J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

dimanche 16 décembre 2018

à coup de ciel

repartir à zéro
comme on glisse lentement
dans l’excès de lumière
aux bords blessés d’immensités

jeudi 13 décembre 2018

Petite géographie de la fuite




L’ermite fuit le bruit. Il se cherche un silence loin du tumulte des villes. L’ermite sent vivre en lui une poésie qui se chuchote. Sa quête consiste à découvrir le lieu où il puisse exprimer cette poésie personnelle, trouver ses mots et prendre le temps de les dire. Son inspiration réside en partie dans la critique qu’il adresse à ses contemporains, leurs vaines ambitions, leurs soucis d’épargne, leurs places dans la mondanité. Mais ici la critique n’est qu’un prétexte. La motivation viscérale de l’ermite et de sa fuite dans les bois est d’essence naturaliste. La forêt est pour lui l’image non déformée de ce que devrait être le monde. Sa forêt d’ailleurs n’est pas seulement faite d’arbres et d’oiseaux, elle prend corps dans le socle minéral d’un granit sans âge, elle se gorge de terre humide pleine d’escargots et de scolopendres .

Sa forêt est tout simplement le monde premier, archaïque et beau de la violence de ses orages à la douceur de sa pluie. C’est dans cette nature primordiale que l’ermite laisse pousser les mots sauvages de sa poésie. Arrivés à maturité, il les cueille et leur donne une place dans le poème de sa vie. Son recueil de poèmes est l’herbier de ses randonnées méditatives.

L’ermite a la fuite douce. Un jour, lassé du vacarme des boutiquiers, il part s’installer dans la frugalité d’une cabane de planches dont les murs ne sont pas assez épais pour le couper des chants des oiseaux. Ses fenêtres n’ont pas de rideaux et le soleil qui entre n’est jamais mal accueilli. L’ermite est le fuyard apaisé. Son horizon ne cherche pas la ligne courbée de la fin du monde mais l’abri tranquille de la voûte des branches.

L'ermite est en vacances du monde. Il se consacre à l'arpentage des chemins, à l'inventaire des coléoptères, à l'appréciation poétique d'un coin de mousse. Pour lui, le retour à son état de conscience passe par le mouvement binaire de ses pas, balancier d'horloger fidèle à la régularité de son souffle. Il passe aussi par ses mains, gestes précis et concentrés du fendeur de bûches, du cuisinier de simples, du cordonnier de l'ordinaire. Alors l'esprit se libère et l'ermite peut enfin entrer en poésie, faire de sa forêt le terreau de son état de pleine conscience, il n'a plus besoin que d'une plume et d'une feuille de papier pour être le témoin fidèle de l'intimité des bois.

Pourtant il ne faut pas s'y tromper, cet ermitage-là est bien une fuite. Ce n'est pas seulement une retraite méditative, un stage de pleine nature pour réparer le mal-être citadin. L'ermite fuit dans les bois avec la force de la dernière désespérance, seulement il fuit en marchant, baluchon sur le dos, chapeau de paille et paille à la bouche. Sa baguenaude apparente n'est pas faite de la fébrilité d'un départ mais de la sérénité d'un retour. L’ermite ne part pas dans les bois, il y revient. Il veut goûter à pleins poumons le souffle gourmand de sa primordialité, il cherche à nouer de nouveau son expérience à sa nature la plus minérale. Il rentre chez lui pour y connaître enfin l’étymologie de lui-même.

Thierry Pardo " Petite géographie de la fuite" ( les éditions du passage 2015)

lundi 10 décembre 2018

Voir venir Laisser dire




Et bien sûr ce qui s'ouvre
c'est le jour. Mais c'est un jour 
sans visage. Il n'a que l'éclat
qui fait fermer les yeux.
Regarde dedans, dit-il.

Jacques Ancet "Voir venir Laisser dire" (La rumeur libre)

vendredi 30 novembre 2018

teintes de silence

repartir à zéro
comme on glisse lentement
dans ces creux de silence
aux bords blessés d’immensités

vendredi 23 novembre 2018

écriture



les mots se pressent en tous sens
se cherchent puis s'éloignent
se resserrent sans prendre corps
et dispersent des incertitudes




samedi 17 novembre 2018

Là où un ailleurs

lignes de fuite
du présent dérivant

je laboure mes mots
e’ anche una voce

je marche
et l’esprit prend vent

mercredi 14 novembre 2018

comme si


comme si la nuit
et ses ombres retrouvées
une brèche de bleu
pour enraciner les songes
et dehors et dedans 
se tiennent gris serrés

vendredi 9 novembre 2018

insaisissable

ce rien
lancé sur le mur
bleu du jour saisi

ce rien
temps suspendu
derrière le voile


ce rien
un ailleurs
dans la main

mercredi 7 novembre 2018

au seuil


au seuil d'un instant
ce qui fuit et fait signe

en s'approchant de soi

des traces des visions
qui s'effaceront au soir


jeudi 1 novembre 2018

D'écrire, un peu




Tenter de dire écrire. Ou plutôt comment j'écris; en cette matière, chacun ne peut parler que pour soi, faire ce qu'il peut avec ce qu'il est. On ne se dépasse pas. Simplement, parfois, on découvre être allé plus loin. Pas ailleurs, plus loin, tout en restant ici, soi. Bien obligé. On ne change pas de peau comme de chemise; or, écrire, c'est risquer la peau, pas la chemise, sauf erreur.

