J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

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vendredi 15 juin 2018

Les hautes falaises

Si souvent, dans l'enfance, il doit vous sembler que la vie qui vous est faite n'est pas vraiment la vôtre, qu'une sorte d'erreur ou de maldonne dans la distribution des rôles vous a attribué une place qui n'est pas faite pour vous et qui n'est pas la vôtre, et en attendant patiemment que cette sorte d'erreur apparaisse au grand jour et que soit corrigée cette fâcheuse maldonne, vous vous sentez comme en sursis, jouant votre rôle imposé sans conviction, assez confiant en somme, convaincu qu'un jour ou l'autre arrivera bien le moment où l'erreur et la maldonne seront réparées et où vous serez enfin rétabli dans la seule vie qui vous était due et où vous serez enfin là où vous deviez être, exactement ce que vous êtes, entièrement vous-même, adéquat à vous-même, collé à vous-même comme l'est à la chair des noix cette peau très fine qui enveloppe ses circonvolutions compliquées.
Jean-Paul Goux " Les hautes falaises" ( Actes Sud)

vendredi 8 juin 2018

Le séjour à Chenecé

Pendant des années, les années de la fin de l'enfance et celles de l'adolescence, j'ai attendu les vacances pour être enfin à l'Epine, comme nous disions et comme je me le disais encore à moi-même, pour retrouver l'armoire, et j'ai attendu, une fois arrivé à l'Epine, les moments où je pourrais retourner m'installer dans l'armoire, comme j'attendais, une fois installé, le moment jamais très lointain où il me faudrait la quitter — mais dans ces attentes toutes simples, qui avaient un objet bien identifiable, je faisais en même temps l'expérience de quelque chose que je ne savais pas nommer clairement, ou qui ne me semblait pas avoir d'équivalent exact dans la langue en sorte que je m'étais fabriqué deux mots pour combler ce manque: armoirer et nébuler, ce dernier ayant au demeurant absorbé peu à peu les significations du premier au point de s'y substituer dans tous ses usages. Armoirer englobait les diverses propriétés qui s'attachaient au fait de demeurer dans l'armoire: être enfermé volontairement dans une pièce close avec la certitude que personne ne peut venir vous y déranger ni même vous y chercher parce que personne d'autre que vous-même n'en connaît l'accès et sans doute même l'existence; et plutôt qu'attendre, qui implique d'avoir en vue un objet d'attente, patienter, demeurer patiemment, sans rien attendre de précis ni de représentable, être en état de patience (.....)
Pour le verbe nébuler, évidemment tiré du mot nébuleux que j'avais dû entendre à table dans une conversation des grands sans en connaitre exactement le sens, l'usage que j'en faisais correspondait assez bien à son étymologie: il désignait pour moi l'activité de l'esprit lorsqu'on armoire, activité plutôt confuse, enveloppée de brumes mobiles qui se déploient de manière continue, non pas à sauts et à gambades, si je puis dire, mais par glissements insensibles, et qui vous font en peu d'instants passer d'une forme à une autre.

Jean-Paul Goux "Le séjour à Chenecé" ( Actes Sud) 

lundi 29 janvier 2018

Navigations / 4

Egarements \ 

S’orienter semblerait être la priorité absolue quand on est en mer. Lorsqu’on navigue, l’orientation est la condition de la survie. Et pourtant, ce n’est pas si simple. Car c’est l’ambiguïté entre orientation et égarement qui fait le charme du bateau. On vit en ayant l’impression que tout point de repère est en même temps un piège, puisqu’il ne donne qu’une idée vague, monodimensionnelle de l’espace. Le marin aime cette incertitude, en fait sa liberté. Un marin doit toujours être dans l’équilibre complexe entre savoir où il est et l’ignorer. Il lui faut ce minimum de connaissance sur sa position qui lui permet de ne pas mourir, tout en restant dans un maximum d’ignorance qui lui permet de tracer ses propres trajectoires. Finalement, la seule chose qui compte vraiment en mer, c’est de savoir où l’on n’est pas : il ne faut pas être sur les cailloux, voilà ce qui est sûr. Pour le reste, peu importe ! C’est cette ivresse sobre que j’adore. C’est une ignorance savante, un égarement orienté.

