J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

lundi 4 juillet 2022

Viatique/ 58

 



Faire le point, même si l’on frôle l’impossible, sur ce qui requiert ou ce qui importe. Il n’y a que des sensations, des petites touches, des notes par-ci par-là qui se déchiffrent. Quelques lueurs au sein des ombres.

Dans l’étoffe du monde tissée avec tous les accrocs que l’on connaît, les déchirures et les brûlures, comment se retrouver… Faire appel aux anges de Rilke pour ressentir le dépassement de soi. Et s’enduire les lèvres du rouge de la parole poétique.

Savoir que l’on divague sur des chemins d’erre. Noter ici les traces de ce qui nous échappe. Et puiser l’espérance dans cet insaisissable comme dans la sobriété d’un chant d’oiseau.

samedi 2 juillet 2022

pesanteur du temps

au ressac des jours

on avance pas à pas

la nuit au bord des yeux

dans l'envers des paysages 

 

dans le cœur s’infiltre

le cri du présent

jeudi 30 juin 2022

Jalouisie des jours/ semaine 7

 lundi 20 juin

quand l’étrange

greffé aux alluvions

portés par le vent de la nuit

flue dans le sang jusqu’à la peur

et non pas des crépitements de flammes

mais juste le souffle

dans les volets métalliques

mardi 21 juin

la paume des mains

sur les troncs des pins

la peau noire de suie

et les pas dans la cendre

et le houppier près du ciel

dont on voudrait bien

qu’il soit vert

mercredi 22

des traits

d’eau de pluie par milliers

comme sur mes dessins d’enfant

et la fraîcheur enfin

dans les interstices qui se glisse

on voudrait bien l’étreindre

pour lui dire merci

jeudi 23

le souvenir

de se perdre dans Venise

la dérive des pas

l’envol de l’esprit

apparitions disparitions

et poursuivre encore

et encore la quête

vendredi 24 juin

dans la

tête passent des chansons

qu’on ne savait plus savoir

et qui s’écoulent

comme de la confiture

de mûres ou de framboises

une langue de paillettes

samedi 25 juin

écrire et

se perdre dans les mots

comme si c’était la dernière fois

écrire encore aller plus loin

comme un acte ultime

à déposer

avant

dimanche 26 juin

dehors le

gris d’un dimanche

avec ses silences et

les ondées nécessaires

dedans une effervescence

de lecture et d’écriture

un bonheur simple


mardi 28 juin 2022

Venise toute

 


Peut-être, Venise, ai-je peur de la perdre toute si j’en parle.

Vous ne savez jamais lorsque vous avancez par ce labyrinthe si vous poursuivez un but ou si vous cherchez à fuir, si vous êtes le chasseur ou la proie.

Les perceptions ne sont jamais les mêmes : c’est un mouvement perpétuel d’apparitions et disparitions, d’éclipses, de débordements.

Venise le confrontait à une certitude : il ne pourrait jamais que répéter des mots déjà prononcés.

De ce désir qu’elle fait naître en nous d’y retourner, elle prit le nom de Ventia, Veni etiam : reviens encore.

Il y a d’étroites calli où l’on marche dans l’ombre du silence et du secret.

Le souvenir de Venise laisse dans l’esprit une cendre de lumière.

Benoît Casas " Venise toute" ( Arlea 2022)

 

dimanche 26 juin 2022

Quatrain/ 91

 

dans les ornières

des riens se perdent

le toucher d’une aube

la respiration d’une mémoire

vendredi 24 juin 2022

Jalousie des jours/ semaine 6

 

lundi 13 juin

rêve fugitif

entre deux réveils

ne sachant où le dehors

où le dedans ni le qui

le quand ou le pourquoi

garder la nuit en bouche

et sceller les lèvres

mardi 14 juin

dans l’interstice

entre béton et goudron

un brin d’herbe et une fleur

salués au passage du pied

un petit sourire jaune

et ce matin dans la rue

la faucheuse est passée

mercredi 15 juin

le souvenir

du lierre dans l’appartement

il y a si longtemps

il grimpait le long d’un mur

guidé par de petites épingles

une sorte de jungle pour l’enfant

un miroir à traverser

jeudi 16 juin

ce serait

un peu de travers

les pensées de ce quotidien

avec des hauts et des bas

la fin avant le début

et des sauts à cloche-pied

sur la marelle du jour

vendredi 17 juin

à foison

les joies de ce jour

des rires des regards

des chansons retrouvées

des mots qui font écho

des tendresses d’enfant

un infini en moins de deux

samedi 18 juin

des mots

à piocher dans les paysages

de textes lus aimés

herbes folles frémissantes

lambeaux de sensations

bribes d’émotion

du visible dans l’invisible

dimanche 19 juin

volets clos

sur des fenêtres fermées

bras de fer avec la chaleur

on voudrait ne pas bouger

juste respirer dans le désordre

de la tête et continuer

à penser



mercredi 22 juin 2022

comme on touche l'eau

 

inventer ce demain

aux ricochets du cœur

au bleu sur le bout de la langue

à tout ce qui cherche à naître

dans la cartographie des ombres



lundi 20 juin 2022

Viatique/ 57

 


Près de moi les premiers coquelicots de l’année. Ils semblent toujours me saisir au détour d’un virage et se présenter comme une apparition. Et ces mots, à chaque fois sur les lèvres oh des coquelicots…

La pensée se fige alors et le regard travaille jusqu’à l’ombre. Lieux et temps s’emmêlent, les images s’immergent dans un temps incertain. Un aller dans le passé, les yeux dans le présent.

Une joie simple, de celles qui sont apaisement, où l’on s’égare volontiers. Hissée sur cet envol du jour, on cherche à garder souffle. Et s’abreuver à cette vaste présence .

