J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

vendredi 22 mai 2015

Sensiblerie

22 mai 1935

"Sensiblerie"? Je cherche un nom pour cet état nerveux qui est sans cesse et de plus en plus violemment le mien et que j'essaie de définir comme une facilité d'émotion aussi instantanée que fugitive et provoquée sans hiérarchie de causes, je veux dire, par exemple, que la caresse d'une fleur vous touche autant qu'un bonjour humain ou une amitié humaine; que la mort d'un chat ou d'un poussin vous atteint à la place même du cœur qui devrait ( pourquoi ce devoir?, mais ici je parle selon une tradition) être réservée à la mort humaine. Tout à l'heure je voyais de la fenêtre de ma chambre au bord de la jeune couvée d'hier une tache jaune, le petit poussin mort, l'aile ouverte contre la terre et voila que m'a saisi de nouveau, plus forte que jamais, cette sorte d'intuition qui me fait voir la vie ( et non plus seulement, comme jadis, la vie humaine) comme une sorte d'apparition, une sorte de je ne sais quoi (ou qui) empruntant les formes comme des masques et les abandonnant comme on jette un masque. Rien de plus cadavre qu'un masque abandonné, rien de plus masque abandonné qu'un cadavre.

Gustave Roud "Journal 1916-1936 " ( Editions Empreintes 2004)

4 commentaires:

brigitte celerier a dit…

découverte - encore un auteur que ne connaissais pas

Patrick Lucas a dit…

le frôlement d'une vie irrationnelle plus grande que soi

Ange-gabrielle a dit…

"Je peux vous dire que peu de portes ouvrent sur le Soi sauvage. Mais elles sont précieuses. Si vous avez une cicatrice profonde, c'est une porte. Une vieille, une très vieille histoire, c'est aussi une porte. Si vous aimez le ciel et l'eau d'un amour presque insupportable, c'est une porte ..." "Femmes qui courent avec les loups" Clarissa Pinkola Estès

mémoire du silence a dit…

J'aime Gustave Roud, énormément, découvert il y a 8 ans environ
si juste et sensible