J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

vendredi 30 janvier 2026

LUMINA/ 4

 

Vendredi 16 janvier/ C’est précisément le pouvoir de maîtriser les commencements qui est au cœur de la création littéraire. L’écriture nous permettrait de les fixer, là où ils ne cessent de nous échapper dans la vie réelle. ( Claire Marin : Les débuts)

Samedi 17 janvier/ Je suis seulement l’ouvreur de fenêtres, le vent entrera après tout seul. (Jean Giono Complément à L'eau vive )

Dimanche 18 janvier/ Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît. Valère Novarina ( cité sur le site de France Culture)

Lundi 19 janvier/ Le texte d’un soi s’écrit avec les textures du monde. (Jean-Philippe Pierron : Je est un nous)

Mardi 20 janvier/ Quand on écrit, on vaticine, on spécule, on dérive. On ne peut pas rester sur les rails ni même arriver à destination. Montaigne a écrit quelque part dans Les Essais « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage »., une formule bien balancée, à la fois affirmative et négative, qui revendique le mouvement et pourquoi pas, l’errance. (Olivia Rosenthal:Futur antérieur).

 


mercredi 28 janvier 2026

Journal d'un écrivain/ 29

 Vendredi 17 juillet 1931

Oui, je crois que ce matin je peux dire que j’ai fini. C’est-à-dire que j’ai une fois de plus, et pour la dix-huitième fois, recopié les phrases du début. L. les lira demain et j’ouvrirai ce journal pour consigner son verdict. Mon opinion personnelle, c’est que c’est – ô Seigneur ! – un livre difficile. Je ne crois pas avoir jamais été soumise à une telle tension. Et je confesse que je suis nerveuse en ce qui concerne L. D’abord il sera honnête plus encore que de coutume. Et ce sera peut-être un échec. Et je ne peux en faire davantage. Je serais encline à penser que c’est bon mais incohérent, épais, et procédant par saccades. Et c’est pénible, compact. En tout cas j’ai essayé d’atteindre mon but. Si ce n’est pas une réussite, c’est un démarrage dans la bonne direction. Mais je me sens nerveuse. Cela peut donner une impression de petitesse et de fignolage. Dieu sait ! Et comme je me le dis et me le répète pour accélérer le déplaisant petit battement de cœur, je suis dans tous mes états à l’idée de ce que dira L. quand il viendra, rapportant le manuscrit, disons demain soir ou dimanche matin dans ma chambre du jardin, qu’il s’assoira, et qu’il commencera par : « Eh bien voilà… »

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain" traduction Germaine Beaumont 

lundi 26 janvier 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 4

 


1/ De l’attention portée au fugace, à ce qui n’a pas de forme ni de mot pour le décrire. Ces états de fragilité discrète où on sent que quelque chose advient, une pensée, une odeur, une sorte de réalité dont on ne pourrait parler mais qui occupe l’esprit d’une manière étrange et si rapide que l’on n’est pas sûr que ce soit vraiment arrivé, cela se glisse dans un songe .

2/ J’entends cet étrange cri d’un oiseau perché en haut d’un grand sapin. Je le cherche du regard et le vois s’envoler dans l’obliquité d’un vol noir. Nudité de son cri, presque de l’arrogance, ou tout au moins une assurance nette et sans compromis. Je ne saurai rien du sens profond, il y en a sûrement un sinon à quoi bon, je sais juste qu’il m’a donné le déclic pour écrire

3/ Le grain de la voix intérieure, ce raclement entre les tempes qui se faufile entre hésitation et sinuosité pour parvenir à ses fins, qui nous met en alerte : on le saisit parfois avec effort quand l’envie de le mettre en mots écrits nous taraude. Lâcher les rênes de l’écriture de ce monde intérieur, ce rien qui nous constitue tout autant que la chair qui nous recouvre, enfin, ce tout.

4/ Avoir la sensation que se tenir devant le clavier de l’ordinateur, dans la posture de celle qui va écrire, qui a quelque chose d’important à faire donc, va permettre à la notion de temps d’être habitée réellement, dans une densité pleine de promesses. Comme si les minutes (heures…) passées ici étaient ainsi plus profondes, plus intenses. Mais c’est tout simplement que je me demande ce que je pourrais faire d’autre.

5/ De nombreux livres autour de moi, posés sur le bureau, sont en possibilité de lecture. L’un ou l’autre s’ouvre, l’un et l’autre parfois aussi dans un même moment, et les textes prennent plaisir à se mêler, à se laisser appréhender d’une manière différente. Un dialogue ou des pensées se détachent et créent dans l’esprit une autre orientation, un réseau avec d’autres constellations, une matière à penser un peu plus loin.

