J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mercredi 29 juin 2016

La poésie sauvera le monde


La poésie relève d'abord d'un principe premier et fondateur d'incertitude. Elle est donc d'abord un scepticisme, je veux dire une quête de l'ouvert qui récuse l'immobilisation tant dans le pessimisme arrêté que dans l'optimisme béat. Elle naît du pressentiment que toute vue des choses, toute nomination, tout concept, toute définition, pour indispensables qu'ils soient, tendent à clore le réel et à en limiter la compréhension. Là où l'histoire humaine, par nécessité, organise, classe catégorise, fixe et ordonne, elle récuse la segmentation et l'immobilisation du sens. Tout poème est un démenti à la donnée immédiate et objective puisqu'il se donne pour fonction de rendre sensible, donc perceptible, ce que l'évidence obnubile.
(...)
 Tout poème est un concentré d'humanité qui révèle à chacun son altérité, c'est à dire son affinité avec l'autre et l'arrachant ainsi à sa petite identité personnelle de circonstance, le relie. La poésie est en quelque sorte un esperanto de l'âme humaine.
(...)
Là où la narration parcourt horizontalement le réel, la poésie, disait Roberto Juarroz, est "verticale", elle s'aventure dans les dimensions du réel que la fascination du tangible occulte (au reste, dès que la narration conteste son horizontalité, dès qu'elle a un dessous et un dessus profonds, on la dit poétique. Voyez Gracq.)
(...)
Entendant le poème, on perçoit - même un enfant le perçoit - d'instinct que c'est de la part manquante du réel - qui nous manque autant que nous le manquons - dont il est question. C'est affaire d'intensité. La relation au poème en effet, c'est , pour le dire comme Deleuze, "du type branchement électrique". Le poème, vecteur d'intensité, nous rebranche proprement à la vie quand, inversion paradoxale, être "connecté" ou, tiens, branché, (relié au récit-script de l'actualité) nous enferme dans des figurations apocryphes du réel.

Jean-Pierre Siméon " La poésie sauvera le monde" ( Le Passeur 2015)

2 commentaires:

Patrick Lucas a dit…

le monde n'a d'autre issue que la poésie...
"c'est la plus haute expression permise à l'homme" comme dit Cocteau

MARTY a dit…

les mots et la poésie sont les portes de l'espoir
et ouvrent le monde des rêves !