J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 13 octobre 2018

Le chien du mariage




  
    Au début, mon mari voulait savoir: " Est-ce que les chiens guides sont heureux? " J'y ai réfléchi et j'ai cité un expert: d'après lui le bonheur d'un animal dépend de son efficacité à remplir sa fonction. Donc, dans cette optique, oui, j'ai dit, je pense que les chiens guides sont heureux. " Alors pourquoi ils ressemblent tous à Eleanor Roosevelt? " il m'a demandé.

   Je lui ai expliqué comment ils font pour parvenir à nous connaître. Pas comme une personne pourrait nous connaître, pas comme ceux qui nous flattent en voulant tout savoir, sauf que ça n'a rien à voir avec de la politesse, c'est juste une histoire d'efficacité, parvenir le plus vite possible à ses fins. Je corrige: les chiens veulent tout connaître de nous. Ils s'emparent de notre odeur, et, depuis la pièce voisine, même endormis, ils sentent quand un coup de blues nous tombe dessus. La différence, c'est que ça n'a pas de fin.

Amy Hempel " Le chien du mariage" ( Editions Cambourakis août 2018)
traduit par Guillaume Vissac

(Le début de cette nouvelle et une excellente critique peuvent être écoutés sur le blog Paludes )


vendredi 12 octobre 2018

matière de songe/ 4


   ce qui s'agite
        ce qui se cherche
             ce qui reste caché
                  ce qui s'imagine
                       ce qui existe
                            ce qui se tait
                                 ce qui commence
                            ce qui s'épuise
                       ce qui se perd
                  ce qui remue
             ce qui revient
        ce qui tremble
   ce qui vacille

mardi 9 octobre 2018

inespéré

des traces
d’enfance sous les pas
lumière renversée par terre
une gousse de poésie
dans le rien de cet écart

samedi 6 octobre 2018

La passion selon G.H.



Je vais devoir, le temps d’écrire et de parler, faire semblant que quelqu’un me tient la main. Au moins pour commencer, seulement pour commencer. Dés que je pourrai libérer cette main, j’irai seule. Pour l’instant, j’ai besoin de m’accrocher à cette main, et peu importe si je ne parviens pas à inventer ton visage, ni tes yeux, ni ta bouche. Bien que tronquée, cette main ne m’effraie pas. C’est l’amour qui me l’a fait inventer et si je ne peux pas rattacher cette main à un corps, c’est uniquement parce que je ne suis pas capable d’aimer suffisamment. Je ne suis pas en mesure d’imaginer une personne entière parce que je ne suis pas une personne entière. Et comment imaginer un visage quand je ne sais pas de quelle expression de visage j’ai besoin ? Dès que je pourrai libérer ta main si chaude, j’irai seule et dans l’horreur. J’assumerai l’horreur jusqu’à ce que s’accomplisse la métamorphose et que l’horreur devienne lumière. Pas la lumière qui naît du désir de la beauté et de l’ordre moral tels que je les voulais autrefois, sans en être consciente, mais la lumière naturelle de ce qui existe, et c’est cette lumière naturelle qui me terrorise. Encore que je sache bien que l’horreur, l’horreur c’est moi en face des choses. 

Clarice Lispector "La Passion selon G.H." ( Editions des Femmes 1998)

mercredi 3 octobre 2018

jeudi 27 septembre 2018

matière de songe/ 2


Le songe est là
tapi entre les ombres

l'ombre est là
tapie dans le songe 

rester immobile
     entre 
écouter l'appel

dimanche 23 septembre 2018

matière de songe


ce qu'il reste du tressaillement d'un jour
des cataractes d'images
où miroitent le diffus
et l'éclat du songe
qui s'ouvre



vendredi 21 septembre 2018

jamais dire jamais

voix d’avant: ce sont elles qui, sans cesse, s’immiscent entre les lèvres, imposent leur phrasé, un vocabulaire , n’ont aucune raison de passer par là, et pourtant se glissent et s’invitent à chaque coin de page

le dehors du dedans: intimement liés, le miroir brisé de l’un renvoie les images floues de l’autre en une manipulation permanente, et inversement

le dedans du dehors: intimement liés, les murmures qui s’agitent à l’intérieur dessinent la géométrie des ombres qui s’étalent à l’extérieur , et inversement

cartographie des ombres: quelque chose ou quelqu’un s’approche, vous frôle puis s’éloigne esquissant une chorégraphie entre ombre et lumière , un monde se détache, un rêve s’élabore

passerelles d’incertitudes: quelque part un peut-être, peut-être, un fil de funambule où avancer en vacillant des cils

