J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mardi 24 avril 2018

M Train


J'ai refermé mon carnet et suis restée assise dans le café en réfléchissant au temps réel. S'agit-il d'un temps ininterrompu ? Juste le présent ? Nos pensées ne sont-elles rien d'autre que des trains qui passent, sans arrêts, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent ? On saisit un fragment depuis son siège près de la vitre, puis un autre fragment du cadre suivant strictement identique. Si j'écris au présent, mais que je digresse, est-ce encore du temps réel ? Le temps réel, me disais-je, ne peut être divisé en sections, comme les chiffres sur une horloge. Si j'écris à propos du passé tout en demeurant simultanément dans le présent, suis-je encore dans le temps réel ? Peut-être n'y a-t-il ni passé ni futur, mais seulement un perpétuel présent qui contient cette trinité du souvenir. J'ai regardé dans la rue et remarqué le changement de lumière. Le soleil était peut-être passé derrière un nuage. Peut-être le temps s'était-il enfui ? 

Patti Smith "M Train "(Gallimard 2015)

dimanche 22 avril 2018

horizon entaillé

le jour est sur son seuil
le vent chasse les cendres
puis c’est l’aube
dans quoi il faut entrer
aller se perdre là
entre le rien et quelque chose
sous l’écorce             les mots



vendredi 20 avril 2018

Hodie, insaisissable



ce qui parle en un coup de paupière, qui fait arrêter le pas, quelque chose qui commence ou qui finit, on ne sait plus, mais qui imprime la pupille, où la paume voudrait simplement reposer. c'est la lumière de ce jour où se noyer - ces langues d'ocre qui feraient vaciller les ombres - se laisser saisir par ces syllabes de sang et sentir sous ses doigts l'envie de l'instant suspendu. sur la photo ne reste que le temps qui a tremblé un instant , un coin de lumière comme une plaie infectée, une minute d’ivresse délivrée contre la peau.

mercredi 18 avril 2018

Un livre blanc

J'imaginais toujours que les zones blanches seraient faciles à repérer, leurs limites clairement visibles sur le fond de la ville. Ce n'était, bien sûr, jamais le cas: à mesure que j'approchais, la carte cessait brusquement de décrire le réel et devenait un document inutile dont les formes abstraites, quel que soit le sens dans lequel on les plaçait, ne recouvraient plus le paysage. Mètre par mètre , il fallait reprendre le dessin, comme on défait une broderie qui s'est éloigné du patron.

Dans ces moments de flottement, je pensais immanquablement à SOS Météores. Un passage de cette bande dessinée d'Edgar P. Jacobs montre le professeur Philip Mortimer errant dans la banlieue parisienne à la recherche d'un parc dans lequel il a pénétré la veille par erreur durant une tempête de neige. La première planche reproduit la carte dont s'est muni le héros et, tandis que ce dernier refait son trajet et tente de faire coïncider ses souvenirs avec les lieux traversés, l'auteur dessine, case après case, les endroits qu'il nous a d'abord montrés sous forme de plan, représentant chaque maison, chaque route, avec les mêmes lignes économes et les mêmes couleurs primaires que celles qu'emploient les cartographes: la carte, sans cesser d'être langage, devient tableau.

Philippe Vasset "Un livre blanc" ( Fayard 2007)

lundi 16 avril 2018

Tessons /13

manière d’hypnose/ dans la sueur des mots/


et l’ombre de l’autre/ dans la braise du verbe/


quelques riens braconnés/ en un souffle/


jonchée de mots/ lambeaux d’haleine/


mon propre fantôme/ chiffonné/ à côté de moi/


ne pas perdre pied/ dans ce tumulte du dedans/


bataille de brume/ au fond de soi/

samedi 14 avril 2018

Anselm Kiefer



Tenter de rendre compte de l'émotion ressentie lors de la découverte de l'exposition  Für Andrea Emo d'Anselm Kiefer à la galerie Thaddaeus Ropac à Pantin. 
Merci  d'être indulgent , c'est ma première vidéo!


jeudi 12 avril 2018

le jour lève

encore ce rien d’avant le jour
tout d’ombre
et de poussière
au coin des lèvres

seul le bruit de l'eau
                      chapelet de voix
                      ressac de souffle

le jour ouvre devant soi

mercredi 11 avril 2018

Venise


Mouette bercée à la pointe d’une palina à Orto. Elle n’existe pas plus qu’un rouleau de linoléum à mes pieds, un géranium s’encadrant aux fenêtres, liseré d’effluves. Il y a cette femme aussi étendant  son linge là-bas, près d'elle, sur une étagère ( de pin), jasmin, rose, etc., je lui prête le semblant d'un navire. Je dis: il s'éloigne sur des déserts d'eau, magnifiant poissons, algues, etc., passant, à vol d'oiseau, les bricole ( teintées de blanc), vers Murano, San Michele. Où J. Brodsky repose, immense au carré des étrangers, j'aime à m'avancer là... à ce moment, quelqu'un pour lui, cailloux ( en pensée) sur sa tombe, dans le grincement d'une plate-forme — mouette?

