J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mercredi 13 mars 2019

impromptu

tout trempé d'eau
au fond des yeux
un ciel s’invente


des ombres
à la sève de vie
se glissent entre


la pluie, l’herbe
un parfum de sable
un peu d’éternité

mardi 5 mars 2019

Antoine Emaz


Quand on marche dans un pré immense, un matin
de givre, rien ne se dit ni dedans ni dehors.

L'eau de l'étang, d'un argent froid, terne, sous le 
soleil bas. Violence, côté acéré de l'espace. 
Plus grand d'être dénudé. Silence. Flaques d'eau
dans l'herbe déjà gorgée.

Silence aussi vaste qu'une parole souveraine.
Celui qui doit se taire est tout entier occupé en
dedans à se réduire au silence.
Le silencieux n'a rien à dire, ne désire rien dire.
Seulement reposer dans le rien dire.

Être tout entier marche dans un pré immense, un 
matin de givre.

Antoine Emaz " Poème au calme" ( Tarabuste) 

Je viens d'apprendre la mort d'Antoine Emaz et suis dans la tristesse. Je l'avais rencontré cet été à Cheyne, lors des "Lectures sous l'arbre", et échangé un peu avec lui. J'ai partagé ici souvent ses textes qui me portaient. On peut les retrouver en tapant son nom dans la rubrique "rechercher". 
Avoir toujours un de ses livres à portée de main me rassure. Je ne peux que lui dire: merci.

lundi 4 mars 2019

Le veilleur du jour



Sur toute la contrée, depuis les rebords amers du plateau dont les flancs se craquelaient de combes où les torrents menaient sans relâche leur tapage jusqu'aux mornes pentes des Hautes-Brandes dont les sentes s'engonçaient sous des arceaux d'aubépines tassées comme des fous rires et, entre les deux, bien sûr, sous les denses nuées de la forêt qui étirait ses membres gourds au vent soudain tiédi, sur toute la contrée, en tout lieu et tout asile et même sur l'onde sans remords, cette odeur verte comme une femme. Et, quand le vent se suspendait, le goût sauvage du silence. Jour après jour, de chemin en chemin selon des pentes capricieuses qu'il ne choisissait jamais, il devait arracher douloureusement chacun de ses pas à ces enchantements, comme si, sans le savoir, il eût poussé devant lui une naissance sourde. Alors il souffrait peut-être, mais les charmes se dispersèrent dans les collines et, lorsqu'il eut atteint la grande plaine des vignes, halluciné dans l'incessant éventail de leurs rangs, il connut l'angoisse de ne plus rien sentir qui méritât d'être aimé et n'aspira plus qu'à mettre enfin le pied sur la route qui entrait dans Terrèbre.

Jacques Abeille "Le veilleur du jour" ( Editions Tripode 2015 et Folio 2018))

vendredi 1 mars 2019

Dans le faisceau des vivants





 Je remonte par la rue Petrowicz, retrouve la rue Olga Kobylyanska, j'aime prononcer cette phrase, égrener les noms des rues et connaître les trajets qui mènent de l'une à l'autre, j'aime que ta ville me soit si familière, Aharon. Ici, la nuit de ta mort a rejoint celle de ta naissance, la nuit des paroles oubliées a rejoint celle du silence, son immensité immobile, j'aime que nos enfances soient ainsi mélangées, et pas seulement nos enfances mais les traces qu'elles ont laissées en nous, vivantes, ne demandant qu'à prendre des formes nouvelles au contact des mots, des images qui nous traversaient, des découvertes que nous faisions, en retournant vers ta ville, en la quittant, en y revenant encore, tu m'as enseigné la fidélité à soi-même et la liberté, tissées dans un même geste, un même corps, l'adulte pouvait rejoindre l'enfant et l'enfant rejoindre l'adulte, la vie était tout sauf figée, elle était plus que jamais mouvement, voilà, c'est peut-être l'image que je cherche depuis ta disparition, elle est un peu floue puisqu'il s'agit d'un mouvement, celui que je te dois, celui qui donne du courage, qui fait que l'on ne reste pas pétrifiés dans le passé mais au contraire vivants, portant en nous tout ce que la vie a déposé, et innocents encore, capables d'aimer, de croire à l'amour et de lancer un regard circulaire sur chaque jour, effleurant à la fois l'instant et la parcelle d'éternité contenue dans cet instant, je te dois cela, oui, la conscience aiguë du dérisoire et du sacré de nos vies.

