J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

vendredi 25 mai 2018

Aperçues


Tu passais, je t'ai aperçue. T'apercevoir: te voir sans te prendre dans les rets de l'immobilité. Te voir sans même vouloir t' "avoir", sans même savoir ce que j'aurai vu de toi. Ton image, je ne la "possède" donc pas. Mais elle demeure en moi. C'est elle, plutôt qui me "possède" désormais. Elle est devenue comme un fossile en mouvement qui rythme mes travaux et mes jours. Je l'éprouve comme une sorte de "traîne" visuelle qui flotte et qui double - étrange double fond dont j'ignore moi-même la profondeur, la consistance, la durée, la puissance, l'extension - mes regards sur le monde désormais. En regardant je fais comme tout un chacun: je cligne des yeux. Mais, dans le temps si bref où ma paupière se baisse et m'esseule dans l'obscur, ce n'est pas le noir qui se fait tout à fait entre deux états du visible: plutôt la superposition fragile, tenace pourtant, de ta souveraine aperçue - est-elle "tienne" , d'ailleurs? est-elle "mienne"? n'est-elle pas, plutôt, nomade et revenante, libre de toute assignation, de toute possession et de toute décision? - au monde que je perçois autour de moi.

Georges Didi-Huberman "Aperçues" ( Les Editions de Minuit 2018)
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