Antoine Emaz " D'écrire, un peu" (Æncrages & Co, 2018)

mercredi 31 octobre 2018

à l'angle de la nuit

À l’angle de la nuit, l’hésitation cherche le passage, tâtonne et trouve le dehors incertain. Comment se laisser frissonner du manque ou comment laisser les révélations se déraciner de l’ombre, s’extraire de l’inextricable buisson de ce que nous connaissons si mal. Renaître entre les rives du poème de la nuit où chaque souffle se fait récit et l’encre sympathique. Avancer sur cette passerelle de détresse dans l’oscillation de la langue. Aux quatre angles de la nuit, les cordes nous ramènent sur le ring, les phrases ne peuvent s’achever, les mots font défaut, la syntaxe s’égare… Dire ne sait pas où aller. Ecrire la nuit ne dépend pas de nous. C’est le perdu qui prend le pas dans les tranchées de ce qui s’écrit, le vertige se cartographie, des venelles se tracent, et une véronique où le poème affleure nous fait face. Les passages secrets s’introduisent quelques pas plus loin, et l’on voit s’envoler une chouette, plonger une chauve-souris près d’un lampadaire, ou s’échapper de soi des mots que l’on ne connait pas. Reste à écrire, à laisser écrire ce qui s’impose, à se laisser embarquer dans une langue qui n’est plus maternelle, mais matricielle. Laisser les morceaux de mots déchirés s’éparpiller, se télescoper, ouvrir la terre et fertiliser.


À l’angle de la nuit, dans cet écartement où l’on est en alerte , démuni face à la forêt où l’on doit se tenir, dans la dissonance des yeux où tout est à redéfinir, on tâtonne, on avance à pas lents, on s’arrête. On bute sur cette saillance intérieure où les doutes sont cloués aux murailles. On reste dans cet arrière silence où la phrase se tient, on rêve d’un alexandrin qui donnerait le rythme au début, lancerait le pas, amorcerait le tremblement et d’un souffle pousserait des mots qui délivreraient les lumières. Il ne reste qu’ à errer dans la nuit d’un livre, se blottir entre ses pages, se laisser disperser, ensemencer, altérer .


À l’angle de la nuit, à ce point d’incidence où les majuscules et les points s’effacent, où les virgules sont passées par-dessus bord depuis longtemps , où la grammaire n’est plus d’aucun secours, le début de quelque chose peut apparaître dans les tâches du buvard, dans les coïncidences qui hésitent sur la feuille, éparpillées.


À l’angle de la nuit, pétrifié dans l’angle mort, le désir d’écriture s’écorce.

dimanche 28 octobre 2018

De toutes pièces


Une collection de pierres, minéraux, cristaux. Une fulgurite, verre naturel amorphe créé dans le sable par impact de foudre. Une pallasite, météorite rare aux éclats d'olivine provenant de l'interface manteau/noyau de planètes inconnues. Des concrétions, des dendrites, des fougères de manganèse. Une paesine, pierre à image semblant représenter sur sa surface lissée une ville au loin, et comment la civilisation se mire dans beaucoup plus ancien qu'elle.
Et mon cœur, dur lui aussi, quoi s'y imprime et rêve?

Ah bien sûr j'ai des émotions. Je hais par exemple les courants d'air. Le bruit agaçant des vols de pigeons. La danse de deux papillons. Tous ces signes jetés qui ne sont pas pour moi, qui ne sont pour personne, mais qui diffusent pourtant. Les pierres au moins demeurent.

Cécile Portier " De toutes pièces" ( Quidam éditeur 2018)

mercredi 24 octobre 2018

Nocturne





ignorer le ciel , les angles morts de la nuit et les carrefours d'écorces. se perdre dans cet entrelacs d'ombres où les bleus survivent à l'envers des veines. voir venir l'impossible du jour dans la part de la nuit.

samedi 13 octobre 2018

Le chien du mariage




  
    Au début, mon mari voulait savoir: " Est-ce que les chiens guides sont heureux? " J'y ai réfléchi et j'ai cité un expert: d'après lui le bonheur d'un animal dépend de son efficacité à remplir sa fonction. Donc, dans cette optique, oui, j'ai dit, je pense que les chiens guides sont heureux. " Alors pourquoi ils ressemblent tous à Eleanor Roosevelt? " il m'a demandé.

   Je lui ai expliqué comment ils font pour parvenir à nous connaître. Pas comme une personne pourrait nous connaître, pas comme ceux qui nous flattent en voulant tout savoir, sauf que ça n'a rien à voir avec de la politesse, c'est juste une histoire d'efficacité, parvenir le plus vite possible à ses fins. Je corrige: les chiens veulent tout connaître de nous. Ils s'emparent de notre odeur, et, depuis la pièce voisine, même endormis, ils sentent quand un coup de blues nous tombe dessus. La différence, c'est que ça n'a pas de fin.

Amy Hempel " Le chien du mariage" ( Editions Cambourakis août 2018)
traduit par Guillaume Vissac

(Le début de cette nouvelle et une excellente critique peuvent être écoutés sur le blog Paludes )


vendredi 12 octobre 2018

matière de songe/ 4


   ce qui s'agite
        ce qui se cherche
             ce qui reste caché
                  ce qui s'imagine
                       ce qui existe
                            ce qui se tait
                                 ce qui commence
                            ce qui s'épuise
                       ce qui se perd
                  ce qui remue
             ce qui revient
        ce qui tremble
   ce qui vacille