Valérie Zenatti " Dans le faisceau des vivants" ( Editions de l'Olivier 2019)

jeudi 21 février 2019

image mentale /12

Je laisse sans cesse flotter le fil de mes regards sur les bords, les talus, les à-cotés des chemins et des routes dans l'espoir d'un appel , un frémissement , un déchirement dans le feuillage, un vertige qui emporterait et révélerait enfin le caché. Des yeux dans les arbres fixant avec l'intensité de qui chasse les obscurs , l'envolée d'un chevreuil au sein de hautes herbes et sa disparition dans un sillon de flammes vertes, deux silhouettes en bois s'enlaçant à l'angle d'une terre, un vieux couple sculpté au cœur d'une éclaircie. Tout n’est rien, je le sais: lapsus oculi. 
 

vendredi 15 février 2019

ouvrir à l'inattendu



dans la fatigue du vent
ouvrir le silence

                         peindre l’incertain
                         démesuré de bleu
                         la tendresse des ombres
                         trame de l'inattendu
                       

mercredi 13 février 2019

Ici Même En Cryptées



onzième pilier_segment deux

. tu désapprends à écrire sans cesse
. chaque fois est la première fois
. tu peux t'asseoir contre la fenêtre de la chambre 

. – située au fond d’un couloir rouge, en haut de marches de pierres lisses, polies par le temps et les pas des moines
. une en particulier est concave au point qu’on pourrait s’y enfoncer et trébucher 
. parce qu’entré en contact avec un temps plus bas, temps souterrain
. une vague inversée, un piège, mais accueillant
. – t'asseoir contre la vitre qui renvoie l’image d’un jardin brun, terreux et roux, tu sais que tu ne peux que désapprendre pour recommencer 
. tu penses que ce flux et ce reflux, désapprendre et apprendre
. font partie du même geste envers le monde, tout comme le su et le non su s’épaulent
. l’oubli et la mémoire se tissent en mouvements frères, inversés
. simultanés et symétriques
. ce sont des tiraillements complémentaires


Christine Jeanney " Ici Même En Cryptées" ( Editions Tangerine nights) 2019 
D'autres extraits de ce livre sur Poezibao

mardi 5 février 2019

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se poser la question du visible lorsque l'œil s'immobilise sur la surface, cette indicible ondulation de la surface, et ne peut que s’immerger entre ses plis. dire l'élan de ce que le regard capte à ce moment-là, saisi par la lumière, la création qui se fait jour, l’apparition qui n’est pas encore née, qui reste tapie sous les rives de l’inaccompli. pénétrer cet espace dont on ne possède pas les coordonnées, dont on ne sait de quelle matière il respire, errer entre le révélé et le caché, puis se laisser glisser dans les incertitudes de l’instant en rêvant de l’impossible.

mardi 29 janvier 2019

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surpris par ce frémissement tout près, quand ne reste que le flou de ce qui s’abandonne à toutes les incertitudes. se laisser porter par le rêve flottant , habiter ce seuil du regard, suspendu à ce vertige de l'infiguré. apparition puis disparition des mots qui pourraient se poser mais ne font que flotter à la croisée d'un dedans et d'un dehors, petites naissances, promesses du brouillon d’un possible, images vagues d’idées incertaines. entrer dans ce qui, au bord des yeux, bouge un peu, à la lisière de ce qui est, ou pas, ce rien qui traverse le regard jusqu’à l’oubli.

jeudi 24 janvier 2019

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Rien n'aurait changé si un poème s'était avancé au bord des doigts. Le jour aurait été le même avec son lot d'ombres et de lumière, l'imperceptible aurait persisté de l'être, le silence aurait continué de se terrer entre les souffles, le quotidien se serait dilué encore dans l'invisibilité d'un temps qui ne se pense plus, empli de gestes enrubannés d'oublis, les paupières se refermant sur les échos des vies. Rien n'aurait changé, mais l'éclat des mots dans l'ordinaire du jour aurait été comme un remous dans l'eau, un vacillement de couleurs, un flux de feu dans l'écorce du soir.



lundi 21 janvier 2019

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Dans l'épaisseur et les méandres de la langue, on lit et relie, on s'enflamme aux étincelles de mots, on s'égare sur des chemins d'imaginaire, on revient sur ses pas, relit , change de direction, s'engage quelques instants sur le chemin donné à partager. Enfin, on se fige sur un mot qui ouvre les vannes d'un univers que l'on n'attendait pas, déchirant le tissu du récit et s'effilochant pour délivrer dans ses propres mots ce qu'il manque peut-être, cet écart, cet interstice où glisser l'inattendu d'un déchirement reconnu. Le début de quelque chose que l'on ne savait pas, un petit rien.




