J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

dimanche 8 février 2026

Vertiges

 

Lorsqu’après m’être fait raser de près par le barbier de la gare je sortis sur le parvis de Santa Lucia, l’humidité de ce matin d’automne était encore en suspension entre les maisons et sur le Grand Canal. Les péniches passaient, lourdement chargées, la ligne de flottaison à fleur d’eau. Bruissantes elles surgissaient des brumes, labouraient les flots glauques et disparaissaient dans les volutes blanches de l’air. Les timoniers se tenaient raides et immobiles à l’arrière. La main sur le gouvernail, ils regardaient fixement devant eux, comme autant de symboles de droiture, pensai-je ; et longtemps ému par la signification que j’avais attribuée aux mariniers, je repris mon chemin. Je quittai la Fondamenta et revins à l’esplanade, puis montai le rio Terra Lista di Spagna pour traverser le canale di Cannaregio. Celui qui pénètre à l’intérieur de cette ville ne sait pas ce qu’il va voir l’instant suivant ni de qui il va être vu. À peine quelqu’un est-il entré en scène qu’il est déjà sorti par une autre issue. Ces courtes apparitions sont d’une théâtralité quasi obscène et ont en même temps quelque chose d’une conspiration dans laquelle on est impliqué sans le savoir, sans le vouloir. Si l’on marche derrière quelqu’un dans une ruelle où il n’y a personne d’autre, il suffit d’accélérer un peu le pas pour inspirer une peur panique à celui que l’on poursuit. À l’inverse, on devient vite soi-même le poursuivi. Trouble et terreur alternent. C’est donc avec un certain soulagement qu’après avoir marché une heure durant entre les hautes maisons du ghetto, j’aperçus de nouveau, parvenu à San Marcuola, le Grand Canal.
 
W.G. Sebald "Vertiges" (Actes sud) traduction de Patrick Charbonneau

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