage d’oiseau
battu par le vent

mercredi 22 mai 2019

Un adieu aux ailleurs



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Tu découds les murs de ta chambre, sous tes doigts les flammes se cabrent, les femmes se cambrent, un monde inconnu se cache en toi, tu attends le crépuscule dans ton lit ineffable, et de l'âme humaine te reviennent des chants en berne, des prairies de pianos, des sous-sols férocement nocturnes, bientôt se lève la nuit, le soir t'angoisse mais c'est aussi bien ainsi.

11

Alors pour ne pas laisser l'art magique te prendre à la gorge, tu te lèves doucement, et portes lentement à tes genoux une vieille guitare andalouse.

12

Entre tes quatre murs à la blancheur noircie se joue la vie des uns et des autres, tes mains glissent sur les cordes comme des hordes de lion en papier, la mémoire de l'autre rive est là, c'est un rêve ultime, celui de te couvrir de feu et de dévaler le cœur des filles, cela viendra toujours à temps.

Olivier Deschizeaux " Un adieu aux ailleurs" (collection l'Orpiment) Le Réalgar (2019)

lundi 20 mai 2019

Quatrain/ 6

vendredi 17 mai 2019

écriture d'algue

loin vers l'arrière
regagner les sables
par où le jour
au bord de sa propre peur
regarde les veines du ciel et
s’effondre sous le poids des mots

mardi 14 mai 2019

Sourdes contrées


En allant jeter un coup d'œil par la fenêtre nous nous sommes dit que le jardin avait une allure que nous ne lui connaissions pas. Si le soleil était maintenant levé, il ne marquait sa présence que par l'éblouissante lumière blanche qu'il prêtait à la brume, et cette brume éclatante elle ne se collait pas à notre fenêtre, elle tendait son rideau juste derrière la ligne des arbres tout au fond du jardin comme s'ils avaient formé pour elle une infranchissable barrière, ou plutôt comme si elle faisait pour eux un écran, me disais-tu, comme dans un théâtre d'ombres que l'on regarderait de l'intérieur, du côté du montreur, afin que les arbres encore sans feuilles puissent révéler le dessin précis de leur charpente, de leur branchage et de leurs rameaux. Et entre la fenêtre où nous collions le nez et la bande sombre du mur de clôture d'où sortaient les troncs des arbres comme s'ils étaient tirés d'une même pierre noire non pas sculptée mais affinée à mesure qu'elle se déployait sur l'écran de la brume, il y avait l'espace clos du jardin, son tapis d'herbe claire avec ici et là l'ombre longue et trouble de ces arbustes et de ces arbres, ce volume-là aussi exactement circonscrit et clos que celui d'une pièce où l'on se tient, avec ses meubles et ses fauteuils, et sa fenêtre fermée sur le voile opaque du dehors.

Jean-Paul Goux " Sombres contrées" (Champ Vallon 2018)

lundi 13 mai 2019

Hodie, songe


Une phrase s’échappe d’un texte l’extraordinaire commence au moment où je m’arrête* et mes yeux, toujours prêts au lapsus oculi lisent: l’extraordinaire commencement où je m’arrête...Alors je m’arrête et espère l’inattendu. Je me pose entre ces mots pour tenter de m’infiltrer dans la partition et de jouer mon propre son sur cette peau sensible. Etre suspendue à cette tentative de liberté, vouloir y inscrire l’espace du songe




laisser les herbes folles s’y épanouir, des voix se rencontrer, des polyphonies se créer, des livres perdus s’écrire, des possibles se mettre à frémir, des lendemains se glisser dans  l’hier, et un demain filtrer sous l’invisible, des fils se nouer, un passé revivre, un futur se dessiner... Faire buissonner tout cela quand, saisie à la gorge par les mots, le réel n’a plus rien d’une réalité, mais est pavé des impossibles. Les ombres fleurissent, les cerisiers étreignent, des flammes de lierre méditent entre les pierres, et derrière la vitre les entrelacs d’eau bleuissent les franges des nuages. Espérer la nuit et sa lumière de cendres, se rêver somnambule entre les arbres , marcher avec des sandales de paille en cherchant une voie s’échappant des sentiers battus, se laisser guider par une sente étroite où se laisser griffer par les ronces , lécher le sang qui perle sur la peau jusqu’au frisson, se dire: je suis plein d’émois, mais quelle aventure! Déclamer un poème des Contemplations où la sereine lueur n’en finit pas d’éclairer le front du rêveur. De simples mots où se lover.
*Maurice Blanchot