jeudi 17 janvier 2019

dans le creux des vagues

sous la cassure des heures
voguent les mots
                                             je vagabonde et divague
odeur de brouillon bleu
traversée des ombres
traversée des langues
pour obliger à vivre plus loin




dimanche 13 janvier 2019

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Par précaution peut-être, ou par lassitude, on insère peu, entre les virgules et les points de suspension, ces images de l’ordinaire, ces brisures du quotidien: un bol sur la table, le café est dedans, les doigts sont autour à la recherche d’un peu de chaleur. Les yeux, après avoir fixé l’au-delà de la vitre, s’efforcent de lire les idées noires qui flottent à la surface de ce café ordinaire. Jour après jour, cela se répète, avec peu de variations; c’est le temps, de ses pupilles noires, qui vous fixe et murmure en un souffle hâte-toi, il est presque trop tard.

samedi 12 janvier 2019

Je vous parlerai d'une autre nuit



 
Entre chien et loup. C’était son expression favorite. Il la disait avec envie , avec crainte, respect peut-être aussi. Ce moment où tout peut basculer, où le jour se détricote en quelques minutes et rien ne peut interrompre sa fin. Ce moment où l’on ne peut sans doute rien faire d’autre que s’accouder à un bar et boire ce qu’il reste de jour, réel ou irréel, contraint de voir le contour des choses s’effacer, avec des compagnons d’infortune appuyés eux-aussi à ce zinc, une main serrée autour d’un verre dont ils ne savent plus de quelle vie il est empli, et de l’autre, tapoter le comptoir, tentant de retrouver ce rythme de blues qui les enfoncera davantage dans cette mélancolie dont ils ne peuvent s’absoudre, en laissant les échardes écorcher à nouveau leur mémoire. Attendre que cela passe, même si rien ne passe. Il disait aussi entre chien et loup, on ne peut mentir ou alors on raconte des histoires à dormir debout, des fables, des récits fabuleux et grotesques, ou des errances de voyageur égaré. La mer aurait baigné cette ville, il se serait tenu des heures devant, à fixer un point sur l’horizon jusqu’au délire. Mais de mer nulle trace, alors il fixait le liquide ambré qu’il faisait tanguer dans son verre, laissant ses pensées voguer au cœur des évocations d’un temps où il se croyait heureux . Cette ville n’en finissait pas d’abriter cette litanie de souvenirs qui se brisaient sur les joues des maisons longées au hasard de ses errances.
A l’expression entre chien et loup , elle préfère sa version italienne qui est plus évocatrice de sa vision du monde , tra il lusco e il brusco entre le louche et l’obscurci – ce qui, pour elle, est sa propre vision du monde , même en pleine lumière. Elle crée même sa propre manière de dire, plus fidèle à ce qu’elle ressent, tra lo sfumato e l’oscuro entre le flou et l’obscur – : c’est ainsi qu’elle fixe le quotidien, qu’elle traverse les jours ou que les jours la traversent. Dans cette vibration des images que l’œil perçoit, se mêle une sorte d’ambiguïté ou de paradoxe, qui rend tout incertain. Comme lorsque l’on fixe ces pierres granuleuses où l’œil s’égare entre les fractures, les creux, les épaisseurs et qu’apparaissent des formes, des visages, une sorte de présence. Elle aime les photographier et laisser se révéler ces apparitions qui n’attendaient que ce déclic pour se dévoiler et la laisser glisser dans un temps qui n’existe pas. Lorsque la nuit empoigne le jour, elle retrouve cette carte d’ intensités.

Ceci est le début d'un texte écrit pour l'atelier d'écriture, animé par François Bon, lors de l'été 2018.
 Le livre "Je vous parlerai d'une autre nuit" édité chez Tiers livre éditeur accueille 80 textes d'auteurs différents qui ont participé à cette aventure passionnante forte de 45 propositions d'écriture. Certains de mes textes ont été mis sur ce blog. 
 La "45" signait la fin de ce périple intense où nous pouvions proposer un texte plus long avec une errance dans la ville enveloppée de nuit.
 Il y a un atelier d'hiver, qui est en cours, tout aussi riche!

jeudi 10 janvier 2019

Minuit en mon silence


Nulle vie ne dit ce qu'est un homme. Ce que nous sommes demeure inconnaissable. La géologie de nos heures et de nos humeurs, toute cette rumeur amortie de notre existence, coïncide rarement avec notre profondeur.
Qui, cependant, n'a jamais senti, affleurant un instant sa chair, cette froide et calme pesée d'une lame affilée: la sombreur douce, la dureté sereine de son visage originel?
(...)
En chacun de nous, une haute silhouette silencieuse s'éloigne depuis toujours dans le mouvement d'herbe de notre nuit. En chacun de nous, son mystère continue de rôder en liberté dans nos silences ensauvagés. En chacun de nous, les hordes grises des forces de l'ordre, formées dans notre esprit sur les bancs de l'école, sont lancées sur ses traces. 

Pierre Cendors " Minuit en mon silence" ( Editions Le Tripode 2017)