6/ Hier soir au théâtre pour voir Les femmes savantes. La mise en scène, les acteurs, la langue de Molière, les costumes, les décors faits de bibliothèques mobiles recadrant la taille des espaces où se joue la pièce, tout cela m’a séduite. Et que dire lorsque le rideau noir se déroule avec lenteur et retombe au sol, ce que je n’ai plus vu depuis si longtemps au théâtre : pur bonheur.

7/ À chaque aujourd’hui qui s’extrait des limbes, se poser la question de savoir ce que l’on rendra réellement vivant en soi. Ce qui va pouvoir se forger dans ces instants donnés où, à la fois dans l’extériorité, où se confronter, mais aussi dans l’intime de ce qui nous dessine et forge, est prêt à infuser. Plus l’avancée dans la vie se fait grande, plus le désir de sa densité s’impose.

samedi 24 janvier 2026

Quatrain/ 189

 

la verticale se ressaisit

on amarre les ailes de lumière

au carrefour de l'impensable

on sort et recommence

 

jeudi 22 janvier 2026

LUMINA/3

 

Dimanche 11/ Écrire comme on se retire. (Ahn Mat )

Lundi 12/ Les réflexions de Virginia Woolf sur Montaigne révèlent aussi une partie cachée d’elle-même : «  Il avait pour seul but de coucher sur le papier ce qu’il était, de communiquer, de dire la vérité, et c’est là « une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble ». Car au-delà de la difficulté à se dire soi-même, il y a la difficulté plus grande encore à être soi-même. Cette âme, ou notre vie intérieure, ne coïncide en rien avec la vie extérieure. » (Maria Santos-Sainz : Virginia Woolf, journaliste)

Mardi 13/ Être parfois saigne. ( Clarice Lispector :Chroniques)

Mercredi 14/  Le cœur éparpillé dans la tête. (Fernando Pessoa , cité dans le livre de Claire Marin Les débuts)

Jeudi 15/ Enfant, lorsque je me retrouvais seul, le visage tourné vers le dehors, le regard levé vers un cèdre, les yeux accompagnant le balancement pénombreux de ses branches sous le vent, je découvrais qu’en me taisant, se pouvait entendre ce qu’aucune parole humaine, pas même la voix de la mère, pas même celle du père, ne donne à entendre. ( Pierre Cendors : Sacre du seul)

 


mardi 20 janvier 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 3

 


1/ Dans l’avent des métamorphoses des corps, ressentir les prémisses de ce qui est en train d’advenir n’est pas chose aisée. On voudrait être averti des mutations qui sont en jeu mais on ne sait pas toujours en lire les traces annonciatrices. Pas d’ange aux grandes ailes pour nous tenir au courant de ce qui s’amorce entre les os et la chair, entre le corps et l’esprit, entre soi et soi.

2/ En l’espace d’un instant. Dans l’immobilité de l’instant. Dans ce monde brumeux qui surgit de nulle part. Se sentir perdue, smarrita. Entre deux réalités, désorientée. Emprise dans les fils d’une araignée. Est-ce cela qui pourrait faire émerger les mots de l’écriture...Ce sentiment de n’être ni là, ni ailleurs, mais smarrita. À chercher sans doute un passage dans la toile, un chemin d’entre les chemins, un avant où aller sans repères.

3/ Je ne sais pas à l’avance ce que je vais écrire, ce qui va s’écrire, les lettres du clavier d’ordinateur qui vont danser sous la pression des doigts, les mots et les phrases qui vont se former et prendre une forme de vie et d’envol. Écrire est un des rares moments où l’instant m’enveloppe, où je ressens la temporalité de l’instant, sa chair, avec une sensation erronée de sa durée.

4/ Des photos aléatoires se déroulent sur l’écran d’ordinateur. Ce sont toutes des photos que j’ai réalisées mais parfois dans un temps si lointain, et toutes emmêlées, que ces visions sont déroutantes, presque déstabilisantes. Elles défilent et je ne sais plus qui je suis ni où je suis. Je me ressens dans un temps indéfini, dans des fragments de ma vie qui n’ont plus d’existence, dont je ne sais plus rien.

5/ Intermittences de soi. Et donc aussi celles de l’écriture. Tout est relié. Les mots, les phrases s’adjoignent par des chemins autres, prennent des voies de traverse, se perdent dans des impasses où l’on peut rester immobile un certain temps, comme hors de ce monde et dont il est difficile de revenir, de se confronter à nouveau avec un réel où des béances se sont formées et reprendre alors un visage.

6/ La nécessité d’aller acheter des fleurs, un bouquet de petits œillets rouges et blancs serait indispensable là dans l’instant, pour apaiser les yeux et porter plus loin le regard, pour continuer à avancer dans le jour. Andrea Bocelli accompagne depuis dix-huit ans et on l’écoute toujours avec l’émotion intacte. Le temps d’absence n’a pas érodé les pensées de gratitude que je tourne vers celle qui me manquera encore et encore.

