J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 15 février 2020

Cuisine


Écrire mobilise tout l'être à un moment précis; toute la personne s'engouffre dans la langue, et ce n'est pas de l'ordre de la pensée. Le poème travaille dans de la langue-pas-encore-pensée; c'est bien pour cela qu'in fine il n'est pas non plus réductible à de la pensée. Il est là, dans son mouvement de langue innervée par vivre, et il ne demande ni explication, ni commentaire. Il est là, dans la même absurdité d'exister que moi, avec, s'il est bon, la même évidence d'être là.

Antoine Emaz "Cuisine" ( Publie.net

mardi 11 février 2020

chute


Elle, comme un cafard écrasé.
Et le silence cru après le cri d’effroi. Un corps de silence. La matière vivante de la peau déchirée . Entre le haut et le bas de la chute, le cri a pris son envol et le corps happé par le vide a déployé ses ailes.
Elle, la face qui s’enfonce dans le sol et les yeux sans regard comme lorsque tout se délite et se floute face au pied du mur.
Elle attend que quelque chose bouge dans l’inerte, que le dehors se déploie à nouveau et que tout se rassemble là.
Comme au débord de soi, au rebord d’un ailleurs. Rester au-dedans de ce qui est. Un bout de corps a lâché mais le reste tient. Ça se rétracte autour, ça bouge, ça tire les os plus loin du corps en tas, ça attend.
Dans la flaque du sol elle regarde ce qui est et ce qui aurait pu être, et pense autant d’éclats de soi et des phrases déferlent, perforent . Les ailes refermées pansent les blessures.
Reste à ramasser les morceaux.

jeudi 6 février 2020

Quatrain /23

de son nid de barbelés
tirer à blanc sur le silence
du bout des doigts
 dépiauter le jour

mardi 4 février 2020

au feutre du silence

croire un instant que oui
encore un peu de bleu
et un peu d'infini
réinventeront les couleurs
pour combler l’attente
de nos pas immobiles

dimanche 2 février 2020

La corde de l'ombre



Je voudrais vous parler comme on parle à un brin d'herbe
de l'ombre
qui n'est pas la mort de la lumière non
mais ensemble son revers et son repos 

l'ombre ne suit pas comme on dit son homme
elle le prolonge
elle est son corps son geste et son désir
continués hors de lui
comme la parole le rire ou le sanglot

ainsi toute chose se survit dans son ombre
elle est la forme de son secret

l'ombre dit: je suis le secret qui s'avoue mais demeure secret
car je ne trahis pas

l'ombre le plus souvent se tient immobile
gardienne discrète d'une pensée perdue

s'il y a partout dans le monde des cris et des chants
l'ombre en elle-même est silence

peut-être en est-elle même la couleur
quand il vient le silence à tomber de la branche
ou de l'épaule

quand l'ombre couvre un ruisseau une rue le serment des 
 amants
intimidés ils se font murmures soudainement
et ne sont plus que le son d'une harpe lointaine

ô justice donc pour l'ombre la mal-aimée
délicatesse infinie qui ne pèse pas
ni ne coupe ni ne brise ni  n'érode jamais

ô mue laissée au sol de la présence
nous t'aimerons part légère des êtres et des choses
comme nous aimons sans deuil l'écho de nos baisers donnés

salut à toi ombre
compagne non incluse dans la mort
pudique amie et muette et tendre
 de toutes choses vivantes

Jean-Pierre Siméon "Levez-vous du tombeau" ( Gallimard 2019)

jeudi 30 janvier 2020

cartographie


Elle cartographie ce qui hante.
Voit ce qui est fêlé, et ce qui laisse trace. Ordonne le chaos. Le regard s’insinue dans l’absence de sens. Dans la certitude que le sens est caché. Elle cligne des yeux devant la lumière qui coupe net ce qui ne se dit pas , que l’écriture dévoile entre parenthèses.
De ce puzzle d’ombre et de lumière, sous un soleil d’écailles, une vibration de guillemets dessille les paupières.
Empêtrée dans une sensation de vide, elle n’entre dans rien mais regarde des morceaux de ce qu’elle pense avoir été.
Fixe une fissure, et le noir du dedans. L’haleine de l’ instant, puis plus rien. Tout semble desséché: une chambre de silence. Aux aguets d’un frémissement, d’une saveur de soi, d’un visage de jadis, de lèvres humides et rouges d’un avenir.
Poursuit les lignes de fuite, sort enfin du cadre où remuent les amples racines antérieures, et brise les gémissements du miroir. Cède au charme de l’appel des lointains.
Cela vibre des cris des anges .