 

samedi 18 juin 2022

Primevère

 


Dans la solitude de ma chambre, je souris comme à moi-même, comme à toutes mes douleurs et mes joies qui seraient là présentes. Je regarde le moindre objet : une vitre où se dessine la rue banale comme un pan coupé qui contient l’expression de toute ma vie, et de toute mon ardeur. Je prends dans ma main ma statuette de Tanagra. Je m’abîme dans cette figure comme si elle portait mon âme ou pour me décharger sur elle du poids de mon cœur.

Ainsi vont mes yeux de place en place, interrogeant, scrutant une ombre d’esprit dans la matière même ; parce que la matière est silence et que le silence se conforme à toutes les agitations comme à toutes les impassibilités. Le silence est la seule expression qui me réponde, où je me retrouve, puisqu’il se moule fraternellement à tous les signes de la vie, devient regard au regard, main à la main, cri au cri. Le silence me montre à moi-même ; et comme s’apaise l’enfant en pleurs qu’on conduit devant une glace, il suspend mon ennui.

 

Cécile Sauvage « Primevère » dans Oeuvres complètes

jeudi 16 juin 2022

Jalousie des jours / semaine 5

 lundi 6 juin

dans le

panier du jour

des phrases emmêlées torsadées

sans queue ni tête

au sens sibyllin

se calfeutrer sous les ailes du merle

et flâner dans son chant

mardi 7 juin

des failles

de la mémoire

quand on ne sait plus

quand le regard s’absente

et rejoint les mondes obscurs

et puis la volonté de revenir

dans le cercle des vivants

mercredi 8 juin

se perdre

entre les lignes des uns et

des autres connus ou inconnus

se laisser porter par les langues

qui dansent sur les pages ou l’écran

puis danser à son tour

sur le clavier de l’ordinateur

jeudi 9 juin

temps perdu

pas encore retrouvé ou

revivifié entre les mots

temps envolé ou compressé

temps dont on ne sait plus rien

qu’il faut oublier ou abandonner

dans un recoin

vendredi 10 juin

je regarde

le merle caché dans le cerisier

c’est son restaurant du moment

avec table ouverte à toute heure

et gratuitement

rassasié sans doute

mais il n’a pas chanté

samedi 11 juin

à travers

le feuillage des arbres

du haut de ce balcon

on imagine la ville

une sorte de gouffre où

Dante se serait infiltré

guidé par la douce Béatrice

dimanche 12 juin

mots de

sable qui crissent

et blessent sous la langue

tentant de dire et ne disant pas

petites dunes qui se dressent

dans les recoins

quelle sépulture leur choisir


mardi 14 juin 2022

Quatrain/ 90

vivre un peu à côté

du flot continu des voix

papilloter dans le bleu

briser le silence des anges 

 

dimanche 12 juin 2022

République sourde

 


Nous vivions heureux pendant la guerre

Et quand ils ont bombardé la maison des autres, nous

avons protesté
mais pas assez, nous nous sommes opposés mais pas


assez. J'étais
dans mon lit, autour du lit l'Amérique


s'écroulait : maison invisible après maison invisible après maison
invisible 


j'ai sorti une chaise et regardé le soleil.


Durant le sixième mois
d'un règne désastreux dans la maison de l'argent


dans les rues de l'argent dans la ville de l'argent dans le pays de l'argent,
notre formidable pays de l'argent, nous (par donnez-nous)


vivions heureux pendant la guerre.  

 

Ilya Kaminsky " République sourde" ( traduction de Sabine Huynh) 



vendredi 10 juin 2022

sur l'horizon

 

nos pensées sont ailleurs 

 

tombant comme miracles

                                des étoiles d’inattendu

où se glissent quelques

        fils d’éternité

 

mercredi 8 juin 2022

Jalousie des jours/ semaine 4

 

lundi 30 mai

trois bronzes

emportent l’adhésion

la petite châtelaine la vieille Hélène

le rêve au coin du feu

on dirait des silences

qui cherchent à se dire

des solitudes où s’abriter

mardi 31 mai

si dans

l’imaginaire il n’est pas impossible

que le moulin fasse tourner les vents*

alors une sculpture

de son bois ou sa pierre

peut bien laisser son empreinte

sur mes doigts

mercredi 1 juin

une attente

sans forme ni visage

à guetter derrière la fenêtre

l’au-delà est là devant

on espère que quelque chose fasse signe

ou que simplement s’ébauche

la patience d’une ombre

jeudi 2 juin

une photo

d’un champ de coquelicots

un clin d’œil envoyé par téléphone

un presque rien qui dessine

un sourire sur mes lèvres

et déploie ses rayons de lumière

à la naissance du jour

vendredi 3 juin

entre un

dedans et un dehors

où je n’irai pas

rester à la lisière de ce

qui pourrait être mais non

je boirai ce dedans

comme une absinthe

samedi 4 juin

le regard

se pose tout autour

mais reste dans le flou

comme pour ne pas voir

ne pas savoir peut-être

le jour patientera un peu

derrière les paupières

dimanche 5 juin

la pluie

petits traits verticaux de

mes dessins d’enfant

entre dans la terre

sans se déhancher

et dessous le sol on se dit

que cela frémit de plaisir



*Gaston Bachelard

lundi 6 juin 2022

Viatique/ 56

 


Le trop plein de pensées serrées entre les mailles du cerveau, dont on voudrait alléger le poids. Et l’invisible perdu au sein de ce lacis. Vouloir aller à sa rencontre.

Où peut-être se trouve la lumière égale, paisible d’une aube. Dans une harmonie rayonnante. Et de ses ombres aussi sans lesquelles elle ne serait pas.

Se tenir à distance juste et suffisante afin de garder un équilibre. Ne rien brusquer. Espérer.