Jean-Paul Bota "Venise" dessins de David Hébert ( Editions des Vanneaux 2012)

lundi 9 avril 2018

Tessons/ 12

vie de l’apparence/

                               vapeur d’être/

jardin écartelé/

      dedans délaissé

                              regard désabusé/

tas de cendres 

                              
                                  
                                  

                                   vie de l’essentiel/

                                                                 mots braconnés/

                                   jardin froissé/

                                         bruits du dedans/

                                                             des yeux écorchés/

                                   la rosée s’éperle



(Les fragments intitulés Tessons sont des bouts de textes tombés d'écrits passés. Ils sont accompagnés de détails de photos. Des petits bouts de pas grand chose....)

samedi 7 avril 2018

il suffit

il suffit un jour de dire des mots
qu'en marchant on garde dans la bouche
à l’ombre des dépits

                               inventer autre chose
                  que les rides de nos souffles
                      et les promesses égarées



jeudi 5 avril 2018

Un lieu sans raison

Sur le seuil de l'asile, étouffant entre mes deux gardes impassibles, j'ai reçu la lumière crue du soleil comme un coup de matraque entre les yeux. C'était trop violent, trop soudain, cette mise à l'air libre après des mois d'internement. Sans leurs bras pour me soutenir, je me serais écroulée sur le trottoir qui va de Font-d'Aurelle à la gare de Montpellier. J'étais un escargot brusquement tiré de sa coquille, exposé nu sous la chaleur jusqu'à ce qu'il fonde. On a décidé sans moi de mon transfert, on m'a extirpée de mon uniforme, on m'a trainée sur le quai numéro cinq, puis je me suis retrouvée assise entre mes deux gardiennes sur une banquette en bois dans un wagon de seconde classe. Seule ma partie visible est présente sur ce siège, l'autre est restée à quai, souriant dans sa jupe jaune au milieu de tous ces voyageurs dont pas un seul n'est fou.
Le train s'est ébranlé vers le nord et son rythme est entré dans ma peau. Je sens ses pulsations sur mes tempes et j'entends les roues marteler au passage des intersections:
— Ça sert...
— À rien!
(...)

En cet après midi d'octobre, aux confins du plateau de la Margeride, un soleil étonnant traverse les érables rougis. Les mélèzes ambrés s'inclinent sur les derniers épilobes en fleurs et je me rejette en arrière. En temps normal, j'aurais salué toute la beauté du monde et ces tons d'ocre éclatés de rose violacé, mais la vitre qui nous sépare me condamne à l'exclusion.
Soudain  son regard me happe et je sens couler dans mon dos la sueur glacée. Mon intime ennemi, celui que j'avais oublié, me suit donc à St Alban? Cet invisible assassin qui me colle aux talons, m'agonit d'injures et m'a pourchassée à Nice, à Mende et même à Montpellier, jusque dans ces pavillons bien gardés par des veilleuses en uniforme... Il est là, je le sais, je le sens, dans ce wagon, préparant sa vengeance et ricanant. Jamais je ne lui échapperai, bien que j'ai tout tenté pour le semer. Tout cela est vain, tout cela...
— Pour rien!

Anne-Claire Decorvet "Un lieu sans raison" (  Bernard Campiche Editeur)

(On peut lire ici le poème de Paul Eluard d'où provient le titre de ce livre )

mercredi 4 avril 2018

Hodie, face à face




le regard se fixe et ne peut se détacher de ce qui parle,  interroge ou dissèque l'obstination du jour.  excavé de son antre le visage se fait chair, figé dans cette apparition d'écorce au cœur d’un silence d’un autre temps. peu de mots s’articulent face à ces peintures d’où une vitalité d’arbres se détache par-delà les brumes d’un monde flou et improbable. peu de certitudes mais des abandons à ces lumières qui jaillissent , à ces images qui s’assemblent en vagues chancelantes vers une vie battante en éclats balbutiants. se sentir terre, arbre, sève, vaisseau de mémoire aux blessures obstinées.

dimanche 1 avril 2018

Poésies 1978-1997



Un avril d'oiseaux s'éveille dans les arbres. Qui sait où je vais? Pas un nuage, seulement le chemin de castine puis le bois. Je rôde par là vers rien. Dans cette lumière qui me cherche comme une ombre. Seule, agaçante, une abeille me tourne autour. Mais chacun de mes pas compose un chemin. 
             Ce n'est que moi. Né d'une fougère.
             Promeneur sans bâton. 
            Toujours lui, jamais le même. Une branche , peut-être de l'indiscernable.

Thierry Metz "Poésies 1978-1997" ( Editions Pierre Mainard 2017)

vendredi 30 mars 2018

danse des ombres

dessous le feuillage
vient bruire le monde
qui crie haut dans le soir
où l’on va s’éblouir et brûler

                                   nous sommes de passage

                                   dans cet entre deux gris

                                   passerelle vers une autre rive

mercredi 28 mars 2018

Tessons /11

morceau de jour/ il se brisait/ 
 
dans les racines serrées/ne grouillent que les mots ensevelis/ 
 
messages chevauchés/ au creux de la cacophonie/ 
 
                                                             ombre d’ombre/ 
 
estampe d’un jour/ parmi des débris                    là devant/

en moi l’étoffe du songe/ à l’orée d’une page