Une partie de l’entreprise littéraire consiste sans doute à « passer les seuils », à franchir les portes.
Dans La Vie mode d’emploi, le modèle de départ de l’immeuble dont on a enlevé la façade n’est-il pas le programme même de l’enjambement de tous les seuils : ceux des appartements de l’immeuble, en s’affranchissant des genres narratifs et en faisant des bonds dans l’Histoire ? […]
Le spécialiste des passages qu’est Walter Benjamin a aussi « réfléchi » à cette question. Pour lui, le seuil (Die Schwelle) est une zone de transition capable de produire une expérience. Une partie du texte autobiographique de Walter Benjamin Enfance berlinoise recèle, à ce propos, plusieurs images troublantes. Notamment une armoire aperçue en rêve — le sommeil étant un seuil — qui contient des livres devenus inaccessibles. Les livres y sont couchés et, dit-il, « leur place était celle-là même où dans le ciel s’assombrit le temps. » […]
Le seuil, pour moi, c’est d’abord la bibliothèque. Ce meuble, armoire, étagère ou coffre, bureau, secrétaire ou pièce entière, est un lieu de franchissement : à travers toutes les libertés qu’il permet, à travers aussi toutes les déambulations auxquelles il invite le lecteur.
Sophie Coiffier « L’éternité comme un jeu de taquin » (L’oeil ébloui 2025)

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