Lorsqu’après m’être fait raser de près par le barbier de la gare je
sortis sur le parvis de Santa Lucia, l’humidité de ce matin d’automne était
encore en suspension entre les maisons et sur le Grand Canal. Les péniches
passaient, lourdement chargées, la ligne de flottaison à fleur d’eau.
Bruissantes elles surgissaient des brumes, labouraient les flots glauques et
disparaissaient dans les volutes blanches de l’air. Les timoniers se tenaient
raides et immobiles à l’arrière. La main sur le gouvernail, ils regardaient
fixement devant eux, comme autant de symboles de droiture, pensai-je ; et
longtemps ému par la signification que j’avais attribuée aux mariniers, je
repris mon chemin. Je quittai la Fondamenta et revins à l’esplanade, puis
montai le rio Terra Lista di Spagna pour traverser le canale di Cannaregio.
Celui qui pénètre à l’intérieur de cette ville ne sait pas ce qu’il va voir
l’instant suivant ni de qui il va être vu. À peine quelqu’un est-il entré en
scène qu’il est déjà sorti par une autre issue. Ces courtes apparitions sont
d’une théâtralité quasi obscène et ont en même temps quelque chose d’une
conspiration dans laquelle on est impliqué sans le savoir, sans le vouloir. Si
l’on marche derrière quelqu’un dans une ruelle où il n’y a personne d’autre, il
suffit d’accélérer un peu le pas pour inspirer une peur panique à celui que
l’on poursuit. À l’inverse, on devient vite soi-même le poursuivi. Trouble et
terreur alternent. C’est donc avec un certain soulagement qu’après avoir marché
une heure durant entre les hautes maisons du ghetto, j’aperçus de nouveau,
parvenu à San Marcuola, le Grand Canal.
W.G. Sebald "Vertiges" (Actes sud) traduction de Patrick Charbonneau

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