J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 8 décembre 2016

Description de San Marco




Les gens sous les arcades, les gens qui regardent les vitrines, qui se retournent, hésitent, s'interrogent, qui reviennent, passent de l'ombre au soleil à l'ombre au soleil à l'ombre; les pantalons clairs des hommes, les robes fraîches des femmes, les lunettes noires ou bleues, rondes, rectangulaires, ailes de papillons, dorées, incrustées de fausses pierres, les chapeaux, les fichus, les décolletés, les fards.  

                                    Quelques colonnes entrevues entre les deux doigts de                                                      cette main aux ongles étincelants.

Les gens assis aux tables des cafés, écoutant les valses et les tangos qui se répondent aux divers orchestres, déployant leurs journaux en toutes langues, se penchant pour rédiger leurs cartes postales, recharger leurs appareils photographiques, tournant le sucre dans leur tasse, débarrassant leur paille de sa gaine de papier, feuilletant leurs guides, comptant leurs lires, s'observant les uns les autres, spectacle les uns pour les autres, regardant les uns par-dessus les épaules des autres.

                                                      Une coupole apparaissant entre deux verres de jus de                                                            fruits.

Les gens qui coulent comme un flot, les groupes qui se font et se défont, les plus pressés se traçant un chemin parmi les autres, les fatigués cherchant une place, s'écroulant en s'épongeant, en s'éventant, se détendant, souriant, allongeant leurs jambes, se précipitant pour serrer la main à une vieille connaissance, l'invitant, lui faisant apprécier leurs achats et leurs découvertes.

......

Comment creuser le texte en coupoles?

Michel Butor " Description de San Marco" ( Gallimard 1963)

mardi 6 décembre 2016

éclairer un peu l'obscurité

reprendre souffle avant de
 
ne plus être ni voir

amarrer les vagues

à peine de quoi trouer le silence

se calfeutrer 
 


le temps oublierait de passer


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dimanche 4 décembre 2016

à l'ombre des choses


Dans Que ma joie demeure, Jean Giono écrit: "On a l'impression qu'au fond les hommes ne savent pas très exactement ce qu'ils font. Ils bâtissent avec des pierres et ils ne voient pas que chacun de leurs gestes pour poser la pierre dans le mortier est accompagné d'une ombre de geste qui pose une ombre de pierre dans une ombre de mortier. Et c'est la bâtisse d'ombre qui compte."
J'ai souvent pensé à cette ombre dont parle Giono, l'ombre du geste, l'ombre du mortier: tout ce qui, dans un geste, dans le rapport avec le monde, est nourri d'intention, d'émotion. Tout ce qui, par-delà la mécanique, guide la main pour construire un muret et la pierre vers la main. Cette pierre-là et pas une autre, parce qu'il y a quelque chose en elle qui convient.
Forcément, je fais le lien avec les objets. Les objets auxquels on s'attache un peu trop. Ceux dont on ressent le besoin de se débarrasser, comme une violence nécessaire. Ceux qui nous parlent et nous attirent, tout émaillés de souvenirs à peine conscients. Une bille de verre dans un bol, un galet sur la plage, un éventail posé sur une commode qui appelle le regard et presque aussitôt, sans même y penser, le contact de la main. C'est instinctif, on prend l'objet dans sa paume, on le tourne et le retourne avant de le reposer. Il y a une émotion qui vibre, entre les objets et nous. C'est leur ombre à eux.

Lise Benincà " Des objets de rencontre Une saison chez Emmaüs " (Editions Joelle Losfeld)

vendredi 2 décembre 2016

Dans des maisons inconnues



Je sais ce qui devrait se tenir derrière cette porte, mais je 

sais aussi que cela n'y est pas. Dans cette conjugaison de 

silences et d'images qui m'ensablent alors, je me resserre 

dans l'angle mort de mon corps. Cela sent la poussière, la 

poussière noire de la ville d'avant, celle que l'on nommait  

ville noire, ce poussier qui s'insinuait sous les ongles, ou qui 

se collait dans les narines et tachait de noir les mouchoirs 

bien repassés, ce noir du dedans avec ses cendres 

d'angoisse, qui s'échappe soudain et me terrifie. Cela sent la 

moisissure et l'abandon, avec cette odeur âcre de renfermé 

qui semble me pénétrer et me revêtir d'un relent

d'immondices. Cela suinte de je ne sais quelles oubliettes, 

cela déborde de quelque interstice, entre hébétude et 

vertige, lézardant les palissades d'ombres.


Extrait du texte que j'ai écrit pour la dernière séance de l'atelier d'été animé par François Bon et publié dans un livre qui regroupe les 58 participations à cet atelier. Vous pouvez retrouver ici la consigne qui a poussé l'écriture! Fière quand même d'être aux côtés de belles plumes....

mercredi 30 novembre 2016

station


face à face de l'oeil
figé sur l'incertain
enserrer cette image

                                  les jours d'avant sont perdus
                                  avec eux les rires et leurs pleurs 
                                  les larmes et leurs éclats

pousser la lumière
aller encore plus loin
méditer son chemin

lundi 28 novembre 2016

l'étrange éveille

le temps s'est fait gris 
 
étoffe du ciel, d’encre et de moire

martèlement de la pluie

alluvion des nuits


voix greffées au vent

le chant s'essore vers la plaine


de l'invisible, nous remontons sans souffle


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mercredi 23 novembre 2016

Les oiseaux de bois


Franchis la grande porte vitrée. Vite, tourne le dos au panneau gris, sévère et rébarbatif qui porte l'inscription Hôpital de T. Service des Maladies pulmonaires et file sans demander ton reste. Marche jusqu'à la limite de l'ombre de l'immense bâtisse et arrête-toi à la frontière du royaume du soleil ; puis, en retenant ton souffle, lentement , fais un pas en avant, le pas qui te fera sortir de l'ombre. Que le pâle soleil du nord réchauffe un peu ton dos, et persuade-toi qu'il va chasser de ton esprit et effacer tous les souvenirs du passé. Laisse le soleil se jouer dans tes cheveux, qu'il fasse jaillir en cascade les couleurs de la forêt, qu'il efface les contours du monde et transforme le réel en pure clarté.

