J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

vendredi 22 juin 2018

Image

C’est sombre. C’est sale ou gris ou les deux. C’est triste aussi sans doute. C’est un long couloir qu’il faut traverser. Il n’en finit pas d’obscurité. L’interrupteur qui donnerait un peu de lumière est trop haut. La porte s’est refermée et il faut aller de l’avant. Reprendre son souffle. C’est toujours la même image, la même séquence qui revient. Ce couloir à traverser dans cette semi obscurité. Il n’en finit pas de s’allonger en deux dimensions: longueur et hauteur. A l’autre extrémité ce sera la place du marché avec la vie des uns et des autres, mais avant il y a ce long tuyau sombre , empuanté d’odeurs d’urine et de fruits pourris, cette interminable progression entre deux murs d’où suinte l’humidité, comme les bords d'une plaie ayant du mal à se refermer, et où la main ne peut se poser. Le pied se doit d’être attentif, le pavé est glissant et il y a toutes sortes de choses qui peuvent courir là… A l’autre bout , la lumière.

  Voici le deuxième texte pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots". Nous sommes plus de cent participants à partager cette aventure d'écriture passionnante!

mercredi 20 juin 2018

Revenir

Elle ralentit le pas . L’angle de la rue est proche. Une cordonnerie s’étale sur deux vitrines c’était une boucherie autrefois. Elle tourne à droite et dans l’instant même le regard s’élève sur un immeuble , à mi-parcours de la rue, sur le trottoir opposé; il se fixe sur les fenêtres du troisième étage . Un rayon de soleil lèche encore la façade. Le haut de la rue restera dans une non existence, un lieu sans intérêt. Ce qui compte est là: cet immeuble en pierre triste de trois étages où tout a commencé. Elle vient le voir comme on va contempler un tableau de Caspar David Friedrich. Elle ralentit encore le pas, fixe la fenêtre de droite avec plus d’insistance, s’attendant presque à voir se profiler une silhouette. Mais le regard devient flou comme lorsqu’elle fixait le tableau noir et que les signes de craie blanche se diluaient et dansaient sur la mer sombre .Le regard s’abaisse jusqu’à la porte qu’elle sait lourde et qu’elle ne poussera pas. Elle n’a pas le code d’entrée.

 Voici ma participation à la première consigne de l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

lundi 18 juin 2018

Quatrain/4

d'un jour l'autre
la corde tendue du souffle
vivre un jour à la fois
sans le briser


vendredi 15 juin 2018

Les hautes falaises

Si souvent, dans l'enfance, il doit vous sembler que la vie qui vous est faite n'est pas vraiment la vôtre, qu'une sorte d'erreur ou de maldonne dans la distribution des rôles vous a attribué une place qui n'est pas faite pour vous et qui n'est pas la vôtre, et en attendant patiemment que cette sorte d'erreur apparaisse au grand jour et que soit corrigée cette fâcheuse maldonne, vous vous sentez comme en sursis, jouant votre rôle imposé sans conviction, assez confiant en somme, convaincu qu'un jour ou l'autre arrivera bien le moment où l'erreur et la maldonne seront réparées et où vous serez enfin rétabli dans la seule vie qui vous était due et où vous serez enfin là où vous deviez être, exactement ce que vous êtes, entièrement vous-même, adéquat à vous-même, collé à vous-même comme l'est à la chair des noix cette peau très fine qui enveloppe ses circonvolutions compliquées.
Jean-Paul Goux " Les hautes falaises" ( Actes Sud)

mercredi 13 juin 2018

comme en un miroir

au cœur du jardin
tête penchée de rose
où se pose l'infini
se perdre dans son reflet

