J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

mardi 26 avril 2011

Emportée


Il faudrait pouvoir soumettre les souvenirs à une enquête. Procéder à des vérifications, des recoupements, des croisements. Je ne sais plus ce qui fut. Il faudrait pouvoir traquer les détails dans leur vérité, leur grain sensible, infinitésimal. Pouvoir se dire: "C'était cela, ainsi, exactement." Or, n'est avéré que ce qu'est devenue cette geste-là, irrémédiablement enfuie, derrière nous, du passé, l'épaisseur enkystée de notre vie. De l'histoire elle-même, il ne reste rien. Seulement un paysage roulé par les mouvements telluriques, lavé par les tempêtes, et nous sommes à nous seuls ce paysage raviné.
Le seul livre de cette histoire qui n'est pas mienne, c'est pourtant moi-même. Rien d'autre que mon propre état aujourd'hui, petite fille devenue femme, puis mère. il ne reste que la matière dont je suis faite. Et la pauvreté de ce seul témoin.
Ceux auprès de qui j'aurais pu tenter de rassembler des détails, des éléments, à présent que je cherche, que j'ai tant besoin de savoir, ceux-là sont morts. Et voila que je fais mienne la phrase de ma mère à mon père, cet observateur privilégié, sur son lit de mort: "Raconte-moi ma vie." Ce qu'elle a souhaité à cet instant-là, comme je le comprends aujourd'hui!

Paule Du Bouchet "Emportée" (Actes Sud mars 2011)

(Rendez-vous  demain sur Kaléïdoblog  pour en savoir davantage sur ce récit...)

3 commentaires:

Estourelle a dit…

"l'épaisseur enkystée de notre vie"

brigetoun a dit…

lecture quasi synchrone
http://www.babelio.com/livres/du-Bouchet-Emportee/261001

Mafalda a dit…

Oh ! la mémoire, la mémoire, la mémoire... il n'y a que cela, c'est notre identité, l'essentiel de nos vies.