J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

lundi 29 août 2016

Ombre






L'ombre est la face propice de la lumière, celle qui révèle son contraire. Dans l'ombre se cultivent les secrets, qui feront les livres, ou bien nous dessinent avant d'aller vers l'autre. L'ombre est ce qui nous protège de l'autre en gardant en nous la part où nul ne vient. Que soi-même, parfois, et qu'on s'y abandonne comme à une ombre d'été, ou bien parce que pas le choix et qu'on y tremble comme à une ombre d'hiver. Qui vivrait sans ombre? Accepter l'ombre de l'autre, n'y pas entrer, ne pas la souffler, ne pas l'aspirer. Aider l'autre à cultiver son ombre: qu'elle s'épaississe de trois livres que tu lui auras fait lire, de même que ton ombre à toi est faite de tout ce que tu as lu, parce que là tu ne connais pas le bord.


François Bon "Fragments du dedans" ( Bernard Grasset 2014)

dimanche 21 août 2016

quelque chose a bougé


nouer le souffle aux riens

regarder les détails du monde

écouter le feu des arbres noirs

vivre de ce qui se tait

blanc silence dans la nuit noire 
 
ambre de la mort

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jeudi 18 août 2016

L'âge du fragment



Dans l'image on n'entre pas. Elle reste en face, comme posée devant les yeux qui lui donnent limites et profondeur. La beauté est cette distance infranchissable tissée de lumière et de vols qu'on croit toujours pouvoir franchir. La main se tend, la bouche s'ouvre. Les doigts et les mots se confondent. On n'y voit plus. On touche le murmure.

Jacques Ancet " L'âge du fragment"  ( Æncrages & Co 2016)

mardi 16 août 2016

Enfance III




Le chemin bleu de l'enfance insouciante, avec ses grains de sable comme autant de châteaux de lumière, carrelé de pierres aux trois éclats, bordé de tapis de buissons et de mousses, tapissé de feuillages en plein vol. Marcher là ,  baigné de toute la puissance du soleil.

Le chemin rouge, et dans la gorge le jus des grands éclats de rires mêlé à la douceur sucrée des grains de ces baies avalées à grandes bouches. Au bord les buissons épais où les oiseaux se cachent épiant le va et vient des doigts des enfants à l'affût du fruit le plus prometteur. 

Le chemin gris où, une fois les épis coupés, ne reste que l'affleurement des rochers de granit étreignant les prairies jaunies de trop de gourmandise. Assis sur leur rugosité, il suffit de ricocher du regard pour savoir que ce paysage est bu jusqu'à la lie et que le cœur de l'été ne cogne plus très fort.

Le chemin d'encre noircie d'après l'orage où, dans ses sillons, se devinent des odeurs d'humus qui font chanceler, avant que d'imprimer les lourdes cloches du glas de ce qui fut, s'effile et accélère sa course inéluctable vers le tapis de colchiques négligemment jeté sur l'horloge des jours.
 
 
 
 

mercredi 10 août 2016

mouchoir d'enfance


quelque part
au-delà de l'arc-en-ciel
un endroit sans envers
une étoffe invisible
une étoffe de silence
où construire le jour




lundi 8 août 2016

Comment va le monde avec toi


Les vagues giclent jusqu’aux lentilles striées du phare. La mer ne recule devant rien. Elle grossit à mesure que le soleil s’engouffre dans la ligne d’équateur qui la coupe en deux. On en reçoit des échos puissants. Des flots d’écume se déversent dans la lande. Les galets diffusent des bruits d’avion au décollage. La mer crie, transpercée de rayons.
Les grandes décisions se prennent en septembre, des murs de résistance s’arrachant face à la lumière sous-marine charroyée par la marée de l’équinoxe. Enroulées autour de couloirs d’air, les déferlantes ont dû passer par toute la gamme des nuances perceptibles par l’œil humain et d’autres que discernent les papillons, les chouettes, les abeilles avant d’arriver transparentes aux horizons de l’île hachée. Pour parvenir à un tel éblouissement, il nous faudrait danser, tournoyer sans reprendre sa respiration, se déshabiller jusqu’au souffle, poussière offerte au scintillement des flux, puis renaître sous la poussée d’un astre.

Laure Morali " Comment va le monde avec toi" (Editions Publie.net)
La photo a été prise lors d'une lecture de Laure Morali pour le festival des 7 lunes à Yssingeaux.

samedi 6 août 2016

Enfance II


Au creux des vagues claires, ce sont cent bras qui plongent sur les pieds blonds des blés, coupant dans leur élan les tiges lourdes d'avenir. La terre est en sursaut, le ciel ne bouge pas. Les mollets rougis par la herse de l'éteule, les bras chargés de gerbes, les enfants bâtissent de petites huttes de lumière où leurs songes se réfugient. Ils piétinent, cela craque, ils croquent un grain volé.