Marcello Vitali-Rosati " Navigations" Editions Publie.net 

vendredi 26 janvier 2018

Navigations /3

Enchantement \ 

Il y a probablement quelque chose de poétique dans l’histoire d’Eugen et c’est cet aspect qui me pousse, peut-être, à l’écrire. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui peut être poétique dans l’histoire d’un échec, d’un malheur, d’une souffrance, d’une douleur ? Peut-être est-ce l’insouciance, le fait de regarder ce qui pourrait sembler une tragédie avec un œil détaché et enthousiasmé à la fois. Le fait de sembler éloigné des circonstances qui détruisaient systématiquement sa vie donnait à Eugen un air rêveur. Il était capable de vivre dans l’enchantement, rien ne pouvait le désenchanter. Même pas le fait qu’Alina I. ne voulait plus rien savoir de lui, même pas le fait qu’il était traqué, sans un sou, sans travail, sans aucune possibilité de se sauver. Dans un tunnel sans issue, Eugen regardait le monde et il était encore capable de se laisser émerveiller. Il regardait, plein d’admiration, les poèmes écrits sur les murs de l’appartement de Peppe, oubliant l’odeur d’humidité qui les accompagnait.

Marcello Vitali-Rosati " Navigations" Editions Publie.net 

jeudi 25 janvier 2018

Navigations 2

Venise \
« J’y suis, pour de vrai », pensait Eugen. Difficile de savoir comment il était sorti du commissariat, depuis combien de nuits il n’avait pas dormi, depuis combien de jours il n’avait pas mangé. Pour arriver, vraiment, il lui restait — on parle toujours à vol d’oiseau — 6 846 km. Mais, quand il descendit à Santa Lucia, ces questions lui parurent décidément secondaires. Sans perdre de temps, il suivit le flux de la foule, traversa des ponts, s’égara dans des calli pour essayer de tout voir, s’arrêta à bout de souffle sur le Canal Grande, les yeux écarquillés au passage d’une gondole — cela existait donc, ces drôles de bateaux et cette ville qui a des fleuves à la place des routes, et ces palais aux fenêtres étroites, il y était pour de vrai. Quand il me racontait son arrivée à Venise, j’étais assez perplexe. Cela m’a toujours semblé un peu trop littéraire. « Avec la police internationale qui te traquait, tu faisais le touriste à Venise ? » « Ça m’a donné une sensation de bien-être. »

Marcello Vitali-Rosati Navigations Editions Publie.net


mercredi 24 janvier 2018

Navigations 1


       Flaubert \
J’ai essayé plusieurs fois de lire l’Éducation sentimentale. Sans succès. J’y trouvais quelque chose d’insupportable, de honteux. J’avais quinze ans quand j’ai essayé pour la première fois, c’était une édition italienne. Pendant un long séjour en Normandie, j’ai essayé à nouveau, en français cette fois. Mais je n’arrivai pas à aller au-delà de l’apparition de Madame Arnoux — à la page 7 de mon poche. D’autres tentatives ne donnèrent pas de meilleurs résultats. Jusqu’au moment où je l’ai lu, en entier, en deux jours. Adoré. Ce qui me semblait insupportable était devenu superbe. Un certain goût de l’échec, la banalité quotidienne de la plus totale faillite… L’acceptation du fait que tout désir est destiné à la frustration, que la vie entière sera un fiasco et — ce qui était le plus insupportable pour moi, adolescent — que, finalement, ce n’est pas très grave. Il n’y a rien d’héroïque dans la patience de l’échec le plus éclatant. Il faut avoir au moins trente ans pour apprécier Frédéric.