7/ Lorsque j’étais plus jeune, disons adolescente, j’avais la ferme conviction que tous les nœuds du monde allaient se défaire, qu’il n’était plus possible que des guerres et des massacres pourraient encore se produire, puisque, après la fin de la deuxième guerre mondiale et l’horreur qui avait été à son comble, tout serait autre. De tels mondes se perpétuent et je me demande ce que peuvent des pensées telles que celles-ci ...

dimanche 18 janvier 2026

Journal d'un écrivain/ 28

 

Samedi 14 juillet 1931: 

« Ce que je voulais dire, c’est que je viens de finir de corriger la scène de Hampton Court (c’est la dernière correction ; Dieu merci). Mais le bilan des Vagues se dresse comme suit :
J’ai commencé sérieusement le livre le 12 septembre 1929.
J’ai fini la première version le 10 avril 1930.
J’ai commencé la seconde version le 1er mai 1930.
J’ai fini la seconde version le 7 février 1931.
J’ai commencé à corriger la seconde version le 1er mai 1931 et fini le 22 juin 1931.
J’ai commencé à corriger le manuscrit dactylographié le 23 juin 1931.
Je le finirai, j’espère, le 18 juillet 1931.
Il ne me restera plus que les épreuves. »

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain" traduction de Germaine Beaumont 

vendredi 16 janvier 2026

LUMINA/ 2

 

Mardi 6 Janvier/ Parlons de ce bleu, si vous voulez bien. (Christian Bobin l’homme-joie)

Mercredi 7 Janvier/ Le récit rôde autour des mots, il travaille dans les marges ( Anna Milani Géographie de steppes et de lisières)

Jeudi 8 janvier/ J’ai appris que l’âme d’un sentier – son essence même – ne se résume pas à la terre et aux pierres ; elle est immatérielle, évanescente, aussi fluide que l’air. (Forence Trocmé Le flotoir janvier 2026)

Vendredi 9 janvier/ Le poème s’adosse au silence, se hisse derrière le bâillon. Il est ce que l’œil ne voit pas, la vision interne, la vie profonde. ( Perrine La Querrec in revue La forge 3)

Samedi 10 janvier/ C’est avec une joie si profonde. (Clarice Lispector , incipit de Agua viva)


 

mercredi 14 janvier 2026

lundi 12 janvier 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 2

 


1/ À tâtons, entre les mots qui passent, s’incrustent et s’amalgament dans une texture verbale où l’on patauge, car que faire d’autre...Et l’on troue de blancs, pas toujours de même nature. Certains convoquent le vide, d’autres la pensée, d’autres ce silence si nécessaire à la suite d’autres mots. Il faut prévoir de la place pour que les racines de notre pensée puissent se planter et faire vivre l’écho de l’écho .

2/ C’est comme se retrouver au milieu de rien. Cela ne signifie rien d’autre que de vouloir avancer dans ce rien qui prend toute la place. Aucune lumière ne scintille. Aucun frémissement ou quelconque mouvement de qui que ce soit, de quoi que ce soit. Le rien le plus profond, celui devant lequel on se tient, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Et on se tient ferme dans cette résistance.

3/ Les fils de la toile d’araignée accrochés entre le toit et un pilier qui soutient l’auvent ne se donnent à voir que selon le bon vouloir du soleil. Les fils gardent leur invisibilité sur presque la totalité du jour. On est pris dans leur lumière par un regard qui nous raccroche à eux sans que l’on sache que penser de cette vision. Cela se fait ou pas. Sans notre volonté.

4/ Dans le temps retrouvé de petites fiches où se calfeutraient des notes de lecture prises ici ou là en écho à Georges Didi-Huberman. Je les lis et les classe selon leur texture et le champ lexical qui pourraient m’être utile dans un travail qui se balbutie. Colliger ces citations n’a pas été vain, elles peuvent servir de flèches où laisser se diriger l’écriture en mouvement : le ruisseau des mots.

5/ Des langues d’un outre monde s’infiltrent sous ma peau.Je me complais dans leurs marges, à tenter des approches par petites percées. Il faut parfois se mettre à désapprendre pour trouver d’autres voies. Laisser les brumes s’élever de la terre, se tenir en suspension puis se rouler en un tourbillon de gouttelettes et flotter dans une dérive où se perdre avec elles. Planter des racines de mots pour retenir leur souffle.

6/ Vaste et sans frontière, tel est mon esprit ce matin, semblable à ces paysages d’Aubrac ou ceux du causse Méjean que j’affectionne, où tout est offert au regard pour qui prend le temps de sillonner à petits pas. Et point de hordes sauvages, de guerriers armés de sagaies, point de drones meurtriers pour piétiner et détruire. Se poster sur la pointe des pieds, se grandir, et voir encore plus loin.