samedi 11 mai 2019

Les ronces


Interlude

Ce visage endormi que tes yeux éclaboussent
de ce bleu si profond où la nuit
je ramasse
ce qu’il faut de trajets de tes lèvres
à ma bouche
pour pouvoir le matin s’arrêter
se suspendre au bord
du temps qui passe
comme deux grands oiseaux

alourdis par la pluie
font sécher au soleil
leurs plumes d’oreillers


Cécile Coulon "Les ronces" ( Le castor astral 2018)

mercredi 8 mai 2019

Les versets de la bière


p 7:

on ne pense pas à regarder sa montre au moment de mourir --- le noir n'est pas une couleur salissante --- à partir d'un certain âge on ne saute plus dans son lit --- le peloton d'exécution est une variante brutale du tatouage --- on se déplace au milieu des ondes électromagnétiques --- on marche dans l'herbe entre une publicité pour des pâtes italiennes et un film pornographique crypté --- on finit toujours par se calmer --- le vêtement sert à nous protéger du froid et des voyeurs --- la bière est une boisson hygiénique --- on peut dormir dans la journée

p:156

il n'existe pas de traitement médical ou chirurgical de l'idiotie --- on stérilise les bocaux pour empêcher la reproduction des haricots --- on fait sécher les fruits au soleil pour économiser le pétrole --- on congèle les petits pois et la bavette de boeuf --- on est dans la merde jusqu'au plafond --- on nage dans la pâte mot --- on a lu entendu Christophe Tarkos --- on recopie le mode d'emploi --- on se débarrasse des morts-vivants à coups de bombes atomiques --- on empêche la fuite du ou des cerveaux --- on meurt dans son sommeil ou au volant de sa voiture --- il est plus tard qu'on ne pense

Lucien SUEL "Les versets de la bière" Journal (1986-2006) ( Dernier Télégramme janvier 2010)

vendredi 3 mai 2019

Entre parenthèses

fragile tissu de ciel
au bleu un peu passé
des jours qui ne servent plus

quelque part un regard
à la dérive
efface les pourquoi

samedi 27 avril 2019

Une vie en l'air


Je n'habitais plus rien. Habiter n'est pas vivre: il y a des logements pour ça. Habiter, c'est trouver, dans l'espace, une zone de coïncidence avec son périmètre mental. Un lieu de commerce avec l'étendue, un point de relâche des lois de la géographie. Habiter, c'est entrer dans sa tête comme on pousse la grille d'un parc et découvrir, sous une végétation chahutée par des animaux en maraude, ses propres pensées statufiées, ses phrases gravées, au canif, dans le bois des bancs et ses souvenirs nageant, taches floues, sous la surface des étangs. C'est être étranger à soi-même, renoncer à l'intériorité, s'ouvrir au flux. Habiter est un travail, et je peinais sur l'ouvrage.

Philippe Vasset "Une vie en l'air" (Fayard 2018)

vendredi 26 avril 2019

nid de rosée

un bol de bleu
avant goût d’été
dans l'en dedans
un silence  couve



dénude et entends
cette claque de l’intime
sous la percée d’avril

mardi 23 avril 2019

Hodie, incertain


secourir ce qui n'est pas visible*. Croiser à nouveau ces quelques mots au hasard des errances d’écran, s’immobiliser comme la toute première fois, peser le juste poids de ce qui réclame de s’égarer dans l’angle mort du jour et s’immerger dans ce buisson d’ eulalies soudain offert comme une ombre entre le réel et le flou qui s’obstine à envelopper. Une brèche semble s’ouvrir sur ce que l’on ne prend pas le temps de voir dans l’entre-deux où l’on s’est recroquevillé. Dans cet incertain, ses cimes et ses ravins, chercher les indices de cet invisible, s’infiltrer et rêver d’un récit, – ne pas être trop gourmand quand même, un fragment suffira – se tissant entre ces ruines. D’un oeil d’azur, traverser les couloirs d’ombres pour se laver d ‘aube, et même si la langue se tait, boire à cet arôme de silence depuis lequel il faut attendre que la parole s’élance. Excaver de cette veine floue les tavelures des voix de résine qui s’accrochent aux tempes, n’en finissant pas de murmurer ce qu’on ne souhaite plus entendre. Alors, d’une patience d’ange, veiller au bord de la phrase, la main prête à se saisir de ces bribes floues qui naissent d’on ne sait où, chiffonner quelques mots, là dans ce repli, derrière la vitre voir ce qui pourrait tenir. Dans ce verger de résurgences, l’œil rivé à ce qu’il croit voir, entre le sombre et l’incertain, d’un candélabre verdoyant tentant de se marier au diapason bleu, tenir l’éblouissement sur la pointe du crayon.
*Pascal Quignard