Marcello Vitali-Rosati "Navigations" Editions Publie.net

samedi 23 décembre 2017

Carnets du grand chemin


Ce qui me surprit le plus, quand je traversai les Causses pour la première fois, ce fut la pâleur du sol dans les lointains tremblés de soleil du plateau: tous les tons exténués que tirent d'un caban de berger, après dix années, les morsures de la canicule succédant au lessivage des pluies d'hiver, s'étalent ici à perte de vue: gris fumés, ocres rôtis, rouille délavée, blanc cassé des espaces qui montrent la corde. C'est là que pour la première fois - gravies les sombres pentes boisées qui donnent accès de Mende au Causse de Sauveterre - j'ai eu la révélation du Midi sans couleur.
Brume de chaleur blanche, à midi, sur Montpellier-le-Vieux - sa garrouille sans ombre agrippée partout aux fissures des piliers, des courtines, des tours grisâtres - pareil aux pinacles de grès, dans la jungle, d'une ville du Deccan mort de soif. Au-delà de ses échauguettes et de ses clochetons silhouettés sur le vide, on apercevait la gorge creuse de la Dourbie tout emplie d'un brouillard bleuâtre de beau temps. Les dernières voitures, aiguillonnées par le restaurant lointain, quittaient le parking de la ville fantôme, spacieux et inhabité comme ceux qui s'étendent aux portes des stades américains de base-ball. Maintenant que l'homme avait fini de traîner en s'épongeant le front par ses raidillons ébouleux, on eût dit que l'énorme ruine de théâtre, sous la douche torride du soleil, tendait l'oreille dans le silence pour surprendre quelque part, au creux de ses ravines brûlées, un froissement de source dans l'herbe, l'égouttement d'une voûte de caverne, le tintement résurrecteur de l'eau.

Julien Gracq

vendredi 22 décembre 2017

Les eaux étroites


Pourquoi le sentiment s’est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul - le voyage sans idée de retour - ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière ? La sécurité inaltérée du retour n’est pas garantie à qui se risque au milieu des champs de force que la Terre garde, pour chacun de nous, singulièrement, sous tension ; plus que par le « baiser des planètes », cher à Goethe, il y a lieu de croire que la ligne de notre vie en est confusément éclairée. Parfois on dirait qu’une grille en nous, plus ancienne que nous, mais lacunaire et comme trouée, déchiffre au hasard de ces promenades inspirées les lignes de force qui seront celles d’épisodes de notre vie encore à vivre.

Julien Gracq 

jeudi 21 décembre 2017

La forme d'une ville


Nantes fut d'abord pour moi, et pendant longtemps, aux vacances d'été, une simple étape sur le chemin de la mer. Le train, qui traversait alors le cœur de la ville en longeant le bord d'un bras de la Loire, à la vitesse à peu près d'un train de péniches, en s'arrêtant aux gares de Nantes-Orléans, de la Bourse et de Chantenay, s'il rendait la circulation malaisée, donnait en revanche au curieux, attiré à la fenêtre de son wagon par le vacarme de la rue et du quai, une impression d'intimité peu commune : ici la ville, dont le chemin de fer ne donne à voir d'habitude que les terrains vagues, les dépôts de mâchefer, les arrière-cours d'immeubles avec leurs poubelles et leurs outils de jardin, s'ouvrait en deux brusquement devant le voyageur, surpris de couper par le milieu une fourmilière tranchée par la bêche, une circulation bourdonnante qui coagulait le long de la voie en caillots instantanés à chaque passage à niveau. (...)