échardes obscures: à la pointe du cri, ce qui tenaille dans les tripes et saigne et suinte, quand on ne s’y attend pas, et n’en finit pas de recommencer

d’un regard flou: celui qui permet tout, qui fait basculer du fermé à l’ouvert, qui fait inventer de nouveaux astres, décline une ponctuation de couleurs, réveille des fantômes, efface les visages, effleure ce qui affleure dans l’image, invente son vocabulaire

arrêt sur marge: cela bruit, cela se meut, cela s’emplit se vide, cela respire, cela se recentre, cela s’écarte , mais celui qui regarde est toujours dans la marge

un peu d’éperdu: hors du droit chemin , l’esprit troublé par ce qui advient ou ce qui ne se voit pas ou ne veut pas être vu, à ne plus trop savoir ce que les mots écrivent

jours d’apparitions: dérives diaphanes par ces rais de lumières nés des mots qui s’épousent et polarisent le regard jusqu’à mettre au jour , à mettre en lumière quelques traces qu’on pensait disparues

les corps empêtrés: ils n’arrivent pas à s’échapper de l’histoire, à prendre leur envol, tout emberlificotés d’eux-mêmes, englués d’une vie qu’ils n’ont pas choisie

carte d’intensités: entre ombres et lumières toujours des flaques de vies , fanaux bleuâtres sur les bas-côtés d’une ville délivrée des lacis d’une mémoire 
 
sans jamais arriver quelque part: errance dans les rues, errance dans les souvenirs, s’enfuir, éviter, tourner autour, effleurer l’ailleurs, des mots sur des images qui obsèdent, fuite intérieure

tranchées d’ombres: des mains qui se blessent à traverser des lieux où il n’y a plus aucune raison de passer, s’accrochent aux barbelés des souvenirs jusqu’au doute

ce petit ourlet de riens: ce que l’on ne voit pas, bien cousu sous l’envers du tissu, cet à- peu-près aplati sous la pliure , la clé de la table d’orientation

   38ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 38 ) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

lundi 17 septembre 2018

Journées de lecture

 
Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux sur la page ou à changer de place, les provisions du goûter qu'on nous avait fait emporter et que nous laissions à coté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre que l'importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d'amour), que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.
 
Marcel Proust " Journées de lecture"

jeudi 13 septembre 2018

Enfilades

C’est toujours ainsi dans les rêves, on entre sans frapper car les portes ont disparu, les murs n’ont plus de consistance ou bien celle du carton ou du papier, on tend le bras et la main passe au travers des murs, des morts, du vide, d’un champ de blés et l’on voit par-delà, parfois même des flammes et les images brûlent et les tables sont emplies de mets et de vaisselles et les yeux sont rougis. Ils sont nombreux les morts qui hantent ces appartements trop serrés dans cette rue qui monte, ils sont nombreux et de tous âges avec leur douleur pliée en petits morceaux et cachée au fond des poches ou sous la pile de linge bien repassée, les visages ne se ressemblent plus ou se désagrègent dans le flou de l’étrange, ils ont oublié leur langue, il n’y a que des regards que l’on ne peut fixer et des corps langés de vêtements sombres. Chacun est à sa tâche. Le tailleur, avec ses craies et ses ciseaux tout au découpage de l’horizontalité d’un tissu d’où il fait naître des corps, ceux de ses proches morts lors du génocide arménien, le cordonnier qui n’en finit pas de saisir une pointe coincée entre ses lèvres fines et de taper, taper sans s’arrêter sur celle-ci, enfoncée dans le talon d’un soulier, comme s’il voulait enfouir le cauchemar du village incendié, la coiffeuse enroule des bigoudis sur une tête détachée de son corps et elle pique une pointe jusqu’au cuir chevelu, mais il n’y a plus de sang à jaillir. On s’élève dans les étages à regarder cette femme assise à la table de la cuisine, et ses larmes continues devant la photo d’un frère, d’un fils, d’un mari, mort en 14 ou en 17, et cette autre qui tente de soigner les blessures de son mari rentré lui de la guerre mais blessé et ailleurs, et cette troisième qui a perdu trois de ses enfants et qui surgit entre ces murs de coton en marmonnant des prénoms, ou ce que l’on croit tel . Pénétrer cet autre immeuble où cela a dû chanter des airs d’opéra italien ou des chansons siciliennes, entre les casseroles de pâtes et les photos de là-bas où étaient restés les plus vieux, ne saisir que quelques mots, ce pourrait être – mais que s’est-il passé, que s’est-il passé – . Et tous les oubliés, les sans grades, ceux qui ont fait comme ils ont pu, les ivrognes ou les sobres, les rêveurs et les poètes, hommes femmes ou enfants, tous ils errent entre les murs des caves ou des greniers avec leurs livres de prières ou leurs flacons de nitroglycérine, leurs images pieuses ou leur manuel de révolutionnaire. “Tout n’est rien” est gravé quelque part…Se faufiler entre les ombres de tous ceux qui ne sont plus, aller jusqu’au bout de la rue, au numéro quarante où l’on avait bien évité de se rendre, mais qu’il faut affronter du regard un jour ou l’autre, et se laisser emporter par les murmures de tous les allongés, qui ont laissé leur dernier souffle se répandre ici, avec ou sans conscience, dans la langue des morts qu’ils commençaient d’apprendre, cette langue sans voyelles qui résonne désormais dans cette portion de rue biseautée des désastres d’un monde où l’on ne fait pas mieux.
  37ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 37 ) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

