J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 18 août 2018

Cor


Cor sait bien que c’est la dernière fois, qu’il n’y en aura pas d’autre : c’est l’ultime, à marquer d’une pierre noire – leurs forces, à elle, à lui, s’épuisent, même s’il arrive encore à monter les grimpettes, à souffler dans le cuivre, à moduler la mélodie, modelant l’air dans une tension de tout son corps jusqu’aux racines des doigts.
Dernière fois, oui, l’ultime, après laquelle il n’y aura plus rien, qu’une tombe et des souvenirs chaque jour un peu moins vifs, le paysage qui derrière soi s’estompe à mesure qu’on avance sur la route, et quand on se retourne c’est à peine si on le reconnaît d’autant que la nuit tombe en crépuscule brumeux.
Tant qu’on peut, oui, marcher – mais pour aller où donc ?
À moins qu’une branche, une poutre supportant le poids d’un homme. Un peu plus haute qu’un homme debout sur la pointe des pieds, qui ferait le beau pour mordre.
Mordre à la mort comme à l’embouchure.
Une branche, une poutre, une corde.
La corde autour du cou.

Lionel-Edouard Martin " Cor" à paraître le 29 août aux éditions Publie.net

vendredi 17 août 2018

Caméra temporelle

à cet endroit le passé ne peut coïncider, il est enfoui sous des strates d’oubli, et cela crée un malaise, une nostalgie et il faut passer outre même si elle redoute d’arracher aux ténèbres quelque chose de douloureux; elle furète dans l’album photos, trouve ce cliché dont elle a une mémoire parcellaire, ce ne peut être un souvenir car l’enfant, sur la photo, a tout juste deux ans; elle marche d’un pas vif ; il fait encore beau c’est le mois de septembre, c’est écrit sous la photo; elle est vêtue d’une robe avec un gilet plein de gros boutons et marche sur cette place, celle dite du Peuple, les bras en avant, et de cet air décidé qu’elle ne se connait pas, le visage rond encore du bébé et les cheveux courts; sur sa droite, mais un peu en arrière le frère de quatre années plus âgé et qui avance en positionnant les mains comme sur le guidon d’une moto, les lèvres retroussées pour bien imiter le bruit de cette moto qu’il est bien certain d’avoir enfourchée; sur la gauche tout près, la mère, le regard penché sur elle prête à intervenir en cas de chute probable, un sac à main noir dans la main gauche et un paquet plat plié dans l’autre, une veste sombre sur une robe blanche et des nu-pieds; aucun des trois ne regarde le photographe, le père forcément; derrière eux un groupe de quatre jeunes hommes adossés à une barrière en bordure de place qui eux fixent l’objectif en riant. Un kiosque à journaux sur la droite de la photo, de cela elle n’a pas le souvenir, mais la vitrine du magasin CHAUSSURES SUZY au fond de la photo, là c’est certain: c’est bien la même place! Cette photo est incongrue dans l’album familial; toutes les autres sont prises à la campagne ou lors de réunions de famille , mais c’est la seule vue dans une rue de la ville et sans que les personnes ne posent: pourquoi emprisonner cet instant là ? Elle n’aura plus la réponse… A quelques mètres d’où ce cliché en noir et blanc a été pris, le souvenir vif du marchand de marrons chauds, les samedis et dimanches soirs d’hiver, le cornet de papier journal où il glissait les marrons presque noirs et la chaleur alors sur les doigts; l’été c’était un marchand de glaces mais ce n’était pas souvent que le cornet biscuité était entre les mains. De l’autre côté de la grand’ rue qui traverse cette place, c’était le kiosque aux fleurs mais sans aucun souvenir d’achat, juste ces couleurs à traverser, des odeurs surprenantes, des gens qui s’arrêtaient, regardaient, choisissaient, une vie simple et colorée dans une image fixe. Sur la droite et derrière la petite famille, la Papeterie générale où s’achetaient les cadeaux – le stylo encre rouge mordoré venait de là – et les cartes de visite se faisaient imprimer ici ( elle pense se souvenir qu’il lui reste une boite transparente avec des cartes à son nom, elle sourit). Au fond de la place sur la gauche le magasin Monoprix avec ces étals variés qui la faisait rêver: le magasin a fermé dans les années 90 puis a réouvert vingt-deux ans plus tard, et avec cette réouverture le sentiment d’un retour dans le passé. Elle revient à cette photo où elle a deux ans et une forme de détermination qu’elle se voudrait bien arborer encore; elle semble prête à conquérir le monde et sur cette place du Peuple, rien ne l’effraie, tout est à elle, poussez-vous devant, j’arrive, semble-t-elle dire! Elle se murmure qu’elle aime bien cette petite fille dont elle n’a aucun souvenir…Lorsqu’elle traversera cette place à nouveau elle tentera de se souvenir de ce regard là.

24ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 24) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

mercredi 15 août 2018

Paysage, 5 fois

Ne pas faire grand’rue mais faire place, sauter de l’une à l’autre comme cinq coups d’épingles piquées sur sur le plan: passer de la Terrasse plaque tournante des trams où les regards oscillent entre l’écran qui décompte les minutes avant la venue du tram et le lointain pour vérifier les indications données et son arrivée effective , mettre en mouvement le ciel avec de petites boules de nuages qui s’enfuiraient vers le nord, qui sortiraient de la ville et prendraient la route des vacances, puis revenir à la réalité et pointer la place Carnot – un marché, des poussettes, des femmes, des ados qui parlent fort, une circulation dense , lever les yeux et le train sur le pont, dessous une sorte de gare orange – poursuivre et s’arrêter un peu sur la place importante de la ville, Jean-Jaurès , où les jets d’eau élèvent le regard puis l’abaissent en un mouvement discontinu et l’église derrière, la cathédrale, immobile et déserte, et les amoureux qui s’enlacent à l’ombre d’un platane, les enfants qui glissent sur le toboggan, courent remontent les degrés de l’échelle et glissent encore sans savoir pourquoi, et que passe le temps devant les vieux assis sur des bancs, tête baissée ou le regard levé qui vient buter sur les façades jaunes des immeubles d’en face ne renvoyant qu’un soleil factice, une centaine de mètres plus haut, plus loin , la place de l’Hôtel de ville avec ses immeubles repeints de couleur claire eux aussi contribuant à ôter des mémoires le nom de ville noire – mais les crassiers toujours là sur les collines alentour, témoins indestructibles d’une vie passée – et le manège pour enfants tournant , tournant et tournant encore pour bien dire l’horloge du temps qui n’en finit pas d’avancer alors que le ciel s’éloigne et ne rien voir au-delà, faire les derniers mètres , tenter de distinguer une place sur la place du Peuple, se souvenir de l’avant, comparer et trouver qu’aujourd’hui ce ne sont que des rues qui se croisent , se traversent, que des rails qui s’enjambent, des trams qui passent d’un côté ou l’autre, que là à cet endroit le passé ne peut coïncider, qu’il est enfoui sous des strates d’oubli, et que cela crée comme un malaise , une nostalgie et il faut passer outre et constater qu’il y a davantage de ciel peut-être d’une clarté opaline, des horizons autres où pouvoir imaginer, et que la lumière de fin de journée, pleine de douceur serait prête à faire naître un nouveau regard...

23ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 23) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

lundi 13 août 2018

Première cuisine

C’est peut-être ça revenir, sentir que quelque chose se rapproche en un malaise indistinct, une petite appréhension qui sourd, des battements de cœur qui semblent s’accélérer et se dire qu’il vaudrait peut-être mieux faire demi-tour… Grimper à nouveau les trois étages, la main sur la rampe, et le cœur qui s’emballe, tourner la poignée de la première porte, appuyer sur celle de la seconde , enlever sa veste ou son manteau, l’accrocher à la patère de l’alcôve, enfiler ses pantoufles, contourner la demi-cloison du côté gauche et retrouver le petit bureau tout près de la fenêtre dans la cuisine, minuscule univers avec l’importance du bureau, de son espace à soi , le premier , du formica orange , avec deux tiroirs sur le côté droit, meuble vintage aujourd’hui, dedans les crayons, stylos, carnets, breloques d’enfant, petits bouts de rien conservés, caressés, accumulés – pas de poignées aux tiroirs , ils se tiraient par dessous avec un léger bruit dû au frottement – le premier poème écrit caché là dans un carnet – rouge le carnet – le premier vers: assis sur un vieux pouf, éventré, large et noir premier alexandrin suivi de dizaines d’autres – fierté de l’avoir écrit en l’honneur d’un vieil homme tant aimé – avec le stylo encre rouge mordoré par lui offert qui se glisse entre les doigts d’enfant – sur le bureau les cahiers et les livres de classe bien rangés sur le côté gauche adossés à l’étagère et la bouteille d’encre où emplir le stylo et les gestes afférents où s’inscrit l’odeur du caoutchouc de la pompe – le regard porté sur la demi-cloison où deux ou trois cartes postales disent la mer ou la montagne de quelqu’un d’autre – à droite la lumière qui donne du jour une idée – sur la planche accrochée à la cloison d’autres livres des couvertures vertes roses ou blanches, lus et relus jusqu’à usure – les serre-livres éléphants en bois – l’album de timbres bleu outremer avec ces carrés et rectangles de papier gommés ou tamponnés qui portent loin les rêveries – et des clous plantés là sur la tranche de la planche avec ces porte-clés qui pendouillent , collection d’une époque pour se sentir à la mode, faire comme tout le monde – dans l’au-delà de la cloison un autre bureau celui du frère avec les bruits qu’on épie – parfois une question, la demande d’un crayon ou d’une gomme, se lever , faire passer par-dessus la cloison l’objet en question en demandant expressément de ne pas l’user – derrière un peu sur la gauche le chuchotement de la radio et les pages d’un journal qui se tournent ou une chaise qui est tirée, un tiroir ouvert, une casserole déplacée – chaque univers de chacun clos sur des pensées qui ne se diront pas...
 
