J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

dimanche 22 février 2009

Cambouis

Un poème, c'est de la langue sur une émotion qui rend muet. Il va contre ce mutisme, il est donc bien un exercice de lucidité, d'élucidation. Par les mots je retrouve un peu prise sur ce qui oppresse. Par les mots, je me décale, je prends un peu de distance, je ne suis plus complètement dedans. On écrit sans doute moins pour ne plus avoir mal que pour comprendre de quoi on souffre exactement.

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Je ne peux comprendre une poésie sans émotion parce que l'ennui me saisit immédiatement ,autant que le sentiment du dérisoire. C'est bête à dire, mais il faut qu'un livre me touche, qu'il me donne un surcroît de vivre autant que de langue, sinon pourquoi veut-il me voler mon temps?

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Aller au plus profond de soi et au plus loin dehors. Dans les deux directions au bout, il y a de la ténèbre. La poésie reste pour moi la parole la plus apte pour avancer encore, dans le noir.

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Penser qu'un poème n'est jamais qu'un moment de vie, aussi bien pour celui qui l'écrit que pour celui qui le lit. Ce moment n'a pas besoin d'être décisif, mais il doit amener à une plus forte intensité d'être.

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En fait, je me sens comme tissé, tressé par de multiples fils qui s'entremêlent, parfois s'enchevêtrent ou se nouent, mais qui, lorsqu'ils sont convenablement tendus, finissent par produire de l'écriture.

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Ecrire un poème, ce n'est pas faire la lumière, mais envoyer un coup de projecteur dans ce qui ressemble à une galerie de mine.

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On écrit sans doute parce qu'on n'a rien d'autre pour tenir droit dans un monde de travers.

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Au fond de soi parfois on sent seulement une immense lassitude, comme si on voyait nette la trame élimée de vivre.

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Quand vivre fait masse, on ne peut rien faire; on écrit à partir de fissures, de bouts, de failles... Le tout de vivre, on ne peut pas l'aligner. D'où l'accumulation de poèmes, comme si leur somme pouvait l'équivaloir, un rêve.


Antoine EMAZ "Cambouis" (Collection Déplacements au Seuil. février 2009)

D'autres parlent de ce livre : François Bon
Le flotoir;
Omega blue .
Poezibao
Il faut lire la poésie d'Emaz: "Peau", "Os" ( éditions Tarabuste )

2 commentaires:

estourelle a dit…

Je trouve ces paroles sur l'écriture extêmement justes.
Je pense moi aussi que la poésie est une quète d'un absolu jamais atteint qui met en route et qui décape...

salvatore a dit…

ces définitions de la poésie nous éclairent sur le pourquoi de notre propre écriture, et les textes qui trouvent écho en nous qui nous renvoient à notre problématique sont des textes forts
Bonne soirée