lundi 10 septembre 2018

du lointain

Encore, à nouveau, et plus avant encore et même très ailleurs guidée par l’indécision du vent et par de longs regards sur une présence convoquée. Plus de langue paternelle mais la langue des songes...

Nord/ Dans ce pays, il y a des landes au nord de la petite ville, des landes de bruyère qui surplombent une baignoire de bourdonnement urbain. De là, de cette lisière, n’être que guetteur de l’imprévisible, entre rues et boulevards, ponts et tunnels, avenues et impasses, forcer la vue jusqu’aux places et ruelles, trottoirs et caniveaux et regarder le petit bateau de papier qui vogue sous le regard de l’enfant…

Ouest/ Dans ce pays, suivre les sentiers, ces chemins détrempés, ceux de l’échappée qui s’enfoncent dans le refuge des ombres entrecoupées de ciel, dans ce toi des lointains, mais proche, si proche encore, dans ce regain fugace, dans ce passage si peu urbain où le bitume s’estompe, où la pierre se confie en une parabole nouvelle entre les herbes oubliées et la paix de l’espace, au plain-chant de l’intime.

Sud/ Dans ce pays, la ville est dans le dos, prête à se faire oublier, à taire ses souffrances, mais proche toujours, résonnant de bruits divers qui ne peuvent s’éteindre, les rumeurs du jour qui dévalent des ruelles se faufilent entre les murs de béton puis s’éloignent et meurent dans quelque coin perdu, et le vent qui assoiffe et traverse les arbres d’angoisse ou de plaisir, et la répétition des voix jusqu’à l’enrouement.

Est/ Dans ce pays, à l’écart, d’autres terres inexplorées et qui tiennent en amont du regard, avec leurs roses trémières et l’offrande de lumière au matin élevée, chargée d’instants à venir, réels ou façonnés, se dessine un horizon des possibles où pourrait se passer l’once d’un début de quelque chose, sans frontières pour obstruer la langue, maternelle ou des songes. Dans mon pays, on remercie **.

** René Char

 36ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 36 ) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

dimanche 9 septembre 2018

Anticipation mais pas trop


La répétition des pas pour ouvrir la clarté, la carte encore écartée, écartelée, jusqu’à échancrer la parole, reprendre les chemins délaissés avec des yeux qui entament ce qui pourrait...


Nord/ Le nord, c’est aller vers un devenir, un ailleurs où les chemins de l’enfance ne menaient pas ou s’arrêtaient très vite; c’est chausser des bottes de sept lieues et prendre la fuite, changer de mode de vie, mettre un mot à la place d’un autre ou même inventer du vocabulaire, devenir étranger à soi-même, sortir de sa langue, s’inventer son propre chemin à coup de dés et de lignes brisées et se découper sa propre carte à toujours arpenter sans jamais arriver quelque part. Plus de passé en allant vers le Nord, plus de certitude, juste se laisser emporter, embarquer, rêver, être, exister, sortir, désirer, s’éveiller, pousser toujours plus loin, se laisser traverser les seuils qui nous retiennent…


Ouest/ A l’Ouest, des ombres , pailletées d’apparitions, avec des voix d’étain et de lumière cuivrée , le ressac des mots dans l’interstice des sentes, des quignons d’ailes coupées, des écumes de rêves et des souvenirs cardés. Revenir à l’ouest mais par un autre chemin, celui des lisières, des bords et des talus, où les paupières nouvelles traversent les tranchées d’ombres et s’ouvrent sur des clairières de chaux vive.