 

samedi 11 août 2018

Ecran d'eau / 3


On pourrait ne plus rien voir, mais quelque chose parle. Et tout se met à luire.
Jacques Ancet

vendredi 10 août 2018

Lunette magique


dans l’au-delà du losange une pastille rouge percée de jaune où brille une goutte de rosée qui aspire toute la lumière du matin, sur ses bords rétractés des taches brunes soutenues par une conque verte translucide – sous les pieds des grains sombres resserrés et parsemés de brins tremblants, de peluches bourrues, de poussières amidonnées , tout à côté un conglomérat de pierres serties où s’égarent ces grains tristes – lever les yeux de la page et se faire attaquer par un rayon de lumière au travers d’une masse lourde ployant vers la terre où l’œil revient rapidement ne faisant que fureter – happé par une mouche il se pose sur ces rayures noires , grises et blanches de largeurs inégales , d’un ton un peu passé, sur l’horizon de la surface – dessus, à portée de main, ces petits traits verticaux d’épaisseurs différentes et des chiffres dessous 34200019235064, matricule qui occulte sur quelques centimètres carrés une photo où des verticales et des horizontales se croisent médaillées d’une sorte de rond emprisonnant d’autres ronds plus petits et encore plus sombres – le losange s’élève à peine et délimite une carte de tendresse des verts qu’il faudrait pouvoir dire entre véronèse et sapin – revenir à la surface blanche au plus près et dressés haut les mots manipulés , les lettres pâles du crayon à papier qui se lient d’une écriture noyée, et qui gonflent puis meurent sous la rature , le ruisseau de ce qui s’écrit stoppé net, la voix ( voie) est perdue, plus rien sur la table de dissection quand passe un filament blanc rayant le losange d’un trait d’air, une caresse d’éphémère


21 ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 21) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

lundi 6 août 2018

Sans vous


Elle est noire et recouvre la salle de sa propre noirceur. Il n’y a rien d’autre que cette grande paroi de verre sombre – the big wave – cette déferlante de six mètres de haut et de quinze de long, ce mur de verre qui recouvre le silence de la salle du musée, mosaïque de dix mille briques où se reflètent les lumières de sécurité des petits blocs au-dessus des portes . Elle porte toute la nuit en elle et enserre l’invisible renvoyant l’écho de toutes les noirceurs, les angoisses, les peurs, les solitudes de tout un chacun qui est venu pendant le jour arpenter , regarder, se heurter à cette masse et qui n’est plus là pour s’y confronter. “Face à l’obscurité”* est le nom donné à cette exposition qui hante la grande salle centrale du musée, et à l’opposé de cette vague gigantesque, des blocs noirs d’obsidienne plantés là , prêts à résister à l’enfouissement , faits de cette même force obscure face à l’heure ultime. Dans l’espace de la nuit, une danse où les volumes se répandent et se répondent en un sentiment d’euphorie ou de désespoir, partageant une forme de gloire pour cette verticalité qu’ils arborent. Ce tsunami de pierres étalé en un long silence , enroulé dans cette opacité pleine d’une mémoire qui palpite encore un peu et dans une immobilité énigmatique, se nourrit à cette épaisseur nocturne que l’écriture tente de dérouler mais ne fait qu’enrouler dans ses propres ombres. C’est cette vague qui vient au devant et qui stagne dans l’inaccompli de l’apparition. Vertige . Ailleurs, dans les autres salles du musée, tout est en sommeil.