cela écoute
dans l’entour sans ombre

lundi 11 juin 2018

Quatrain/3

à la merci d'un souffle
le silence fleurit
palpitation du temps
lavé par le vent

vendredi 8 juin 2018

Le séjour à Chenecé

Pendant des années, les années de la fin de l'enfance et celles de l'adolescence, j'ai attendu les vacances pour être enfin à l'Epine, comme nous disions et comme je me le disais encore à moi-même, pour retrouver l'armoire, et j'ai attendu, une fois arrivé à l'Epine, les moments où je pourrais retourner m'installer dans l'armoire, comme j'attendais, une fois installé, le moment jamais très lointain où il me faudrait la quitter — mais dans ces attentes toutes simples, qui avaient un objet bien identifiable, je faisais en même temps l'expérience de quelque chose que je ne savais pas nommer clairement, ou qui ne me semblait pas avoir d'équivalent exact dans la langue en sorte que je m'étais fabriqué deux mots pour combler ce manque: armoirer et nébuler, ce dernier ayant au demeurant absorbé peu à peu les significations du premier au point de s'y substituer dans tous ses usages. Armoirer englobait les diverses propriétés qui s'attachaient au fait de demeurer dans l'armoire: être enfermé volontairement dans une pièce close avec la certitude que personne ne peut venir vous y déranger ni même vous y chercher parce que personne d'autre que vous-même n'en connaît l'accès et sans doute même l'existence; et plutôt qu'attendre, qui implique d'avoir en vue un objet d'attente, patienter, demeurer patiemment, sans rien attendre de précis ni de représentable, être en état de patience (.....)
Pour le verbe nébuler, évidemment tiré du mot nébuleux que j'avais dû entendre à table dans une conversation des grands sans en connaitre exactement le sens, l'usage que j'en faisais correspondait assez bien à son étymologie: il désignait pour moi l'activité de l'esprit lorsqu'on armoire, activité plutôt confuse, enveloppée de brumes mobiles qui se déploient de manière continue, non pas à sauts et à gambades, si je puis dire, mais par glissements insensibles, et qui vous font en peu d'instants passer d'une forme à une autre.

Jean-Paul Goux "Le séjour à Chenecé" ( Actes Sud) 

mercredi 6 juin 2018

Hodie, effacement


l'image s'emplit d'ombre, les voix s'estompent et s'enfouissent sous les nappes sombres. risquer la main pour éveiller les frissons du soir, puis se retrancher sur le chemin avec un peu de sable dans les yeux. un coin de lumière s'efface entre les branches , un vol de corbeaux submerge le ciel en vagues lourdes et déchire l’air de leurs cris. de l’herbe montent des murmures d’un monde qu’on ne regarde plus. l’eau plus bas se teinte d’un crépuscule empli de tendresse. on sait le jour qui s’en va et on espère la lente venue des mots pour laver le vide.

lundi 4 juin 2018

Quatrain/2

au travers de l'arbre
sur lit d’écorce
les langues de l'enfance
frisson de la phrase

vendredi 1 juin 2018

Lenz

Le 20, Lenz traversa la montagne. Les sommets et les hauts plateaux étaient sous la neige ; dans les vallées, en bas, des pierres grises, des plaines vertes, des rochers et des sapins. Il faisait un froid humide ; l’eau ruisselait le long des rochers et jaillissait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air moite. Au ciel couraient des nuages gris, le tout fort épais ; puis le brouillard s’élevait en fumant et pénétrait peu à peu à travers les buissons, paresseusement, pesamment. Lenz avançait avec indifférence, sans souci de la route, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait aucune fatigue ; il lui était seulement parfois désagréable de ne pouvoir marcher sur la tête. Au commencement il se sentait la poitrine oppressée, quand il entendait les pierres se détacher autour de lui en bondissant, la forêt grise secouer sa chevelure, et que le brouillard tantôt dévorait les formes, tantôt les revêtait de membres gigantesques ; il était fort agité, il cherchait quelque chose, comme des rêves perdus, mais il ne trouvait rien. Tout lui semblait si petit, si rapproché de lui, qu’il aurait pu mettre la terre dans un coin ; il ne comprenait pas qu’il lui fallût aussi longtemps pour arriver au bas d’une pente, pour atteindre un point éloigné ; il s’imaginait pouvoir tout mesurer en deux pas. Parfois seulement, quand la tempête lançait les nuages dans les vallées et que ceux-ci tourbillonnaient en fumant au-dessus de la forêt ; quand les voix s’éveillaient sur les rochers, tantôt comme des tonnerres expirant au loin, tantôt bruissant violemment, en notes qui, dans leur joie sauvage, semblaient vouloir célébrer la terre ; quand les nuages s’élançaient comme des chevaux indomptés qui hennissent, que le soleil les pénétrait de ses rayons et que son glaive étincelant, imprimé sur les plaines neigeuses, découpait le sommet des vallées en tranches de lumière claire et aveuglante ; ou bien, lorsque l’orage repoussait la nuée en y creusant un lac bleu, que le vent mourait et arrivait en bourdonnant des ravins profonds, des sommets des sapins, comme un chant de nourrice ou un carillon de cloches ; lorsque au ciel bleu apparaissait une légère rougeur, que de petits nuages filaient sur des ailes d’argent, et que les cimes des montagnes, aiguës et nettes, brillaient et flamboyaient à une grande distance, —alors sa poitrine se déchirait, il s’arrêtait, haletant, le corps courbé en avant, les yeux et la bouche grands ouverts, comme s’il voulait aspirer en lui et absorber la tempête; il s’étendait et se couchait sur la terre, il se plongeait.au sein de l’univers, éprouvant une joie qui le faisait souffrir; ou bien il se tenait tranquille, reposant sa tête sur la mousse et fermant à demi les yeux.