mardi 28 janvier 2020

dimanche 26 janvier 2020

en suspens l'indicible

nous vivons dans les éclats
de ce petit nuage de pluie 
 
du bout de nos doigts

les mots sont nos portes

pour dissimuler les fissures

élargir le merveilleux

et combler l’attente

vendredi 24 janvier 2020

Almanach


Aujourd'hui, en m'échauffant avant mon jogging, une réflexion m'est venue. Pour ne pas risquer d'oublier les deux ramifications qui la constituaient, j'aurais dû noter deux phrases. Rien de causal, je m'en souviens encore, ne reliait les deux pensées entre elles. Chacune pourtant renvoyait à l'autre, et même de si loin que la distance, surtout, avait retenu mon attention. Mais elles renvoyaient aussi à une troisième, à je ne sais quoi de grave et fondamental. Comme si cette tierce chose avait été le tronc même de la pensée -- l'origine des ramifications. Suite à l'oubli ( non pas moi seul, oh non, nous tous!) de cette origine, on en vient à déduire de leur éloignement que rien ne les relie entre elles. La découverte involontaire de cette erreur de raisonnement fut source en moi d'une révélation silencieuse. Or, je ne peux à présent me souvenir ni de la première pensée sans la seconde, ni de la troisième, leur tronc commun, sans les deux autres à la fois, car je les avais entrevues en interrelation et ne m'étais plus souvenu, un instant plus tard, que du sentiment même de révélation. (...)

Comme si cet instant de révélation silencieuse n'avait gardé présent à mon esprit que le schéma structurel des trois pensées ensemble, tout en y effaçant le souvenir de leur objet précis. Peut-être cette perception spatiale reflète-t-elle d'ailleurs la réalité charnelle de mon propre cerveau. Si je savais par quel artifice recréer le lien qui s'était spontanément établi, dans ma tête, entre ces trois points-là, et que j'avais ressenti comme la révélation du travail de l'esprit, non seulement je retrouverais une pensée, mais je pourrais en outre énoncer quelque chose de tangible sur la mécanique du souvenir et la révélation de la pensée à l'œuvre.

Péter Nàdas "Almanach" traduit du hongrois par Marc Martin (Phébus 2019)

mardi 21 janvier 2020

Vertige



Elle, le regard qui racle l'os. 
Ne cessant de chercher l’essentiel qui n’est plus. Chercher et se perdre. Elle saisit l’instant qui traverse, déchire l’étoffe. Mais la voix est vacillante sous les mots d’ombre, une averse de rouille s’imprègne dans la langue et le silence est ecclésial.
D’un monde enchevêtré de lianes et de mots, les corps ne font que l’effleurer sans pouvoir briser l’emprise des ombres.
Elle voudrait soulever ce qui doit être jeté par-dessus bord, la douleur, et laisser des espaces blancs sur la page.
Du haut d’une tour, elle écrit ce qui vertige. L’écart entre les temps et les signes. L’éloignement de l’œil et le dépli des liens. Quand une cloche sonna quatre coups, quelque part, elle cherchait la fissure, attendait la faille, immobile resta en suspens.
À saisir de l’intérieur du miroir, avec l’œil blanc des origines, sans l’usage du monde, et comme si tout était entre guillemets. Un portrait en creux, une image floue.
Le négatif de la photo.


lundi 20 janvier 2020

L'arbre-monde



Des trembles se dressent au soleil de l'après-midi et s'étendent à perte de vue le long de la crête. Populus tremuloides. Des nuages de feuille d'or scintillent sur des troncs minces teints du vert le plus pâle. L'air est immobile, mais les trembles s'agitent comme sous l'effet du vent. Seuls les trembles frémissent quand tous les autres arbres sont figés dans le calme. Les longues tiges aplaties des feuilles se tordent au moindre souffle, et tout autour d'elle un million de miroirs de cadmium bicolores clignotent dans le bleu satisfait.
Les oracles de feuille rendent le vent audible. Ils filtrent la lumière sèche et la peuplent d'attente. Les troncs sont droits et nus, burinés par l'âge à leur base, avant de se lisser et de blanchir jusqu'aux premières branches. Des cercles de lichen vert pâle les éclaboussent en palette. Elle se tient dans cette chambre blanc gris à colonnades, vestibule de l'au-delà. L'air frissonne d'or, et le sol est jonché de branches mortes et de miettes de clone. La crête a une odeur de grand large et de fané. Toute l'atmosphère est bienfaisante comme un torrent de montagne.

Richard Powers " L'arbre-monde" traduit de l'anglais par Serge Chauvin (Editions Cherche midi 2018)

samedi 18 janvier 2020

Le goût des mots



Cri s'envole dans le ciel
Bouquin a des odeurs de vieux cachemire
Glycine s'éboule, fond en douceur, glisse sur un plan d'eau lisse
Funambule est primesautier
Décision coupe comme un scalpel
Aujourd'hui entrouvre une porte
Amertume est un chemin de ronces
Irrévocable sonne un glas sinistre

Esperluette est guillerette et espiègle
Hosanna vibre de tension continue
Bavardage est une rencontre de voiles à l'horizon
Soudain est un petit nuage floconneux
Soliloque est un fauteuil profond
Désespoir est de l'eau brune
Solitude n'a pas de colère
Passerelle est un petit oiseau léger 

Françoise Héritier " Le goût des mots" ( Odile Jacob 2013)

vendredi 17 janvier 2020

parmi le peu



à l’ombre des vents
chaque pierre chuchote 
 
au bord du dire
une odeur de blessure
d’écume bleue
quelques traces

lundi 13 janvier 2020