 * Exposition de Jean-Michel Othoniel au MAMC de Saint-Etienne
20 ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 20) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".




dimanche 5 août 2018

écran d'eau



voir le temps

sauver une bribe
un affleurement
une échappée

plus qu'une image

jeudi 2 août 2018

lancer de ballon

Il y a tant de soleil soudain qui met en lumière l’escalier de l’obscur, celui qui monte vers un des plus grands cimetières de la ville sur une de ses collines; il rayonne à présent d’une forme de solennité où les pensées qui naitraient là au cours de l’ascension pourraient égaler celles nées sur les marches du majestueux escalier de La Piazza di Spagna qui rejoint l’église de la Trinità dei Monti à Rome, l’esprit baroque en moins et la solitude en plus. Ici au pied de l'escalier, pas de fontaine comme celle de la Barcaccia de Pietro Bernini mais une simple rue avec des voitures qui glissent entre les maisons et les occupants qui ne voient rien, qui ne réalisent pas qu’ici un peu d’Italie flotte sur ces marches qui s’élèvent sur le flanc droit, dessinant un chemin vers cette soif d’infini que l’on recèle en nous... Ces marches que l’on gravirait comme si nos pas nous élevaient sur un coteau d’éternité...Le poète arrivé en haut, le souffle un peu court, déclamerait des strophes intenses avec dans le regard une parcelle d’inquiétude en contemplant les toits d’une cité dont il ne sait rien... 
 19 ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 19) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

lundi 30 juillet 2018

Bégayer

le regard devient flou – le silence ne sera plus rompu – il n’y aura plus de regard –d’abord hagard le regard – puis trouble le regard emblavé de ce flou de l’œil du myope – ce regard perdu – bâillonnée la parole à tout jamais – les peurs disparues dans le regard flou – la mauvaise conscience rompue – un peu d’angoisse dans ce silence qui ne sera plus rompu – jamais – la distance pour toujours avec ce regard plein de quelque chose d’incertain – se garder de la lumière pour ne pas rompre le silence – s’enfoncer dans les épaisseurs du temps où seul un regard flou peut errer – museler les mots qui pourraient advenir – rester dans ce flou où rien n’est sûr – habiter ce silence qui est plus une pause ou un soupir qu’une paix – ne pas interrompre le silence – comme un lambeau abandonné le regard se perd où meurt l’ordinaire – le silence d’infini ne sera plus rompu – les yeux ne savent rien – ils décolorent ce qui est – alors garder le regard trouble proche de l’épouvante où suinte rouge le ciel – le regard recueilli par des ombres d’ardoise – flou ou fou le regard quelle importance – il n’y a que le silence – un trouble un dépouillement d’écorché – rester entre les pages d’ombre – dans cet ailleurs imprécis – entre les plis de ce silence qui ne sera plus rompu – il n’y a plus rien au-delà de ces lointains de brouillard – de ce territoire du rien – froissé le regard sous un silence déposé –

 18 ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 18) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

dimanche 29 juillet 2018

La maison forte


J'allais revoir Chauvel, je me le répétais, et sans même avoir à me représenter une quelconque image du Clos cela suffisait bien souvent à nourrir mon plaisir et mon impatience. Parfois je me demandais ce que j'allais y faire quand je serais arrivée, ce que j'aimerais y faire sitôt que je serais arrivée, et les choses se présentaient alors à moi avec une telle facilité que je devais bien admettre qu'enfin je me sentais autorisée à penser à Chauvel et que si je me l'étais interdit depuis tant d'années par un élémentaire souci de ma propre tranquillité intérieure, une part inconnue de moi n'avait cependant jamais cessé de se préoccuper de Chauvel, et cette part-là, libérée du tabou qui la forçait au silence et la tenait à l'ombre, venait au jour maintenant, osait se découvrir et montrer l'étendue de son emprise, l'épaisseur des dépôts amoureux qu'elle avait accumulés à mon insu.
(...)
C'est au moment justement où j'avais passé Mévilley, où j'entamais la dernière étape du voyage, où je me disais que j'arriverais bientôt à Chauvel, c'est au moment où l'on prend la petite route, à travers les villages, les champs, les bois qu'il s'était mis à neiger. Est-ce qu'on sait à quoi l'on pense quand on revient? quand on n'a pas cessé durant tout ce retour de se figurer comment ce serait quand on commencerait à pouvoir se convaincre qu'on était bien revenu en reconnaissant cette trouée rectiligne dans un bois, après la pente et le virage à gauche, cette maison à l'entrée d'un village, avec son grand toit, le mur de pierre de son jardin, ce village, plus loin, dans un creux, sous la route, avec son clocher particulier, cette butte, avec ce bois découpé de telle manière, avec ce champ en forme de trapèze enfoncé dans le bois, et ce gros arbre, tout au bord de la route, quand on s'était figuré qu'on saurait qu'on était revenu en reconnaissant partout quelque chose qu'on avait pourtant oublié, auquel on n'avait pas pensé avant de le revoir -- , quand on revient et qu'on ne voit plus rien parce qu'il neige ? 

