J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

jeudi 30 avril 2026

Quatrain/ 197

 

entre le rien et quelque chose

aller se perdre là

dans une effroyable spirale

où le vent chasse les cendres

mardi 28 avril 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 17

 


1/ Cela s’écrit ailleurs qu’entre ces lignes. Cela s’écrit dans un renouveau d’écriture, une manière différente d’aborder les fragments qui s’enchaînent. C’est sans doute plus structuré, avec une ossature qui rassemble ce qui pourrait paraître éparpillé. Ce sont comme les tableaux d’un intérieur qui ouvre un peu ses volets pour laisser filtrer quelques rais de lumière sur les murs qui soutiennent la maison. Cela déploie les voiles autour d’une méditation.

2/ Espérer chaque jour un nouveau seuil à franchir. Pour l’ampleur que cela insufflera dans sa journée, ou la couleur qui irisera alors le regard, ou tout simplement pour la joie de sentir son existence encore en possibilité de s’élargir. Pour le sillage qui se pressent dans un début de quelque chose que l’on ne sait pas. Pour les apparitions de cet invisible qui nous cerne. Pour l’énigme entre ombres et lumières.

3/ Dans un tableau, ce sont les détails qui me sollicitent. La forme d’un nuage, le plissement d’une étoffe, un fil de couleur que l’on suit du regard, les doigts recourbés d’une main, des ocelles sur un plumage, la croûte d’un pain, un repli d’ombre, un reflet sur une vitre, un verre ou une nappe d’eau, l’intimité d’un souffle, un rien qui émerge de l’invisible et chuchote des vocables d'un arrière-pays.

4/ Je me sens parfois comme un ver de bois, appelé aussi vrillette du bois, que l’on ne voit pas, mais qui creuse des galeries dans des meubles et des poutres et laisse tomber un peu de sciure au sol, trace de son activité xylophage. Je me faufile aussi dans la galerie d’un passé qui ressurgit de temps à autre sans prévenir, et cherche à produire mon petit tas de sciure.

5/ On voudrait pouvoir inventer le verbe silencer afin de lui octroyer une conjugaison  et lui donner un champ d’action plus vaste. Et, faisant des recherches sur internet, on s’aperçoit qu’il existe déjà : silencer ou silencier…, mais il n’est guère utilisé de nos jours. Je voudrais pouvoir écrire : je silence le plus souvent et le plus longtemps possible, ou silencer c’est se donner les moyens d’être davantage et enfin soi-même.

6/ L’écriture se vit comme un lieu. Un lieu de solitude, paisible, en retrait du reste du monde. Avec une pellicule de fragilité qui le cerne. D’où peut s’élever une force. Le terreau aussi d’une déstabilisation possible. Un lieu paradoxal empli d’étincelles susceptibles d’un embrasement ou de quelques lueurs dans un quotidien somme toute très banal. Le mot épiphanie est le bienvenu, mais l’étincelle me suffit, je n’ai besoin de rien d’autre.

7/ Il y a plus de vingt livres à la portée de mes mains. J’en ouvre un, lis quelques pages, puis un autre m’appelle qui vient faire écho à la première lecture et ainsi tout au long des heures. Je laisse faire le hasard. Et une phrase me happe : J’écris dans les freins d’Antoine Emaz. Et penser alors aux zones qui s’excluent, sans réflexion véritable, de la liberté de l’écriture.

dimanche 26 avril 2026

L’éternité comme un jeu de taquin

 


Une partie de l’entreprise littéraire consiste sans doute à « passer les seuils », à franchir les portes.

Dans La Vie mode d’emploi, le modèle de départ de l’immeuble dont on a enlevé la façade n’est-il pas le programme même de l’enjambement de tous les seuils : ceux des appartements de l’immeuble, en s’affranchissant des genres narratifs et en faisant des bonds dans l’Histoire ? […]

Le spécialiste des passages qu’est Walter Benjamin a aussi « réfléchi » à cette question. Pour lui, le seuil (Die Schwelle) est une zone de transition capable de produire une expérience. Une partie du texte autobiographique de Walter Benjamin Enfance berlinoise recèle, à ce propos, plusieurs images troublantes. Notamment une armoire aperçue en rêve — le sommeil étant un seuil — qui contient des livres devenus inaccessibles. Les livres y sont couchés et, dit-il, « leur place était celle-là même où dans le ciel s’assombrit le temps. » […]

Le seuil, pour moi, c’est d’abord la bibliothèque. Ce meuble, armoire, étagère ou coffre, bureau, secrétaire ou pièce entière, est un lieu de franchissement : à travers toutes les libertés qu’il permet, à travers aussi toutes les déambulations auxquelles il invite le lecteur.