Sud / Ici elle pourrait rester , crapahuter est plus difficile désormais mais rester entre les rochers et la lande de bruyère, à caresser du regard les apparitions qui se lèveraient encore d’entre les arbres. Se satisfaire de ce qui est donné à voir, y puiser la lumière et rester sous le ciel et se laisser regarder par lui; rester entre les pierres , les genêts et la bruyère, au bord de l’abime, un livre entre les mains et, de temps à autre, lever les yeux du livre.


Est/ Un horizon des possibles: des rues à agripper, à se laisser griffer par les choses d’ici, les yeux décousus, pousser les portes, forcer les fenêtres, écarter les rideaux, devenir ronce et se déployer , émietter ce qui est là devant, toutes ces choses les unes après les autres, rester dans le voir et non dans le faire, voir d’ici ce qui saigne, ou ce qui bégaie, ou ce qui se perd, ce qui s’unit à l’ombre et au-delà

 35ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 35 ) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

samedi 8 septembre 2018

Nord Sud Est Ouest


Elle déplie le plan de la ville. Elle déploie les quatre points cardinaux, les étire jusqu’aux confins du bureau. C’est le centre ville son univers, qu’ elle arpente à tour de pas. Sa carte d’intensités. Des lisières, elle sait si peu. Découper la ville et la voir s’ouvrir soudain. La voir s’étaler jusqu’aux charnières des communes qui l’enserrent. Passer l’au-delà des sept collines. Risquer le regard . S’imprégner de la toponymie. La traduire en visions. Fragmenter le réel ou ce qui se croit tel. Inventer une écriture de la ville.


Nord/ C’est une entrée avec ses commerces à la reproduction identique dans n’importe quelle grande ville, ses routes embouteillées, ses collusions de maisons, un hôpital, un pôle médical qui enfle d’année en année, un parc, des jardins ouvriers, un musée d’art moderne et contemporain, un stade mythique, une gare secondaire, un tunnel, la rivière du Furan qui rejaillit de l’obscurité et l’autoroute qui emporte vers des destinations qu’elle ne connaissait pas enfant. Là où la ville se reproduit, s’échappe, se dilue. Elle vit sur cette bordure, dans cette respiration. Elle se cherche dans ce parc , sillonne cet espace, raye cette étendue, veille aux griffures du temps. Elle vit dans cette frange de soi, fragmentée, où elle construit les souvenirs de demain. C’est sa ville d’aujourd’hui.


Ouest/ L’ouest c’était l’échappée belle sans tumultes et sans souci du halètement du temps, mieux que la langue dans le palais, plus hallucinant qu’un train pénétrant et ressortant du tunnel, plus énigmatique que la lecture du Club des cinq, plus foisonnante que les rêveries devant une carte routière. L’Ouest , c’était, passés les jardins ouvriers, des criques de bleu rien que pour elle, avec dans le palais la langue paternelle, langée de ses propres haillons, rapiécée de ses souvenirs et des souvenirs d’encore plus avant, pliée et repliée, emballée de ces silences qui empoissent le ventre. C’était le chemin des vacances et le retour dans la maison de pierres, les champs, les bois, l’été, les vacances, et l’éclipse de l’enfance...


Sud/ Pour aller au sud de la ville, il faut monter la Grand’rue. Rien de plus illogique pour un esprit d’enfant qui avait compris que le sud est en bas de la carte et que dans ce mental d’enfant, logiquement on descend… Très longtemps le plan de la ville a été inversé dans son esprit...Le sud, c’est d’abord la plate-forme des trams, l’ancien hôpital celui de Bellevue, des jardins ouvriers, un tunnel ou un pont, la direction des forêts et du froid, des sentiers qui grimpent , de la bruyère et des belles échappées visuelles vers les Alpes, des sorties du dimanche à Rochetaillée ou au Bessat, la source du Furan qui s’écoule librement avant d’être enfoui pour traverser la ville, le lieu des randonnées à crapahuter sur les rochers et la lande et à se murmurer qu’ici elle pourrait rester. Le vrai Sud, c’est l’au-delà, après le col du grand-bois, celui de la route vers les arbres fruitiers en fleurs, le soleil, la lumière, une végétation nouvelle, les clichés dont on ne se libère pas…


