J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mardi 3 novembre 2009

Julien Letrouvé colporteur



« L’après-midi était avancé quand il apparut sur le seuil de la cabane, une hébétude encore dans ses yeux que la lumière adoucie faisait pourtant clignoter. Le soldat assis dans l’herbe, le dos contre la souche, la boîte avec son couvercle relevé devant lui, lisait, de temps en temps écartant de la main une guêpe sans se laisser distraire de sa lecture. L’esprit à présent désembourbé de l’ivresse, Julien Letrouvé s’était arrêté à quelques pas de lui, impatient qu’il parvienne au bout de son livre, le regarde enfin, lui fasse signe d’approcher. Ce moment lui semblait reculer indéfiniment. Le trait violet de l’ombre au fond de la clairière grandissait peu à peu, plus dense, plus froid, il atteindrait la place où se tenait le soldat, obscurcissait la page sur laquelle il se penchait, se dit avec terreur Julien Letrouvé avant d’entendre la voix un peu rauque qui l’appelait avec une inflexion émue qu’il ne lui connaissait pas. Il marcha jusqu’à la souche dont il sentit la tiédeur quand il s’y adossa à côté du soldat. Il dit : « J’ai eu peur, tu étais parti si loin dans les mots, mais tu es revenu. » Et le soldat : « Tu veux bien que je te lise ce qui est écrit là ? », tout en tapotant la page ouverte du livre posé sur son genou. « Oui, lis-le-moi. - Mais peut-être que tu connais déjà cette histoire ? - Ça ne fait rien, avec toi ce ne sera pas la même, lis. »
Le soldat observa d’abord un silence, il leva le livre devant ses yeux, à bout de bras, ainsi qu’aurait pu le faire un singulier maître d’école, nu, avec une barbe de faune qu’il n’avait pas taillée depuis des mois et une fleur tatouée sur la poitrine à la naissance de la grande balafre.
Puis, sur un ton solennel, il dit que c’était un passage de l’éloge funèbre du bedeau picard Michel Morin dont on ignorait toujours quel en était l’auteur. « Écoute. » Julien Letrouvé se rapprocha du soldat, inclinant la tête au point de toucher sa joue, ses yeux se déplaçant en même temps que les siens le long des lignes, douloureux à force d’attention. Il retrouvait le besoin inapaisable de comprendre ce que lui refusait son ignorance et qui, au temps de l’écreigne, le tenait blotti, retenant son souffle, contre la liseuse. Lentement, en marquant des pauses, comme si lui-même se heurtait à ses insuffisances, le soldat poursuivit sa lecture. Il arriva à ce passage, tandis que ses mains communiquaient un tremblement au livre et que sa voix se troublait : « Il était grand carillonneur, vous l’avez entendu vous-même : il faisait dire à nos cloches tout ce qu’il voulait, vous eussiez dit qu’elles parlaient, cependant il ne savait pas la musique. Il avait une constance tout à fait héroïque, il débitait sa marchandise comme une merveille, il savait le plain-chant comme un oracle, portait la chape comme un évêque, il n’avait que des sabots, ce qui n’était pas par vanité. Si je ne craignais la médisance, je croirais qu’il était le fils de quelque gentilhomme, mais je soupçonne qu’il avait été changé à nourrice, puisqu’il était né pour des actions si nobles, comme vous l’allez voir. »
La voix se tut, le soldat referma le livre, le replaça dans la boîte. Ensuite il resta silencieux, regardant fixement devant lui, comme pour ne pas montrer qu’un homme pouvait avoir les larmes au bord des yeux. La couleur du ciel avait pâli, le soir venait, ce moment avait toujours été pour Julien Letrouvé le plus difficile à passer. Alors il parla au soldat de l’écreigne, du bonheur qu’il y avait connu, du froid et de la neige au-dehors, de l’échelle qu’on descendait, de la bonne chaleur où on pénétrait comme au fond d’un ressui. Il parla de sa dernière nuit dans la compagnie des femmes. Celle d’entre elles qui lisait avait cette nuit-là lu l’histoire du bedeau. »



Pierre Silvain, Julien Letrouvé colporteur, Verdier, 2007, p. 86.

Concernant Pierre Silvain récemment disparu voir aussi Poézibao




3 commentaires:

Ange-gabrielle a dit…

Comme c'est beau et comme on aimerait pénétrer dans la bonne chaleur de ce ressui.
Mon Robert culturel en 4 volumes ne connaît pas "écreigne"???
Merci d'échanger ainsi "tes" auteurs

Laura a dit…

L'écreigne serait une espèce de pièce troglodyte où l'on descendait par une échelle et où des femmes se réunissaient pour écouter une lectrice ( dans le livre de Pierre Silvain). il me semble que ce livre devrait te plaire...

Ange-gabrielle a dit…

Merci
Je viens de Lune et l'autre, elle ne connaissent pas cet auteur, mais du coup je me suis offert un J Berger,W Sachs et "Carnets de deuil" de Barthes