Sophie Coiffier « L’éternité comme un jeu de taquin » (L’oeil ébloui 2025)

vendredi 24 avril 2026

LUMINA/ 14

Mardi 10 mars/ Je voulais que ça circule , je voulais que ça s’écoule, je voulais sentir le temps autour de moi comme une rivière. (Jakuta Alikavazovic : Au grand jamais)

Mercredi 11 mars/ ...griffonner dans les marges est une affirmation de soi. Nos gribouillages désacralisent le livre, nous libérant ainsi de l’autorité absolue du texte. (Régine Detambel:Écrire juste pour soi)

Jeudi 12 mars/ Chaque lecture nous apprend à accueillir nos contradictions, à enrichir nos paradoxes,, à complexifier notre regard sur nous-mêmes, donc à modifier nos manières de penser. (Régine Detambel : Écrire juste pour soi)

Vendredi 13 mars / Quand quelque chose s’est produit qui fait partie d’un trajet d’initiation, on peut dire que c’est en soi un milieu de chemin de la vie. (Roland Barthes : La préparation du roman)

Samedi 14 mars/ Tous nos lieux de vie se balancent entre l'oubli et la destruction. Quand je vois une maison en cours de destruction, je veux y entrer pour y photographier l'enveloppe d'un oublié. (Karl Dubost :site Les carnets web de la Grange)


 

mercredi 22 avril 2026

Quatrain/196

 

le jour ouvert devant soi

ta voix en chapelet

au coin des lèvres

le texte est un nuage

lundi 20 avril 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 16

 


1/ Des accrocs dans le tissu des vies comme cette voix éraillée au matin qui n’arrive pas à trouver sa tonalité, sa forme, son débit et qui, petit à petit, après quelques essais finit par se poser à la justesse requise. La voix se met à sa place et abandonne cet enrouement qui rend toute parole enrayée et obscure. Le raclement se stabilise, cesse, on peut participer au cours des échanges.

2/ Par l’écheveau des coïncidences qui se tisse sans le savoir et que l’on relie plus tard, lorsque des tranches de vie se sont formées, on redessine le chemin qui a été le nôtre, dont on n’a pas tout maîtrisé, mais sur lequel on a avancé tant bien que mal. On recherche ce qui a permis de ne pas perdre l’équilibre tout au long du parcours : on est resté debout.

3/ Aussitôt acheté, aussitôt commencé, même si d’autres livres attendent depuis longtemps d’être pris entre mes mains. Je veux juste lire quelques pages de ce nouveau Carnet de notes de Pierre Bergounioux. Le dernier s’achevait en 2020 et ce tome concerne les cinq années qui suivent. Les images mentales des lieux évoqués se reforment. L’auteur se lève toujours aussi tôt. J’arrête ma lecture du jour sur la description d’un ciel fuligineux.

4/ Un paysage qui nous touche se déploie, s’étale comme une partition devant soi, avec ses notes graves qui résonnent dans le ventre, ses notes aiguës qui réveillent l’endormi, le rythme des verts qui se croisent et se décroisent, le tempo donné par les troncs des arbres, et le fil narratif de l’oiseau qui traverse imperturbable l’espace d’un dehors dont on vient de faire un dedans en deux ou trois mesures.

5/ Certains sont affairés à faire fructifier leur argent, d’autres à arpenter des contrées inconnues, d’autres à pérorer sur les écrans et à dire des inepties, d’autres encore à fomenter des conflits, et encore d’autres à imposer leur vision du monde et à gommer toute liberté de penser, d’autres et ce sont les mêmes à obtenir tous les pouvoirs de décisions… Mon bonheur : être entre les lignes d’un livre intelligent.

6/ Le double vitrage dont je m’entoure de plus en plus, depuis quelques années, sans doute pour ne pas me perdre dans les échanges qui ne conduisent vers rien qui puisse m’aider à traverser les ombres. Et parfois une mésange frappe à bec insistant contre la vitre de mon isolement afin de me montrer un monde qui continue de virevolter au-dehors. On revient à la vie alors en clignant des yeux.

