J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

vendredi 8 janvier 2010

Le vent à Djémila



Il est des lieux où meurt l'esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c'est une autre histoire. Ce qu'il faut dire d'abord, c'est qu'il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure - quelque chose comme l'équilibre d'une balance. Des cris d'oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux. De loin en loin, un claquement sec,un cri aigu marquaient l'envol d'un oiseau tapi entre des pierres. Chaque chemin suivi, sentiers parmi les restes des maisons, grandes rues dallées sous les colonnes luisantes, forum immense entre l'arc de triomphe et le temple sur une éminence, tout conduit aux ravins qui bornent de toutes parts Djémila, jeu de cartes ouvert sur un ciel sans limites. Et l'on se trouve là, concentré, mis en face des pierres et du silence, à mesure que le jour avance et que les montagnes grandissent en devenant violettes. Mais le vent souffle sur le plateau de Djémila. Dans cette grande confusion du vent et du soleil qui mêle aux ruines la lumière, quelque chose se forge qui donne à l'homme la mesure de son identité avec la solitude et le silence de la ville morte.

Albert Camus "Noces" (Gallimard)

3 commentaires:

Marie Pierre Bipe a dit…

"J'épouse la mer". Noces, suivi de "l'Eté". Ah comme j'avais aimé ce livre, et tellement par hasard...

Estourelle a dit…

J'avais aussi infiniment aimé ce livre et je me souviens que je le lisais au fond e la classe de philo au lycée pendant que le prof parlait de toute autre choses...
c'était des moments de purs délices!
(Super commentaire sur Jade!)

Laura a dit…

A force d'entendre parler de Camus sur toutes les radios, je n'ai eu qu'une envie c'est de me replonger dans ses écrits! J'ai relu Noces, L'été, et là je lis ses Carnets. Je ne peux qu'inviter à le lire ou le relire!