J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

dimanche 28 février 2021

Quatrain /55

en quelque point obscur

un lotus flotte

je laisse les jours m’oublier

et je souris

 

vendredi 26 février 2021

À la lumière d'hiver

 


Je me redresse avec effort et je regarde :
il y a trois lumières, dirait-on.
Celle du ciel, celle-là qui de là-haut
s'écoule en moi, s'efface,
et celle dont ma main trace l'ombre sur la page.

L'encre serait de l'ombre.

Ce ciel qui me traverse me surprend.

On voudrait croire que nous sommes tourmentés
pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment
l'emporte sur ces envolées, et la pitié
noie tout, brillant d'autant de larmes
que la nuit. 

Phillippe Jaccottet " À la lumière d'hiver" ( Poésie/Gallimard)

30 juin1925 - 24 février 2021


mercredi 24 février 2021

on écrit pour respirer mieux*

  

Écrire, ne pas écrire, faire trace, oublier, poser les mots d’un matin tout en n’étant pas dupe de leur insuffisance et de leur peu d’échos, mais n’avoir que cela à donner, à abandonner sur l’écran d’ordinateur, se sentir en quelque sorte un petit poucet aux poches percées par les cailloux.

Ce n’est que manière de farder la dépouille des jours, de faire tressaillir les blocs de silence parmi les ombres éparses, et de garder un peu les doigts au chaud.

Étoffe sans apprêt, rêche sur la peau, ou berceuse de douceur pour apaiser l’enfant qui palpite au fond de soi.

( *vers emprunté à Antoine Emaz)

lundi 22 février 2021

Le bois de Païolive

 



C'est un méandre de formes où l’on se perd, au point de ne s’y retrouver enfin que transformé, métamorphosé, de cette même façon qu’on pouvait l’être autrefois quand les légendes avaient valeur historique et que l’alchimie s’accomplissait à ciel ouvert.

Tout le bois n'est qu'un immense bain révélateur qui nous transforme en pellicule ultrasensible, à grain très fin.

Il pulvérise et disperse tout être confronté à ses charmes, le réduisant à l'état d'ombre errante, d'écho, de fulguration.

Ainsi le bois de Païolive, naturalise-t-il tout corps plongé dans son atmosphère, pour en faire instantanément un objet soumis aux effets d'une chimie organique et spirituelle.

Païolive dissout et recompose le corps et l'esprit de tout curieux qui s'est laissé prendre à la toile de sa gutturale séduction.

Gil Jouanard " Le bois de Païolive"  ( Fata Morgana 2005)

samedi 20 février 2021

éclats de regard

au seuil d’un songe avant d’être au seuil d’une ville – derrière soi des trains repartent et je reste – je reste prête à être ensorcelée – de minces fuseaux de soleil percent les barrières – toutes ces raies obliques découpent les eaux – d’indécises pensées se faufilent sur la soie chamarrée de l’eau – des morceaux d’elle pourraient flotter là – se laisser happer par un labyrinthe d'eau – l’égarement d’un quotidien sous papier calque – cueillir les clapotis d’un rire – à la recherche d’un nord le regard divague sur la verrière limpide – l'ostinato des cloches face à la force des silences – un plain-chant du vague, du diffus, de l'éphémère – l’écho brouillé des silences sous les soupirs – le battement d’ailes d’une mouette là sous l’ogive d’une fenêtre – éclats des clapotis d’eau – les contours flous de ce qui veut se dire – un brin d’herbe dans une fissure du pavé – une glycine qui ruisselle sur un parapet – une mélodie sur un piano qui s’échappe d’une fenêtre – l’œil rejoint la façade pour trouver la source – le ciel ébréché de tout petits nuages – abandonner le parvis de la gare – flux de la foule à traverser – s’engouffrer dans une ruelle déserte – un chat de jais glisse le long d’un mur – se laisser prendre dans les filets d’ocre – les écaillures de brique où s’accroche la lumière – bistre sépia ocre safran saumon lie de vin gris – dans les arcanes du pas l'ocre poésie des ruelles – les plaies de crépi qui suintent sur les murs – se tenir devant ces craquelures comme devant un tableau – voir sans chercher à voir – formes informes – taches crispées – gouttes boursouflées – écailles de tortues – creux bosses – traits lignes arabesques – silhouettes enlacées – épluchures de crépi – caresser d’une main lascive ces appâts pour la lumière – les doigts de prudence sur la rugosité du mur – des blocs d’ambre sur le biais d’une façade – les portes bien closes – point d’échappée dans les cours intérieures – le bois des volets craquelés et vieillis – les nervures olive qui se creusent – des rais de lumière coagulés – les regards si brefs des passants croisés à saisir au vol – j’erre seule en quête de l’ocre voie – le regard délavé et paisible – entre les traits d’ombre et les voix de lumière le souffle de l’émotion – peut-être le temps des métamorphoses – ou le temps de rasseoir ma pensée – laisser s’enfuir les faux reflets dans son dos – s’enfoncer dans le labyrinthe – presque prête à perdre pied – paume ouverte pour le sable des mots porté par le vent – au seuil d’un après –