La chaleur sous le chapeau , le bourdonnement des mouches que l'on chasse d'un revers de main pour cueillir le verso du silence, l'odeur de paille coupée – ce parfum de l'été - , les lingots d'or dressés avant d'être entassés sur le plateau du char, les cierges roses veilleurs des bas-côtés au doux nom d'épilobes, la sueur sur les fronts, la tristesse de ne plus voir la caresse du vent sur l'océan d'ici…

A la porte dérobée du champ, les ombres douces où boire l'eau teintée de rouge, mordre dans le pain et les morceaux de sucre, des brins de paille dans les cheveux rire de fatigue et de joie partagée, ne plus entendre les voix qui appellent, être dans cette absence au monde et à l'aube de la vie, franchir l'au-delà d'horizon d'un simple coup d'œil et, délivré de la langue, endosser le silence.

Laisser le regard errer sur ce champ de chaumes, poème en gestation, table de banquet pour les oiseaux gourmands, qui bientôt, mordu par le soc de la charrue, laissera les sillons se creuser au pas lent du laboureur. Garder la vision de la houle des blés plus hauts que les regards, le ciel nu, les petites cabanes de rêve, l'amertume du grain de blé bien avant de savoir que La Terre déchirée recommence le Jardin *.


*Gustave Roud

jeudi 4 août 2016

Enfance 1

Les chaises basses de paille tressée tirées sur le chemin quand le ciel, bleu du jour d'été, entre en poésie et jette l'ancre de la nuit. Aux pieds, les grains de sable des jeux de tamis - faire du sable doux - crissent encore de l'étincelle d'enfance qui a cherché à trier la douceur des soucis quotidiens. 

Les yeux levés vers un ciel où - petits baisers furtifs - jaillissent des lueurs qui donnent au silence de la sérénité. Le cliquetis des fuseaux bavards des dentellières d'antan pourrait alors bercer les oreilles si le temps et l'espace avaient un peu de fantaisie. Sans hâte se cherchent les premières écritures où déchiffrer les histoires de toujours: toi Grande Ourse, chariot des songes, et toi la Petite , plus timide peut-être, mais guidant vers l'étoile polaire, et vous toutes étoiles inconnues frêles esquifs des anges!

La nuit tourne les pages du grand livre des constellations, nulle part ailleurs ne pourrait être mieux, puisque là se lit la mesure du monde, lorsque le regard accroché à l'arche blanche de la Voie lactée, espère l'étoile filante qui, l'air de rien, exaucerait le vœu secret qui brûle un peu les lèvres.

Le chien, qui avait pris la maison en amour, fixait de son regard dépareillé les têtes renversées puis étalait sa pelisse blanche en sphinx lumineux, rêvant à ce gros ballon jaune qui roulait au-dessus de lui. 


 Texte écrit pour la consigne 5 de l'atelier Tiers-Livre "la route rouge de Rimbaud":on peut retrouver la consigne et les textes des participants ici







mercredi 3 août 2016

écriture de lierre



sur le sentier de naguère 

où sont les ronces vives

la lumière ruisselle de bruits 

s'émeut d'un rien


la pluie délave tout 
 

le rien et le reste

                            brindilles à peine


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lundi 1 août 2016

Carnet

                                                                             février  1953

écrire
pour ne pas rester
                      les mains
       nues

                                           ....que mon poème serve 
                                                                              de route 

                         à ce que je ne connais pas 


                                        couvrir autant d'étendue que possible
                                                                           sans se rompre
                          c'est ce que n'importe qui connaît, mais n'aura
                                  pas eu le temps de voir ou de dire     cela 
                               devrait être clair pour n'importe qui mais ne
                                                                                       l'est pas 

j'écris comme on marche — à l'aveuglette, même en plein jour
comme on va devant soi, sans songer même à marcher 

André Du Bouchet " Carnet" ( Fata Morgana 1994)

vendredi 29 juillet 2016

intensité mentale


voir ce qui fait corps assis au bord – au bord du corps voir ce qui dehors est espace – bloquer ce qui se pense sur une seule pensée - rompre l’espace - ne pas se cacher dans les recoins - ne pas se perdre - ne pas se briser - décomposer ce qui fait geste

se lever il faut se lever - voir du regard du dedans ce qui est bras - prendre appui et pousser la carcasse dans l’espace – se lever du dedans avant – décomposer – voir le corps aller vers le dehors

penser         à quoi bon
puis laisser les morceaux de monde
là où ils sont
renoncer