Cette progression, cette procession paresseuse du convoi par le beau milieu d'une grande ville, dans le carillon des passages à niveau, les coups de timbre précipités des tramways, le concert des trompes et des klaxons, m'éveillait à un sentiment de vie furieuse et innombrable, de hâte et d'allégresse endiablée, que je rencontrais là pour la première fois. La grande surprise d'une enfance campagnarde mise en présence de la ville n'est pas tant la nouveauté matérielle, l'échelle inattendue des bâtiments et des rues, le foisonnement des objets insolites, que le sentiment véhément et tout neuf d'une pression humaine jusque là jamais ressentie, au milieu de laquelle on se sent brusquement immergé, et que le pouls ralenti d'Angers n'avait pu me communiquer encore d'aucune manière. Moment assez grave, où la vie monte à la tête comme un vin corsé, et dont l'enfance de la ville ne connaît pas le déclic, aussi décisif, aussi troublant presque à sa manière qu'une première puberté. Les rythmes naturels, protecteurs, berceurs, et presque naturellement porteurs, cèdent tout d'un coup de toutes parts à l'irruption de l'effréné, au pressentiment de la jungle humaine. Ambivalence à laquelle Nantes m'a éveillé, que le souvenir de Menin souligne, et dont j'essaierais inutilement de me libérer : je suis resté, vaille que vaille, face à toutes les manifestations de foule, l'enfant collé à la vitre du wagon, qui regarde monter jusqu'à lui, interdit, l'agitation furieuse d'une grande ville coupée en deux comme un ver .

mercredi 20 décembre 2017

Lettrines 2


Marines 
À Sion, dans le petit appartement haut perché au-dessus de la mer qui me rappelle le retour de New York sur France, et que j’ai envie d’appeler le paquebot. Quand on pousse la porte, devant soi, par toutes les baies on ne voit que l’eau et les vagues; c’est en avançant jusqu’au balcon seulement, à marée haute, qu’on découvre à ses pieds une étroite lisière de terre qui plonge vers l’eau en falaise courte. Devant soi, on a l’île d’Yeu, qu’on aperçoit à l’horizon par temps très clair, un jour sur trois. À droite, la longue plage et les falaises habitées lointaines de Saint-Jean de Monts.....

Julien Gracq 

mardi 19 décembre 2017

Lettrines


Les écrivains qui, dans la description, sont myopes, et ceux qui sont presbytes. Ceux-là chez qui même les menus objets de premier plan viennent avec une netteté parfois miraculeuse, pour lesquels rien ne se perd de la nacre d'un coquillage, du grain d'une étoffe, mais tout lointain est absent — et ceux qui ne savent saisir que les grands mouvements d'un paysage, déchiffrer que la face de la terre quand elle se dénude. Parmi les premiers: Huysmans, Breton, Proust, Colette. Parmi les seconds: Chateaubriand, Tolstoï, Claudel. Rares sont les écrivains qui témoignent, la plume à la main, d'une vue tout à fait normale.

Julien Gracq

lundi 18 décembre 2017

Un balcon en forêt


Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s’était enfoncé d’abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d’ajoncs. Puis, à chaque coude de la rivière, la vallée s’était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu’un vent cru, déjà coupant dans la fin d’après-midi d’automne, lui lavait le visage quand il passait la tête par la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la gorge s’était approfondie entre ses deux rideaux de forêt, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries. Le train était vide ; on eût dit qu’il desservait ces solitudes pour le seul plaisir de courir dans le soir frais, entre les versants de forêts jaunes qui mordaient de plus en plus haut sur le bleu très pur de l’après-midi d’octobre ; le long de la rivière, les arbres dégageaient seulement un étroit ruban de prairie, aussi nette qu’une pelouse anglaise. ....

