J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mardi 10 février 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 6

 


1/ On vient tous de ce loin dont on ne sait plus rien, ces territoires d’ancêtres qui ont façonné nos chairs, des lieux où ils ont habité, des maisons qui les ont abrités. On a tout cela sous les épaules. Ces ombres que l’on emporte avec soi et qui guident encore nos pas et nos décisions dans les choix qui doivent se faire. Nous vivons et avançons dans des jours d’échos.

2/ Avec le stylo quatre couleurs à mines rétractables, se retrouver comme l’enfant d’un jadis, à jouer avec les différentes teintes, sans faire claquer le changement de billes, et gribouiller des formes sur un carnet, des créneaux et des boucles voluptueuses, puis tenter l’ébauche d’un dessin et finir, après des tentatives avortées, à tracer les lettres de l’alphabet en majuscules, puis des lettres de l’hébreu, en accentuant les courbes et arabesques.

3/ Les contours d’images que l’on tente de retenir, de contenir en soi au sortir d’un songe ont une étrange façon de s’absenter, comme si ces images s’évaporaient en une fumée blanche ou grise mais jamais noire, et à s’élever au-dessus de soi. Et l’on tendrait presque les mains vers elles dans un espoir de s’en saisir, mais un espoir perdu d’avance. Pensées soudain délitées, disparues, oubliées à jamais malgré soi.

4/ De temps à autre, une trouée dans un livre où défilent des paysages, des vies, des échanges de paroles, sans avoir la nécessité de prononcer une parole. Ainsi, devant cette fenêtre ouverte, j’ai la sensation de faire partie de la vie des gens, et même de me sentir vivre à mon tour, de ressentir de l’air frais caressant mon visage. Indécise, les jambes fatiguées d’avoir autant arpenté ces étranges chemins.

5/ Dans l’arrière-plan de ce qui s’écrit avec et malgré soi, se diffractent des images dont rien n’apparaît, n'est mentionné dans le fragment qui se déploie sur la page. Ce peut être un tableau, un paysage, une lumière dispersée, un passage lu et qui interpelle l’esprit. Plus tard, à la relecture de ce que l’on a écrit, ressuscite parfois l’instant d’avant ses propres mots, cette sensation d’apparition qui a forcé l’écriture.

6/ Comme lentement le sable de l’estran laisse s’évaporer l’eau que la mer avait déposée dans son mouvement de ressac, des pensées se nouent et s’articulent au gré de la marche le long du fleuve. Elles portent au loin dans le temps des envies soudaines qui viennent de prendre forme, se transforment assez vite en un projet dont on aurait presque hâte de le réaliser tant il semble indispensable et impérieux.

7 Là-bas de l’autre côté, en direction du nord et de ces routes qui pourraient conduire vers un ailleurs, celui d’une respiration possible, se répand l’épaisseur d’un brouillard dont on aimerait fendre l’enveloppe, détacher ces rubans de brume un à un pour laisser venir à la lumière, ce qui se tient caché dessous et ne peut respirer. Déchirer ce brouillard et le silence, et laisser vivre ce qui pourrait enfin advenir.

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