7/ Qu’en est-il de son propre voyage dans les arcanes de la vie ? De l’appropriation des jours qui s’enchaînent, avec sans savoir pourquoi, une vitesse ressentie qui s’accélère…Quels chemins nouveaux à tenter de débroussailler pour une errance toujours joyeuse, ou dans quelles impasses pouvoir encore se cogner, ou quelles visions nous attendent si nos yeux sont bien en phase… Mais savoir que les ombres du passé ne nous quittent pas...

samedi 18 avril 2026

Engeland

 


Très jeune, elle écrit en marge de sa première photographie : Me connaître, c’est le but du silence dans ma vie.Quelques années plus tard, ultime confidence griffonnée au verso de son œuvre finale, on lit : Cheminant en terre du vide, seul avec le seul.

[…]

Depuis l’enfance, instituteurs et parents ne se rendent compte de rien. Son air réfléchi, sa calme absorption en classe. D’un sourire on compare la jeune fille à un jour férié, à ce jour de repos solennel, d’ennui inoffensif, qui endeuille la fête des jeux. On laisse Fausta à son dimanche.

Tous ignorent qu’elle rêve du jour où elle les quittera, qu’un recul d’enfant, faussement attribué à la timidité, l’écarte des amusements d’écoliers, qu’à toute autre compagnie, elle préfère la fenêtre de sa chambre. Personne ne l’y voit, le soir, à l’écoute, derrière les bruits de la ville, de quelque chose, elle ne sait pas, de rien peut-être.

Pierre Cendors "Engeland" ( Quidam Éditeur) 

jeudi 16 avril 2026

LUMINA/ 13

Jeudi 5 mars/ Faut-il chercher l’image qui creusera notre sillon ? qui posera les questions qui nous obsèdent déjà ? ou laisser venir à soi l’image inattendue ? (Antonin Crenn : site)

Vendredi 6 mars/ Les mots ne commencent pas ici, ni là-bas. Les mots ne sont pas ciselés. Ils tressaillent fraîchement. Ils métamorphosent mes pensées. (Karl Dubost : site Les carnets web de la Grange)

Samedi 7 mars/ On se sent comme une île parfois. (António Lobo Antunes)

Dimanche 8 mars/ Le débris d’un truc, cueilli dans une benne, dans un jardin, ou dans les taillis du terrain vague de Ménilmontant ; on ne sait pas ce que c’est, alors on fantasme. Et on l’enlumine. (Antonin Crenn : Journal)

Lundi 9 mars/ Percevoir les choses par le milieu, au cœur du présent plutôt que dans la perspective d’un futur à jauger en termes de réussite ou échec. ( Christine Lapostolle via Karl Dubost)

 

mardi 14 avril 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 15

 


1/ Approcher l’insaisissable devant des sculptures qui me touchent sans que je puisse appréhender toute leur puissance ou leur dire. L’essentiel est qu’elles m’ont appelée, ont suscité un arrêt suffisamment intense devant elles, et ont donné à la journée qui s’ouvrait un éclairage tout en conservant leur étoffe de secret. On pourrait utiliser aussi le terme d’intériorité. On s’approche d’une œuvre d’art, on se regarde et on pénètre un espace d’étrangeté.

4/ L’ampleur profonde de certains instants où le visible et l’invisible échangent des attentions, se lancent des appels, croisent des visions. Le balancement léger de branches, la chorégraphie de corbeaux freux au sein de gigantesques platanes, le grand silence qui enveloppe et le retour du regard et son appui à la grande étendue du ciel. Et les présences invisibles qui continuent de nous escorter et nous porter où que l’on soit.

5/ Dans un tête à tête avec l’invisible, marcher en tournant dans un cloître, dès le matin à l’ouverture, même si on est déjà venu quelques jours plus tôt, pour s’abreuver au silence et se confronter à l’écriture de la lumière à l’aide de l’appareil photo . En réfléchissant bien c’est là que l’on se sent le mieux, que tout est apaisé, que l’énergie remonte en soi. Je le savais déjà…

6/ Le voyage du retour avec des blancs, comme une absence dans le paysage, l’impression de grandes plages de silence. Écouter France Culture sans savoir quelle émission, et entendre ce rien qui avance dans les lieux perdus, ou croire avoir entendu ces mots et tenter de les retenir pendant toute la fin du trajet juste pour le plaisir de les écrire ici et de pouvoir les retrouver à un autre moment.