Julien Gracq 


dimanche 17 décembre 2017

Le rivage des Syrtes


La pièce ne paraissait pas exactement sombre, mais le jour, tombant des vitraux presque dépolis par les bouillons nombreux qui bossuaient leurs verres, y conservait une qualité incertaine et comme perpétuellement déclinante ; sa pénombre, à toute heure du jour, semblait dissoudre une tristesse stagnante de crépuscule. Elle était sommairement meublée de tables de travail en chêne poli ; contre les murs nus, des placards de bois sombre contenaient des livres — presque tous de lourds in-folios aux reliures ternies — et des instruments de navigation d’un modèle ancien. Sur le mur du fond de la salle, à mi-hauteur de la voûte, s’appliquait une galerie étroite et légèrement construite qui courait le long d’une autre rangée de placards grillagés. Les murs nus, les mappemondes, l’odeur de poussière, l’aspect de polissure et de long frottement des tables usées inégalement comme une paume, faisaient songer à une salle de classe, mais que l’épaisseur des murailles, le silence de cloître, et le jour douteux, eussent confinée dans l’étude de quelque discipline singulière et oubliée. 
(...)
Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat sur la carte, je demeurais là parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique d’où ne me tirait pas même le fourmillement de mes paumes. Un bruissement léger semblait s’élever de cette carte, peupler la chambre close et son silence d’embuscade. Un craquement de la boiserie parfois me faisait lever les yeux, mal à l’aise, fouillant l’ombre comme un avare qui visite de nuit son trésor et sent sous sa main le grouillement et l’éclat faible des gemmes dans l’obscurité, comme si j’avais guetté malgré moi, dans le silence de cloître, quelque chose de mystérieusement éveillé. La tête vide, je sentais l’obscurité autour de moi filtrer dans la pièce, la plomber de cette pesanteur consentante d’une tête qui chavire dans le sommeil et d’un navire qui s’enfonce ; je sombrais avec elle, debout, comme une épave gorgée du silence des eaux profondes.





samedi 16 décembre 2017

Liberté grande

             
                                         Aubrac

Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu'à droite la banquette où l'herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre, jusqu'à ce que l'œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse avec le soir — ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l'automne.
Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide, à l'heure plus froide où tes pieds nus s'enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles l'odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.

Julien Gracq

vendredi 15 décembre 2017

Un beau ténébreux


J’évoque, dans ces journées glissantes, fuyantes, de l’arrière-automne, avec une prédilection particulière les avenues de cette petite plage, dans le déclin de la saison soudain singulièrement envahies par le silence. Elle vit à peine, cette auberge du désœuvrement migrateur, où le flux des femmes en robe claire et d’enfants soudain conquérants avec les marées d’équinoxe va fuir et soudain découvrir comme les brisants marins de septembre ces grottes de brique et de béton, ces stalactites de rocaille, ces puériles et attirantes architectures, ces parterres trop secourus que le vent de mer va ravager comme des anémones à sec, et tout ce qui, d’être soudain laissé à son vacant tête-à-tête avec la mer, faute de frivolités trop rassurantes, va reprendre invinciblement son rang plus relevé de fantôme en plein jour. Sur le front de mer les terrasses vitrées, mortes, leurs ferronneries mangées de lèpres salines, angoissent comme des bijouteries mises au pillage, – le bleu usé, lessivé, des volets clos sur de fenêtres aveugles recule soudain incroyablement dans le temps le reflux de vie responsable de cette décrépitude. Pourtant, sous le soleil aigrelet d’une matinée d’octobre, des bruits naissent, se décrochent bizarrement du silence comme du rêve le geste solennel d’un dormeur – la barrière blanche d’une clôture de bois craque, une sonnette se répercute longuement d’un bout à l’autre de la rue avide. Je rêve. Qui s’annonce ici avec une telle solennité ? Il n’y a personne ici. Il n’y a plus personne.
Julien Gracq         
                                                                          

jeudi 14 décembre 2017

Au château d'Argol

Dans quelques jours cela fera dix ans que Julien Gracq nous a quittés. Actuellement, je relis beaucoup de ses textes  et j'ai eu envie de partager ici cette prose. Il y aura donc dix textes lus dans les jours qui viennent.  