Asli Erdoğan " Les oiseaux de bois" (Actes Sud)

Voici l’appel lancé par Tieri Briet et Ricardo Montserrat Galindo sur Diacritik pour diffuser le plus largement possible les textes d'Aslı Erdoğan, ainsi que la page de L'air nu où peuvent s'écouter des lectures.



lundi 21 novembre 2016

fenêtre ouverte

des volées d'hirondelles ouvraient grand le chemin

des voix volaient devant moi 
 
comme des arbres qui marchent


au milieu sa voix

d’écorce et d’embrun

accrochée au ciel


je la confie au vent


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jeudi 17 novembre 2016

Lettre ouverte à un marcheur déraisonnable



Les ingénieurs du poème sont légion à créer des machines obsolètes qui vous coupent le souffle, vous rendent aveugles. Arpente, mais ne méprise pas. Ne délaisse pas la source, rejoins le point d'origine, la naissance de la blessure qui a donné la flamme. Peu importe si tu t'isoles, c'est le destin du soleil d'aller mourir dans les ravins nus. Poursuis ta marche sans te soucier du but. Pour cela je ne crois pas qu'il y ait des leçons à apprendre. Méfie-toi des prophètes, prête attention à ce qui t'est proche, mais n'ignore pas non plus le lointain. Écoute, explore, contemple, ce sont là des chemins fertiles qu'empruntent les héros du peu, les vrais tragédiens, les oiseaux, les animaux sauvages. Tu trouveras ainsi les feuillages qui chantent l'alphabet. L'étoile ténébreuse de l'amour te rendra plus vivant. Aie confiance en ce qui se dérobe, en celui qui entre dans ta maison. Ouvre avec lui les fenêtres du monde puis retire-toi dans le silence où tu dois être sans compagnon. Tu es avec eux, dans ce lent travail qui n'en est pas un, et parfois tu rencontres la grâce, plus légère qu'une plume d'oiseau qui barre enfin ton front, qui t'éclaire. Cette aventure désobéissante est la tienne. Elle va dans le monde, partout, attentive à tous les visages, au relief du ciel et de la terre. C'est une très lente aventure qui ressemble souvent à la foudre, et l'impact qu'elle laisse, est inexprimable.

Joel Vernet  "Lettre ouverte à un marcheur déraisonnable"
(Editions Le Réalgar 2016)

lundi 14 novembre 2016

jour gris

le bruit des feuilles sous les pas 
 
                               pauvres pas essoufflés

le sang a coulé si fort

dans le creuset de soi


nous sommes errants de nous

comme fin de jour

mercredi 9 novembre 2016

face au dehors


adossé à novembre, le verbe oublier se murmure dans la lente décrue des mots. la langue pousse dans les recoins d'ombres, comme une vague ourlée de noir.  dire bleu pour à nouveau de l'air sur le rebord du jour quand la lumière se replie. 

lundi 7 novembre 2016

L'ombre s'allonge/ 2


                                            .......... un ciel presque vert, à la lisière du Chauret, avec une minuscule tache argentée qui flottait sur la clairière comme un blanc d'œuf poché dans son eau; un ciel cotonneux, rembourrant ses floches coquelicot dans un capitonnage épais et régulier; un ciel détrempé d'ocre, avec la gloire noire d'un soleil caché qui faisait un liseré d'or aux découpures compliquées d'un gros nuage.....

dimanche 6 novembre 2016

L'ombre s'allonge




Ce qui m’enchantait dans la contemplation des maquettes, comme aussi bien doit être enchanteur de contempler depuis une montgolfière le croissant de la petite ville en se tenant juste au-dessus de la ville de Chenevelle, c’était de voir rendu sensible par le moyen de la réduction d’échelle, comme ici ce serait par celui d’une légère altitude, d’éprouver ce qui dans le désir d’habiter tient au désir de la permanence, au désir d’installer à demeure dans l’espace une poche qui ignore le temps destructeur. Car habiter quelque part, ce n’est pas seulement occuper un logis, habiter c’est être mis en sûreté, séjourner dans ce qui vous ménage, vous permet de prendre la mesure de l’étendue de ce que vous êtes, vient le revêtir d’une forme, c’est ménager ce qui dure, ce qui s’élargit en vous dans la durée par les perspectives qu’ouvre devant soi la stabilité du temps, c’est ainsi vaincre le temps destructeur, s’installer dans la permanence d’une forme.

Jean-Paul Goux " L'ombre s'allonge" ( Actes Sud 2016) 

jeudi 3 novembre 2016

intensité

la lumière tombe en silence

frotter la langue

pour suturer le temps



éveiller dans les ombres

un laps du temps où

faire monter l’intense



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