Jean-Paul Goux " La maison forte" ( Actes Sud)

samedi 28 juillet 2018

vendredi 27 juillet 2018

Notion d'obstacle

C’est le mot écharde qu’elle a entendu dans tout ce discours, faisant écho au premier souvenir de l’enfance, ou plus exactement au premier récit reconstruit après les récits d’adultes tant de fois dits et redits: cette épine enfoncée dans l’oreille après avoir porté des bûches de bois sur l’épaule pour les poser près du fourneau dans la cuisine, et ce bout de bois enfoncé dans l’oreille assez profondément et les bras du père qui porte le petit enfant au pavillon d’urgence , là en haut de la rue à cette époque, et les pleurs et les cris lorsque l’infirmière s’est emparée d’elle et le morceau de bois extrait, montré et jeté à la poubelle, la première écharde d’une vie dont on ne sait pas alors combien d’autres se planteront sous la peau. Et un jour revenir là dans cet appartement plus de trente ans après en être partie encore enfant – il est en réparation – bien sûr c’est interdit de pénétrer là , c’est dangereux, mais la porte de l’immeuble en bas est ouverte, c’est dimanche il n’y a personne, monter les étages en se tenant à la rampe froide, en évitant les détritus sur les marches, en se remémorant ce qui était, à chaque étage qui vivait là , est mort depuis ou allongé dans un lit , arriver au troisième, sentir le cœur battre avec plus d’intensité, pousser le battant de la porte qui est entrouverte, et se retrouver face à un espace sans cloison , trouver cet appartement tout petit, alors qu’on le disait grand , voir les fenêtres donnant sur la rue du même bois vermoulu d’avant, vouloir expliquer comment étaient les trois pièces où elle vivait, dire le froid l’hiver, et puis sentir le sol se dérober dessous, se sentir aspirée comme au bord d’une rivière quand la peur de l’eau s’empare du corps, en une invisible tornade qui laisse assommé; reprendre pied sans trop savoir comment, mais sachant une seule chose c’est qu’il faut partir d’ici immédiatement, il y a un danger réel à vouloir traverser les murs du passé, qu’il faut écarter les liens de la camisole qui viennent d’enserrer, s’éloigner, ne pas se retourner, se retrouver en bas de l’immeuble sans comprendre ce qu’il vient de se passer, regarder ses mains et y découvrir un morceau de carpette rouge qu’elle a sans doute arraché avant de fuir et qu’elle enfermera dans une boite plus tard, juste pour se dire qu’elle n’a pas rêvé. Ecrire cela , c’est être extérieur à l’image de cette scène, se souvenir que c’était dans le corps lui-même que cela se passait, le corps qui perdait ses repères de temps, d’espace , le corps face à une vision qu’il ne pouvait soutenir, et la langue tentant de contenir ce qui est advenu et le mettre à distance pour pouvoir respirer à nouveau. Et dire que ce ne sont pas que les yeux qui ont vu mais le corps entier, que le sol n’a pas tremblé réellement, mais que réellement le corps s’est senti emporté à la lisière d’un monde où il ne pouvait aller. Nulle idée du temps que cela a duré, mais l’intensité de l’instant perdure. Comme quelques années plus tard, lorsque en haut de la rue, là où la première écharde a été arrachée, désormais ce n’est plus le pavillon d’urgence mais cette maison où s’arrêtent de respirer ceux qui n’ont plus d’espoir, ce corps de bâtiments où meurent les vieilles personnes et qui le savent encore pour certaines, c’est là où la dernière page de l’enfance s’est fermée à tout jamais devant le corps allongé, figé du père et que le mot orphelin est venu sur les lèvres se poser , non comme une plume, car ce mot était lourd de toute une vie qui venait de s’éteindre, se recroqueviller sur elle-même en une seconde. Et le mot orphelin sur le fil des lèvres et le même vertige avec le sol encore qui se dérobe en cette nuit d’hiver et le silence qui ne sera plus rompu.
 
 17ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 17) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".