Quoique la campagne fût chaude encore de tout le soleil de l'après-midi, Albert s'engagea sur la longue route qui conduisait à Argol. Il s'abrita à l'ombre déjà grandie des aubépines et se mit en chemin.
Il voulait se donner une heure encore pour savourer l'angoisse du hasard. Il avait acheté un mois plus tôt le manoir d'Argol, ses bois, ses champs, ses dépendances, sans le visiter, sur les recommandations enthousiastes — mystérieuses plutôt — Albert se rappelait cet accent insolite, guttural de la voix qui l'avait décidé — d'un ami très cher, mais, un peu plus qu'il n'est convenable, amateur de Balzac, d'histoires de la Chouannerie et aussi de romans noirs. Et, sans plus délibérer, il avait signé ce recours en grâce insensé à la chance. 
Julien Gracq

jeudi 17 août 2017

Décor Daguerre




Où ont disparu les battements de coeur, le souffle trop court, les cris? Les voix des voisins, des copains d'école? Les chants, les secrets résonnent-ils encore? Nos pas de 75, loin de la rue Daguerre, où s'inscrivent-ils: gravés sous la semelle? Métamorphosés en inaccessible circuit neuronal? Où passe ce qui, seconde après seconde, nous met en mouvement, nous transforme, nous constitue? Où s'en va ce qui, depuis la naissance, lie nos pensées
( nos pulsions)
( nos suppositions)
( nos hâtes)
(nos attentions)
( nos ignorances)
( nos déductions)
( nos découvertes)
( nos crispations)
( nos avancées)
( nos immersions)
( nos reculades)
( postures)
(révélations)
( nos hontes)
( nos bravades)
( toutes nos petites fictions livrées délivrées en liesse en secret) les unes aux autres?

Ce qui fait circuit, oui: à réinventer.

Anne Savelli " Décor Daguerre" ( Editions l'Attente mars 2017) 


jeudi 29 juin 2017

Le silence même n'est plus à toi



Écrire, contre la nuit, avec la nuit... Avec sa langue, ses hésitations, ses répétitions... À l'aide de ses mots somnambuliques, de sa mémoire qui se terre en elle-même... À la flamme vacillante d'une bougie qui brûle toujours dans le cœur, au point de bascule... À la lueur d'une étoile qui continue de briller, bien que morte depuis longtemps, et que tu as rapportée des confins... Regarder la nuit où ne pénètre aucun regard, enfermer le vide infini entre les points et les lignes, tracer des embranchements dans l'obscurité, toucher de ses mille doigts effilés les ombres et leurs objets....S'ouvrir de toutes ses forces à un cri noir auquel tu n'as pas su répondre, l'emplir d'une voix errante...Divaguer, se répercuter en écho dans les chuchotements de l'obscurité, s'évanouir et disparaître...

Asli Erdogan " Le silence même n'est plus à toi" traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes ( Actes Sud)

jeudi 18 mai 2017

Visa pour Venise



Par 45° 14' nord et 12° 18' est, le navigateur qui remonte la côte adriatique de l'Italie découvre une faille dans la longue ligne basse du rivage. Et, s'il de dirige vers l'ouest, en suivant le mouvement de la marée, il entre dans une lagune. Aussitôt l'âpre tumulte de la mer se calme. L'eau d'alentour est peu profonde mais opaque, l'atmosphère étrangement translucide; les couleurs pâlissent et au-dessus de la vaste cuvette aux berges boueuses plane une vague mélancolie. On dirait une lagune albinos......

James Morris "Visa pour Venise" ( Gallimard)

mercredi 10 mai 2017

le dénouement




Comparée à la lenteur du départ, la fin de l'ascension me paraît brève. Dans l'étincellement des plaques de neige et le bleu coupant du ciel, j'émerge sur un plateau. Comment dire ce qui n'a pas de mots et pourtant les appelle? La beauté sauvage de cet autre côté. La présence fulgurante de l'inattendu. Territoire de lumière. Ouvert soudain sur un parfait désordre de neige, de terre, de feuillages et de roche. Avec le vent. Brutal et froid sur le visage. Contre le corps. L'espace en mouvement. Transparent. Cristal à perte de vue. Paume. Où je m'avance . Perdu.


Jacques Ancet " le dénouement" ( Editions publie.net 2017)