Est/ Ce que recouvre l’est, elle n’en a qu’une idée très vague et pas grand chose à en dire. Ce ne sont que des noms de lieux où elle n’allait pas enfant et qu’elle traverse parfois aujourd’hui sans affect, dénuée de souvenirs: la Marandinière, la Palle, Monthieu, le Bois d’Avaize, le parc de l’Europe, la Métare, les jardins du père Volpette. Des immeubles des années soixante, des rues où elle se perdrait, dont la géographie est illisible jusqu’aux noms qu’elle mélange et dont elle ne sait situer ni le tracé ni leur exacte place, et dont ses pieds n’ont jamais foulé le bitume: Pierre Loti, Degas, Le Corbusier, Sisley Rembrandt, Watteau, Courbet, Gauguin… Une topographie non incarnée, bordée d’inconnu, chargée d’opacité, où pourrait se dessiner un horizon des possibles, se passer l’once d’un début de quelque chose...

34ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 34 ) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".

vendredi 7 septembre 2018

Transactions

Entre fuite et désir de rencontres, entre oubli et envie d’éblouissement, entre instant épousé et passé rejailli, il y a un fil où elle avance en un équilibre précaire, toujours en quête d’un lieu qu’elle nomme vrai, sans trop savoir quel sens cela pourrait bien recouvrir. Elle fuit le centre ville et les grands magasins où tout est désordre de gestes et de sons, elle s’éloigne de tout ce qui n’est qu’enchevêtrement de formes et de couleurs, et se réfugie dans un parc où le ciel a sa place avec toutes ses épaisseurs de bleu, où des arbres fixent la vision et bercent du murmure de leur feuillage, où l’herbe pousse au milieu, comme les idées qui surgissent en plein milieu de rien . Elle marche dans les allées ou sur l’herbe, avec la lenteur de qui pense, en laissant son regard s’abreuver à tout ce qui frémit autour d’elle. Les matins ont ce quelque chose qu’elle nomme délicieux, lorsque la lumière accompagne le pas, et que les voix semblent à peine sorties du silence. Les enfants qui jouent , le font sans la fatigue ou l’agressivité des après midis, ils sont dans cette vie singulière de l’enfance non encore travestie par la lourdeur du jour. Sur la pelouse, cette fillette, cinq ans peut-être, qui s’applique à lancer un ballon en direction de son petit frère, à peine deux ans, avec précision pour qu’il puisse frapper à son tour avec plaisir et lui renvoyer le ballon d’un coup de pied net et franc et la joie des deux enfants à échanger ces passes sans cris, sans colère, le père tout près qui regarde, avec un brin d’émotion peut-être... Cet homme qui court, autour du parc, qui passe à plusieurs reprises avec toujours un sourire lorsqu’il croise quelqu’un, un petit signe de la main ou de la tête, ou qui s’arrête quand il voit un enfant qui vient de tomber… Les jardiniers qui nettoient les massifs, coupent quelques fleurs fanées et discutent avec un vieil homme assis sur un banc et dont ce sera peut-être le seul échange de la journée... Les canards qui barbotent dans l’étang se mettent de la partie pour communiquer avec ce tout petit garçon qui n’en finit pas de leur parler dans son jargon de petit garçon et les volatiles semblent comprendre les secrets qu’il leur livre...Et sur le tourniquet cette petite fille qui ne quittera pas du regard son amoureux du jour… Quelques éclats d’un matin où elle cherche à voir la vie en rose, comme si son passé et ce présent se rejoignaient , une courte parenthèse dans des jours d’indifférence, un rêve éveillé où le champ du possible s’évase et que cessent enfin les outrages et les portes qui claquent. Elle avance dans cet entre-deux, dans cette entrevue silencieuse, ces étendues d’herbes et ces creux d’ombres où se balbutie un peu de son enfance.
 33ème texte (correspondant à la proposition d'écriture de la vidéo 33 ) pour  l'atelier d'écriture d'été animé par François Bon sur son site Tiers-Livre: " Construire une ville avec des mots".