J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

Affichage des articles dont le libellé est incipit. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est incipit. Afficher tous les articles

jeudi 12 mars 2026

Bruits


 

[06:00] [palier] Ça commence. Ça recommence. C’est un mur qui s’effondre, le fusil sur ta tempe, c’est un trou dans ta tête, fillette, le cœur, le corps dressé et tu ouvres la bouche mains à plat sur le lit et vite sur les oreilles mais il n’y a rien à faire, fillette, c’est quoi, c’est quoi encore et ça fait quel bruit ? Ce n’est même pas que ça frappe, ça fait ? Quoi ? C’est le cœur trop fort, arrêté pour de bon, mais non, tu n’es pas morte, alors ça sort d’où ? C’est ici. À côté. C’est le mur qui s’effondre, un troupeau d’éléphants, de buffles, c’est l’armée, ça te traverse la tête, s’infiltre dans le trou, dans ce trou de la tête que le bruit a creusé, ça vibre et tu l’entends, c’est un bruit dans une brèche, une brèche, quelle brèche ? C’est un choc vertical, une masse contre un mur. Un mur ? Non c’est plutôt le palier, c’est des coups répétés, ça cogne à la surface, ça détruit et ça fend la porte de la chambre, la porte de l’entrée. Ça se propage partout, c’est passé sous la peau dans le conduit de l’oreille, c’est ta chambre qu’on ouvre et c’est ton corps qu’on prend, qu’on arrache, qu’on entraîne. Non. C’est la porte d’en face, séparée de la tienne par ces mètres de palier. Oui, voilà, on y est. Il y a des mots maintenant et tu peux les entendre et tu peux les comprendre, es assez éveillée. Fillette sur le lit les mains posées à plat, tu entends que ça parle et se détache, il y a une voix humaine POLICE OUVREZ. Voilà, tu as compris. 

Anne Savelli "Bruits" (Éditions Inculte/Actes Sud 2026) 

mercredi 4 février 2026

Sobhiyé

 

Les filles écoutent les femmes parler des femmes. Elles les écoutent parler d’elles. Dérouler ce qui ne changera jamais. Ces existences-là. Hanane et Nayla écoutent. Moi avec elles, j’écoute nos mères, les voisines, les tantes. Nous tendons l’oreille, ne parlons pas. Nous emportons des phrases sans comprendre. Nous ne bougeons pas, ferventes témoins des dialogues des femmes. Leurs voix, musique et silence ; leurs mots comme contes d’enfance. […]

Nous écoutons parler les femmes. Nous les entendons vivre, ou s’empêcher d’exister. […]

Petites, nous avons écouté parler les mères, leurs amies. Les voisines et les tantes. Et quand vient notre tour de raconter, nos histoires se confondent. Est-ce  le fait d’un même âge, d’une même communauté ? Des liens nourris par douze années d’amitié ? Il m’arrive d’entendre le récit de l’une comme un souvenir m’appartenant, un fragment de moi. Ou celui d’une autre que nous trois, peu importe. Comme en chœur, nos voix de petites filles s’entrelacent en un « je » commun.

Aujourd’hui encore, j’écoute, comme si ces voix ne s’étaient jamais tues. J’écoute, j’écris.

 Gracia Bejjani "Sobhiyé Corps de femmes" ( Accro éditions janvier 2026)

 

Sur le site de Gracia on peut écouter sept lectures, extraites de ce livre lues 

par l'autrice. Et  prendre le temps de visiter tout son site empreint

 d'une grande sensibilité, de regarder les vidéos-poèmes.

mercredi 2 juillet 2025

La promenade au phare

 




« Oui, bien sûr, s’il fait beau demain, dit Mrs. Ramsay. Mais il faudra vous lever à l’aurore », ajouta-t-elle.

Ces paroles causèrent à son fils une joie extraordinaire. Pour lui il était désormais entendu que l’excursion se ferait sûrement et que la merveille contemplée depuis des années et des années, semblait-il, se trouvait maintenant à portée de sa main, qu’il n’en était plus séparé que par une nuit de ténèbres et une journée de navigation.Comme il appartenait, à l’âge de six ans déjà, à la grande famille des êtres incapables de séparer leurs sentiments les uns des autres et d’empêcher la perspective de l’avenir, avec tout ce qu’elle contient de joies et de peines, d’obscurcir la réalité présente ; comme pour ces êtres, si petits qu’ils soient, le tour le plus léger de la roue des sensations a la faculté de cristalliser, de transpercer et de fixer le moment sur lequel il a posé son ombre ou sa lumière, James Ramsay, assis sur le plancher et en train de découper des images dans le catalogue illustré des « Army and Navy Stores » attribuait à celle d’un appareil frigorifique, pendant que parlait sa mère, un caractère de divine félicité. Cet appareil était auréolé de joie. La brouette, la tondeuse de gazon, le bruissement des peupliers, le blanchiment des feuilles avant la pluie, le croassement des corneilles, les balais heurtant les murs, le froufrou des robes – chacune de ces sensations avait dans son esprit une couleur si nette, un aspect si distinct, qu’il possédait déjà son code particulier, son langage secret. Il apparaissait cependant comme l’image de la sévérité inflexible et sans mélange avec son front haut, ses farouches yeux bleus d’une pureté et d’une candeur impeccables, ses légers froncements de sourcils devant le spectacle de la fragilité humaine, et cela au point que sa mère, en le regardant guider adroitement ses ciseaux autour du frigorifique, l’imaginait assis sur un fauteuil de juge, tout en rouge et en hermine, ou en train de diriger quelque grave et formidable entreprise dans une heure critique du gouvernement de son pays.

