J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

dimanche 11 novembre 2007

cri





Et qui, si je criais, m'entendrait donc depuis les ordres
des anges ? Et quand bien même l'un d'entre eux soudain
me prendrait sur son coeur : son surcroît de présence
me ferait mourir. Car le Beau n'est rien d'autre que ce début de l'horrible qu'à peine nous pouvons encore
supporter.
Et nous le trouvons beau parce qu'impassible il se refuse
à nous détruire; tout ange est terrifiant.
Et donc je me retiens et ravale l'appel
d'obscurs sanglots. Ah, de quoi pouvons nous donc
avoir besoin? Ni d'anges, ni d'humains,
et les bêtes ingénieuses voient déjà bien
que nous ne sommes pas si confiants que cela sous nos toits
dans l'univers expliqué. Peut être qu'il nous reste
quelque arbre sur la pente, où nous pourrions chaque jour
le revoir; il nous reste la route d'hier
et la fidélité mal élevée d'une habitude
qui s'est bien plu chez nous et n'est pas repartie.
O la nuit, et la nuit quand le vent emblavé d'univers
nous dévore le front _ chez qui partirait-elle, qui est tant
désirée,
la tendre décevante qui est promise à grand- peine
au coeur sans compagnie. Est-elle à ceux qui s'aiment plus
facile?
Ceux-là ne font hélas que se cacher à l'un l'autre leur sort.
L'ignores-tu
encore? Jette, ajoute de tes bras le vide
aux espaces que nous respirons; et les oiseaux peut-être
sentiront d'un vol plus intérieur l'air agrandi.

Rainer Maria RILKE (Elégies de Duino)
Auguste RODIN (le cri)

2 commentaires:

Estourelle a dit…

Ce cri pétrifié me pétrifie
un cri figé dans la pierre ou dans la peinture ou dans le bois
n'en finit pas de crier
et c'est très troublant,
quand à Rilke on n'en finit pas de le méditer!

Laura a dit…

Je relis souvent cette élégie de Rilke; je n'arrive pas d'ailleurs à lire les autres parce que celle ci me bouleverse toujours.