Georg Büchner " Lenz" ( traduction Auguste Dietrich)

Le même texte ( dans une autre traduction) lu par Jean-Christophe Bailly:


mercredi 30 mai 2018

Tessons /16

toujours être à côté/
à la recherche du temps/

derrière une ombre de juillet/
s’emparer d’un caillou
ricocher ailleurs/
la lumière froisse/ les chagrins

retenue par un fil/
une paix retrouvée/



lundi 28 mai 2018

Quatrain/1

avec les voix du vent
les paroles de la peau
une sorte de grand silence
s’épanche en vapeur lourde



vendredi 25 mai 2018

Aperçues


Tu passais, je t'ai aperçue. T'apercevoir: te voir sans te prendre dans les rets de l'immobilité. Te voir sans même vouloir t' "avoir", sans même savoir ce que j'aurai vu de toi. Ton image, je ne la "possède" donc pas. Mais elle demeure en moi. C'est elle, plutôt qui me "possède" désormais. Elle est devenue comme un fossile en mouvement qui rythme mes travaux et mes jours. Je l'éprouve comme une sorte de "traîne" visuelle qui flotte et qui double - étrange double fond dont j'ignore moi-même la profondeur, la consistance, la durée, la puissance, l'extension - mes regards sur le monde désormais. En regardant je fais comme tout un chacun: je cligne des yeux. Mais, dans le temps si bref où ma paupière se baisse et m'esseule dans l'obscur, ce n'est pas le noir qui se fait tout à fait entre deux états du visible: plutôt la superposition fragile, tenace pourtant, de ta souveraine aperçue - est-elle "tienne" , d'ailleurs? est-elle "mienne"? n'est-elle pas, plutôt, nomade et revenante, libre de toute assignation, de toute possession et de toute décision? - au monde que je perçois autour de moi.

Georges Didi-Huberman "Aperçues" ( Les Editions de Minuit 2018)

mercredi 23 mai 2018

Hodie, tout cela

ce qu'on voit, ce qu'on croit voir, ce qui traverse, ce qui émeut, ce qui bouleverse, ce qui frappe, cette lumière qui entre, ce bleu entre les yeux, ces ombres qui s'agitent, ce qui se cherche alors, ces brisures de mémoire, ces échos espérés, ce qu’on ne trouve plus, ce qu’on ne verra pas, ce qui naît sans effort, ce qui vient, ce qui emporte, ce souffle qui traverse, ce qui se continue, ce quelque chose de plus, cet instant qui te rattrape, ce qui est perdu, ce que l’on n’a pas vu, ce silence qui a trouvé sa voix

lundi 21 mai 2018

tirer au clair ce qui doit l’être

pousser les murs
comme une vague pleine
par dessus le ciel

habiter cette parole
d’un bleu crucial