« Mais, dit son père en s’arrêtant devant la fenêtre du salon, il ne fera pas beau. »

Si James avait eu à sa portée une hache, un tisonnier ou toute autre arme susceptible de fendre la poitrine de son père et de le tuer sur place, là, d’un seul coup, il s’en serait emparé. Telles, et aussi extrêmes, étaient les émotions que Mr. Ramsay faisait naître dans le cœur de ses enfants par sa seule présence lorsqu’il se tenait devant eux, à sa façon présente, maigre comme un couteau, étroit comme une lame, avec le sourire sarcastique que provoquaient en lui non seulement le plaisir de désillusionner son fils et de ridiculiser sa femme, pourtant dix mille fois supérieure à lui en tous points (aux yeux de James), mais encore la vanité secrète tirée de la rectitude de son propre jugement. Ce qu’il disait était la vérité. C’était toujours la vérité. Il était incapable de ne pas dire la vérité ; il n’altérait jamais un fait, ne modifiait jamais un mot désagréable pour la commodité ou l’agrément d’âme qui vive, ni surtout de ses propres enfants, chair de sa chair et tenus en conséquence à savoir le plus tôt possible que la vie est difficile, que les faits ne souffrent point de compromis et que le passage au pays fabuleux où nos plus brillants espoirs s’évanouissent, où nos barques fragiles s’engloutissent dans les ténèbres (arrivé à ce point Mr. Ramsay se redressait et fixait l’horizon en rétrécissant ses petits yeux bleus) représente une épreuve qui demande avant tout du courage, de la sincérité et de l’endurance.

Virginia Woolf "La promenade au phare" traduit par M. Lanoire 

dimanche 4 mai 2025

Colline

 

Quatre maisons fleuries d’orchis jusque sous les tuiles émergent de blés drus et hauts.

C’est entre les collines, là où la chair de la terre se plie en bourrelets gras.

Le sainfoin fleuri saigne dessous les oliviers. Les avettes dansent autour des bouleaux gluants de sève douce.

Le surplus d’une fontaine chante en deux sources. Elles tombent du roc et le vent les éparpille. Elles pantèlent sous l’herbe, puis s’unissent et coulent ensemble sur un lit de jonc.

Le vent bourdonne dans les platanes.

Ce sont les Bastides Blanches.

Un débris de hameau, à mi-chemin entre la plaine où ronfle la vie tumultueuse des batteuses à vapeur et le grand désert lavandier, le pays du vent, à l’ombre froide des monts de Lure.

La terre du vent.

La terre aussi de la sauvagine : la couleuvre émerge de la touffe d’aspic, l’esquirol, à l’abri de sa queue en panache, court, un gland dans la main ; la belette darde son museau dans le vent ; une goutte de sang brille au bout de sa moustache ; le renard lit dans l’herbe l’itinéraire des perdrix.

La laie gronde sous les genévriers ; les sangliots, la bouche pleine de lait, pointent l’oreille vers les grands arbres qui gesticulent.

Puis le vent dépasse les arbres, le silence apaise les feuillages, du museau grognon ils cherchent les tétines.

Jean Giono "Colline"

jeudi 22 février 2024

Trop épris de solitude

 

Je suis de retour, dit-il à l’homme qui l’invite à prendre place sur le divan. Je rentre après deux siècles d’errance. Mon périple est parsemé de fines poussières. J’ai longuement marché, une bougie à la main, de hameaux déserts en zones désaffectées, avançant entre des murs de suie et des troncs d’arbres calcinés. Tout autour le chant des grillons peuplait la nuit. Au loin, l’enfant que je fus jadis pleurait apeuré dans le lit froid où ont dormi tant de morts.

Je suis sans âge, couvert de cendre, contraint de traverser les générations pour souffler sur les braises de la mémoire familiale.

 

Jacques Josse "Trop épris de solitude" (Le Réalgar, collection L'orpiment 2024)