Texte écrit pour l'atelier d'écriture de Tiers Livre .La consigne 4, imprégnée d'Antonin Artaud, est

mercredi 27 juillet 2016

Le cercle du rivage




Je rentrais à la mer après avoir vainement tenté de fuir l’inquiétude du paysage dont j’étais le reflet. Une mer de mercure renvoyant un miroir parfait autour d’elle absorbait le soleil dans son épaisseur huileuse au fur et à mesure qu’il s’enfonçait sous les nuages, dont les craquelures orange brûlé brillaient. Le jour tombait et se levait dans le même mouvement d’anémone.
Le filet des pluies brouillait la lumière. Je demeurais suspendu entre veille et sommeil sous un ciel de sable incendié.
 J’ai reconnu mon enfance en ôtant mes souliers. Pieds nus sur de doux météorites, j’ai eu le sentiment de n’avoir jamais quitté la plage où j’avais joué avec une adolescente à l'écharpe de laine verte. Elle nourrissait les goélands avec des crevettes pêchées dans l’aurore qu’elle tenait entre ses ongles translucides. Lumière d’eau éparpillée du verre des nuages. La vague qui ralentit en prenant son élan annonce un roulement de tonnerre. De sa coupe, jaillissent des flammèches incolores — on dirait de l’écume — qu’elle ravale en se jetant sur le rivage, dans un fracas clair précédant de quelques fragments le son de la foudre.
Laure Morali " Le cercle du rivage" ( Editions Publie.net 2015)

mardi 26 juillet 2016

14 fois le même objet / 14



C'est un musée des souvenirs entravé d'ombres, où chaque nom, chaque creux, chaque bosse, chaque veine gardent les vibrations d'instants, ces suites de ricochets à la surface de la mémoire qui font éclore de petits copeaux de langue où soi-même et un autre se partagent l'espace. Et n'en finirais-je donc jamais de tendre des fils entre temps et espace?



lundi 25 juillet 2016

14 fois vers le même objet 12/ 13

12/ Entre les strates, oublieux de ce qui nous fait tenir devant, on sait que quelque chose se passe, on sait les langues qui bruissent au coin des mots, on sait les nappes d'ombre encore. Les souvenirs accumulés se délivrent à la simple lecture des noms et ce serait un livre qu'il faudrait écrire où s'emmêleraient la grande et les petites histoires… J'ai de la bruyère plein la tête et le granit griffe mes doigts mais je continue à suivre le chemin du bleu, tentant de ne pas perdre sa trace.


13/ Navigant sur internet comme je rêve sur cette carte, je vois ce qui vient et là ce sont des photos du pic Cassini mises en forme sur le site de désordre.net, et je refais la randonnée , si souvent accomplie. Et même si mes yeux se ferment, je vois. Je vois ces paysages où il est question de disparition puisque ici se perdent des fragments de soi. Ces photos, cette carte, ces mots font rejaillir ce que le temps a effacé, ce quelque chose de l'invisible, ces lointains sursauts de vie.


Suite des 14 fragments pour ce texte proposé à l'atelier d'écriture initié par François Bon sur son site Tiers-Livre .
La consigne est en lien avec Francis Ponge 

dimanche 24 juillet 2016

14 fois vers le même objet / 10/ 11


10/ J'ai toujours aimé les cartes routières que l'on déplie sur une table et sur lesquelles on trace mentalement le voyage qui va être. Je ne suis pas Nicolas Bouvier, mais la contemplation silencieuse d'une carte a toujours été le début du dépaysement. Sur cette carte en relief les nervures vertes, les aplats bruns, les liserés bleus, conjuguent la grammaire de ces paysages de dentellières. Je déambule dans le dessin, ramasse des fragments rescapés de mes anciennes escapades, m'installe dans la douceur de cette parenthèse, suture (ou tout au moins essaie) le passé au présent, emplit les creux de souvenirs argentés. J'entendrais presque les clochers de tourmente appeler le voyageur égaré dans le brouillard.

11/ Affiner la vision et prendre langue dans la sinuosité de ces fins traits bleus qui sillonnent en silence, murmurer leurs noms – la Truyère, la Colagne, le Chapeauroux, la Rimeize, le Bès - ces veines d'eau qui creusent, explorent en pleine jouissance, traversent, révèlent l'image des ombres, coulent et font leur chemin dans le recel des jours, s'épaississent , se séparent, mélangent leurs voix dans un halo, abandonnent des sédiments par-dessus le passé et s'approprient le temps. Les souvenirs s'interpellent, ricochent puis se cachent dans les méandres des mémoires : tout ce qui s'égare cherche un abri.
  Suite des 14 fragments pour ce texte proposé à l'atelier d'écriture initié par François Bon sur son site Tiers-Livre .

La consigne est en lien avec Francis Ponge