J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 16 mars 2013

Magma

 Tous les mots n’ont pas le même pouvoir, il en est d’anodins qui ne troublent ni le cœur ni l’esprit : dis-tu « bonjour », c’est « bonjour » que tu dis, rien d’autre, les deux syllabes s’évaporent sitôt que prononcées, juste appelant le « bonjour » en écho mais qui ne te revient pas au visage en coup de poing ; pareil si tu demandes au buraliste un paquet de Camel, la parole se fait geste, bras qui cherche, main qui saisit, main qui tend, la parole commande et quelque chose advient mais qui ne broie pas le corps, ni boa ni python, mais simple moyen d’obtenir ce qu’on veut. C’est fou comme on parle dans la vie, même dans le sommeil, ça parle, on rêve en cinéma parlant, et à l’éveil idem : même on se parle à soi-même, parfois, quand on n’a d’autre oreille que la sienne où couler ses mots, on se parle à soi-même tant on craint le silence qui n’est pas d’or, comme on dit, mais à l’image de la mort un calme froid qui fait peur et qu’on brise comme on peut.

  Mais peu restent, de ces mots, le souvenir s’en perd vite pour ne revenir que bien plus tard, à l’approche de la fin ; et te hantent ainsi de ces phrases arrachées à ton enfance, dont tu ne sais pourquoi ce sont elles qui rejaillissent quand toutes les autres demeurent enfouies, qui ne connaîtront jamais de résurgence et resteront dans ta chair, cachées : la source dans l’argile que rien ni personne ne débondera.

  Ce ne sont pas les pires, tant s’en faut, même si leur soudaine survenance laisse appréhender on ne sait quoi de peut-être fâcheux, comme dans certaines sociétés la rencontre d’animaux, le matin, comme le chat noir qu’on croise et qui laisse mal augurer de la journée : non, les pires sont celles qui s’incrustent dans l’être et dont on ne peut se libérer, qui vous barbèlent la chair, et telles sont ces phrases qu’hier tu tirais par la ville, qui ce matin jonchent le couloir où tu n’es pas, mais qui ont assez de force pour, à distance, investir ton corps d’une douleur à jamais semble-t-il présente et dont tu es venu tenter de défaire, ici, dans cette petite ville qui ressemble à toutes les autres
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Lionel-Edouard Martin "Magma" édité chez Publie.net et Publie papier (janvier 2013)
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