7/ Revenir toujours et encore vers des lieux porteurs d’espace, de silence et de solitude. Des lieux à l’écart de ce qui bruit. Des lieux de nature sauvage. Des lieux de ciel et de terre. La solitude se déplace avec soi et se ressent alors la nécessité de lui donner toute sa place. J’ai un tempérament d’ermite qu’il faut bien combattre un peu pour rester à la lisière de ce monde.

dimanche 12 avril 2026

Quatrain/ 195

 

il suffit un jour de dire

les mots qu'en marchant

on garde dans la bouche

le souffle de nos rides

lundi 6 avril 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 14

 


1/ Étrange sensation de relire les premiers Ricochets que j’ai écrits, en 2024 donc, afin de les rassembler dans le nouveau site qui est en construction et qui sera très bientôt ouvert à tous. Revisiter une écriture, se reconnaître dans les mots, et voir avec précision telle ou telle allusion à quelque chose de vécu, de ressenti. C’est comme si j’avais réellement existé. Broder quelque chose de soi d’entre les ombres.

2/ C’est venu lentement en fait comme on peut glisser dans le cours d’une journée, comme sur la surface de l’eau. On ramasse un peu de lumière, on la tient sombre entre ses mains, on se souvient de là où tout a commencé, entre le ciel et ses invisibles. Croire assez en soi pour passer outre les déchirures qui se creusent. Faire ensuite le pas qui vient après sans se retourner.

3/ Le passé, comme une pénombre caverneuse, où ruissellent des souvenirs un peu flous sur une litière de mousse. Plus on s’enfonce et plus cela s’éclaircit. Des images s’animent comme sur ces reconstitutions que l’on voit fleurir désormais à partir d’une carte postale ou d’une photo ancienne, les personnages prennent vie, se meuvent dans l’espace et semblent même vouloir dialoguer avec nous. Soudain affleure la sensation de l’intensité des êtres disparus.

4/ Cela commence à s’écrire bien avant de se trouver face au clavier de l’ordinateur, ou de se saisir d’un stylo et d’un carnet d’écriture. Être toujours à l’écoute des bribes de phrases qui naissent sans crier gare, aux aguets de cette source qui s’écoule sans contrainte de l’intérieur de cette terre intime. De ce silence émerge, dans le dialogue avec le pas, tout un verbiage dont on ne savait rien.

5/ Il arrive qu’un paysage à l’improviste de promenades, s’offre à notre rencontre. On reste alors sans voix, sans mots, mais attentif à s’abreuver à tout ce qui vient de s’offrir au regard. Ce qui se diffuse en soi dans ces moments-là reste dans le domaine de l’indicible. C’est comme un transfert de sensations, d’émotions, puis tout se replie en soi comme dans les étoffes plissées sur les tableaux de Vermeer.

6/ Me dire que je vais me remettre à la photographie que j’ai délaissée ces derniers temps. Envie de renouer avec ce chancellement de l’esprit lorsqu’il est happé par une vision, le désir d’une mise en image mais pas seulement. Quelque chose d’autre se produit dont on sait juste que durant ces appels-là, on bascule dans une autre vie, un autre soi, à la rencontre fortuite des silences qui nous cernent.

7/ Un pan de paysage, avec des ifs alignés et pointant leur cime dans ce ciel si bleu de Provence, me sollicite. Je cherche le bon angle pour cadrer avec ciel et clocher, mais sans avoir le vol d’oiseaux qui a traversé. Cette image de ce matin reste en moi sans en connaître la raison. Cela a chiffonné mon regard et des plis restent inscrits sur ma rétine et ma mémoire.

samedi 4 avril 2026

Le tendre narrateur

 


La littérature est donc ce moment singulier au cours duquel une langue très personnelle, unique en soi, rencontre celle d’autres individus. La littérature est un espace où le privé devient public […]

Notre langue personnelle s’élabore tout au long de notre existence. Elle est la résultante de celle héritée de nos parents, de celle de notre entourage, de nos lectures, de l’école et de notre spécificité individuelle irremplaçable. C’est une langue intime avec laquelle nous nous parlons et qui ne connaît pas toujours de version écrite, puisque tout le monde n’a pas l’habitude de noter ses pensées, de tenir un journal ou d’écrire des textes tout court. Elle est donc aussi unique que les empreintes digitales qui permettent d’identifier un individu.


Olga Tokarczuk "Le tendre narrateur" Discours du Nobel  ( traduit du polonais par Maryla Laurent) Les éditions Noir sur Blanc (octobre 2020)

jeudi 2 avril 2026

Quatrain/ 194

 

à l’ombre des dépits

il faut inventer autre chose

espérer pour tout

le ciel n'entre pas toujours par la fenêtre