 (Texte pour  l'atelier Tiers-Livre "Prendre " proposition 8: au bout du monde, mais avec son microscope)

jeudi 18 février 2021

Mon père se promène dans les yeux de ma mère


 

C'était l'hiver continuel sur ce pays rustique, avec ses congères géantes, ses tourmentes, les burles de tous horizons, et ce halètement faible des oiseaux égarés dans les arbres nus, dévêtus par la saison. Au loin, les champs plats, gris, sans sillon. On les reprendrait au printemps, en même temps que le soleil, unissant les ardeurs et les contraintes anciennes. De minuscules collines arrondissaient, veloutaient le paysage. Les sapinières étaient reines dans tout ce blanc déchiré par les passages des corbeaux, volant en nuées, puis atterrissant sur ces steppes blanchies de fin du monde.

p 33/ L'enfant que je fus est sur le seuil, prêt à fouler l'herbe couverte de rosée, à sentir la fraîcheur sur ses chevilles... D'un seul coup, une grâce entière pénètre dans son corps et il contemple glisser sous ses yeux le traîneau blanc des souvenirs. Il n'est plus que frémissements, sensations, élans. Il se sent soudainement amoureux du monde entier. Que cette ferveur ne retombe jamais! Il serre cette espérance contre sa poitrine légère.

p 36/ Nous n'aimons rien tant que ce qui s'efface, oubliant ce qui est vivant près de nous, autour de nous. Puis un jour, il n'y a plus rien. Nous tendons la main, ouvrons les yeux, c'est le vide, le désert de la vieillesse. Où sont passées les ombres si familières? L'enfance est devenue une image floue, quelques branches seulement auxquelles on se raccroche, une région recouverte de brume, une forêt profonde où mille chemins nous appellent. Les mots-images vont à travers la forêt, comme ils avanceront plus tard sur les pages, dont longtemps j'ai cru qu'elles n'étaient que l'envers du ciel, qu'il me suffisait de mettre à plat les nuages, puis de gribouiller dessus.

Joël Vernet " Mon père se promène dans les yeux de ma mère" ( La Rumeur Libre 2020)

mardi 16 février 2021

au jour qui vient

 

se retirer dans le silence

marcher dans sa tête

aller au pays des mots

se laisser aller au rêve

changer le cours du temps

 

dimanche 14 février 2021

vendredi 12 février 2021

Quelque chose que je rends à la terre

                          

Dans ce grand silence de fauche où chercher ma fontaine sauvage

 Allez, allez, marche, marche dans l’herbe du petit jardin, marche — rien d’autre, pas grand chose, et à peine poser mains dans terre, ça.

 

*

 

Il y a poème-poème et poésie-poésie, puisque depuis toujours les hommes se chauffent autour de leur feu je rêve moi-même d’encore couper, fendre, ranger, bûcher, brûler, chauffer, cuisiner comme milliards d’hommes depuis toujours, depuis toujours — or c’est une vraie question, première, d’importance, essentielle : mais c’est quoi, au juste, la poésie ?

 

                                             *

 S’il faut regarder longtemps une toile cirée ou quelque chose comme des lichens pour se persuader de l’existence de la toile cirée ou de quelque chose comme des lichens — et plus encore : s’en satisfaire — alors il faut regarder une toile cirée et quelque chose comme des lichens, et, encore, habiter l’aube, habiter les promesses, « car c’est au plus enfoui qu’on trouve les plus grosses châtaignes ».


*

 

Mais parfois le poème est une perceuse-visseuse 18 volts à renvoyer les angles — et d’autres fois c’est le feu des passages, le feu des surgissements — puis j’en reste à triturer cette matière et sans ce triture-là, sans ce silence, sans ce gros silence de triture — et parfois même je me sens comme ces vers qui ravagèrent ma première récolte de fèves, et parfois je pense au bruit de la manducation, leur trituration de fèves, de protéines, quand le silence du soir finissait par venir tout envahir — et d’autres fois je sais trop bien comme il faut laisser sa place au silence, laisser le silence venir, laisser ça, le silence, ne rien faire, ne rien dire, ne rien triturer — surtout rien triturer.

 

Sébastien Ménard " Quelque chose que je rends à la terre" ( Editions Publie.net février  2021)