samedi 20 avril 2019

Le silence du soleil


Un appel. Une vision. Un mouvement fragile, peut-être une voix, certainement une voix très basse, la fulgurance d'un instant, le passage soudain d'un oiseau, un linge au loin dans un jardin abandonné, juste le temps d'accueillir la lumière qu'est une ombre, ce que l'on nomme une image, comme si la vie n'était que du papier ou de l'oubli. Je ne sais pour vous, mais j'entends là-dessus, là-dessous, le merveilleux silence du soleil. Depuis l'enfance à nous observer de son bon rire un brin malicieux, nous offrant la pluie, l'orage quand il le souhaite, quand les nuages viennent en rempart entre lui et nous. Nous offrant le souvenir, comme si toutes nos traces devenaient très vite des mouvements du Passé, alors que  ce qui nous convoque au plus haut, c'est l'avenir. La nostalgie est belle si elle va de l'avant, si elle nomme l'ancien pour fonder le nouveau, le sans cesse renouvelé. Ce tambour des yeux, du cœur, résonne dans l'espace. Oui, la nostalgie est un pont vers l'avenir. Cette phrase trottine depuis si longtemps dans la forêt des pages d'un carnet à l'abri dans la poche. La nostalgie vénère ce qui n'est pas encore. Elle n'est pas seulement rappel de l'ancienne trace. Nous reprenons les chemins des vieilles bêtes, des habitants des cavernes, car ils nous ont légué des trésors en héritage. Nous aimons les grottes où les ténèbres nous éclairent.

Joël Vernet " Le silence du soleil" ( Editions Le Réalgar 2018)

mardi 9 avril 2019

ce qui reste en soi

l'infini qui respire
un peu chaque jour
entre ici et un ailleurs 
 
une ligne brisée de dispersions
où le chemin se pave de songes
dans le vide qui s’étire

mercredi 3 avril 2019

Nos cabanes

 
Faire des cabanes alors: jardiner des possibles. Prendre soin de ce qui se murmure, de ce qui se tente, de ce qui pourrait venir et qui vient déjà: l'écouter venir, le laisser pousser, le soutenir. Imaginer ce qui est, imaginer à même ce qui est. Partir de ce qui est là, en faire cas, l'élargir et le laisser rêver. Cela se passe à même l'existant, c'est à dire dès à présent dans la perception, l'attention et la considération: une certaine façon de guetter ce qui veut apparaître, là où des vies et des formes de vies s'essaient, tentent des sorties hors de la situation qui leur est faite; et une certaine façon d'augmenter ces poussées, de soutenir les liens en voie de constitution, de prendre soin des idées de vie qui se phrasent, parfois de façon très ténue, comme autant de petites utopies quotidiennes: oui, on pourrait vivre aussi comme ça.
(...)
Gilles Clément nous a réappris ce que c'est que jardiner: c'est privilégier en tout le vivant, "faire" certes, mais faire moins (ou plutôt: faire le moins possible contre et le plus possible avec), diminuer les actions et pourtant accroître la connaissance, refaire connaissance ( avec le sol, avec ses peuples), faire place à la vie qui s'invente partout, jusque dans les délaissés... (...)
Jardiner les possibles ce n'est décidément ni sauver, ni restaurer, ni remettre en état, ni revenir; mais repartir, inventer, élargir, relancer l'imagination, déclore, sauter du manège, préférer la vie.

Marielle Macé " Nos cabanes" ( Verdier 2019)