7/ Les lisières qui nous constituent ont une fragilité à vif. Un rien les effleure et nous voilà troublés, ébranlés de l’intérieur sans pouvoir penser avec sérénité. Un voile de lassitude et de tristesse tapisse l’épiderme et il faut laisser passer le temps nécessaire pour laisser revenir en soi les griffes pour se raccrocher à la terre et la retenir. On recherche un peu de ciel bleu dans une flaque d’eau.

samedi 10 janvier 2026

LUMINA/ 1

Jeudi 1 janvier/ Nous transpercions le soir de la tête. Kafka ( Enfants sur la route)

Vendredi 2 janvier/ Le moi qui écrit aujourd’hui – le seul moi que je suis – n’aurait jamais été lui-même s’il n’avait pas écrit. Santiago H. Amigorena ( citation lue dans Lettre ouverte al mudo de Sandrine Stamatakis)

Samedi 3 janvier/ c’est un jour de lichens ( Thoreau)

Dimanche 4 janvier/ J’ai le sentiment de construire un château de sable (Virginia Woolf)

Lundi 5 janvier/ La métamorphose est la propriété des corps qui ne se séparent jamais de leur enfance. Emanuele Coccia ( Métamorphoses)

 



Nouvelle rubrique LUMINA ( lumières en latin): chaque jour je note une phrase lue. Je les regroupe par 5 et dépose une photo en écho.

jeudi 8 janvier 2026

Choses à ne pas laisser perdre

 


(on dirait bien qu’il n’y a pas un souffle d’air pour éveiller le dehors)

fraction de seconde — où tout peut basculer — ou non — mais cette intensité de l’instant — ce qui se nomme imprévu — et penser inattendu mais aussi l’infime — ce que personne ne sait vraiment voir — ce qui du dehors vient rayer la face du jour — cette impulsion qui donne la pulsion nécessaire — à gribouiller quelques mots — à s’arrêter — et à se dire là il y a quelque chose — un possible à prendre en compte — une faille où se laisser glisser un instant — et ces bribes de soudain — les retenir — 

mardi 6 janvier 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 1

 


1/ Dans cet entre-deux factuel des ans : plus vraiment l’un et pas encore l’autre, en équilibre sur la passerelle des jours qui tangue un peu. Et de l’entre-deux de soi qu’en est-il ? Ça n’est pas très stable non plus. On se dit que ce qui compte c’est d’être en mouvement, de toujours avancer, de se tenir toujours dans ce devenir dont on a la conscience qu’il est le nécessaire.

2/ On raconte, on écrit toujours le même récit : c’est l’histoire d’une femme qui se tient derrière la fenêtre. Elle est à l’intérieur d’une maison et son regard se déporte sur ce qu’elle imagine pouvoir exister à l’extérieur. Depuis des années, elle regarde, elle ne sait que faire cela. Fixer le dehors sans rien espérer d’autre que la venue d’un oiseau, un rouge-gorge qui se poserait là, ce serait bien.

3/ Toutes les versions de soi, de ce que l’on est réellement, s’accumulent au fil des ans. Ce sont tous ces plis sur la peau qui tentent de contenir les différents aspects de ce que l’on a été. Et lorsque les ans s’accumulent, on cherche à comprendre les mutations qui se sont opérées. Et à délivrer ce qui est resté enfoui. De quels silences se revêtir pour poursuivre le chemin ?

4/ Le livre est un jardin de flâneries où des effluves nous recouvrent, où des couleurs se mettent à composer un arc-en-ciel, où des murmures nous percutent, et tout aussi inopinément des mots se mettent à s’articuler sur nos lèvres, des phrases se font écho. Cela est pris dans le courant d’une dérive, on se laisse emporter guidé par un mouvement, un flux qui naît, court un temps et puis meurt.

6/ De l’importance de ces temps d’insomnies qui jaillissent certaines nuits, où des associations d’idées se forment, des projets se mettent à vibrer avec la sensation qu’ils sont possibles, des directions se font jour, des bifurcations nécessaires, des abandons utiles ...Tout paraît clair, se parer d’évidence Au matin, il faut faire face à la discipline que requièrent ces avancées et ces divagations nocturnes et quelques unes ne peuvent passer ce cap.

7/ Quelqu’un parle dans mes rêves de manière à me faire croire que c’est moi qui énonce ces mots. Dans les rêves et dans les pages qui se remplissent sous mes yeux, il y a quelqu’un qui émet des suppositions, développe des idées, énonce des vérités, produit des arguments, prend des décisions dont il faudra bien suivre le cours sinueux ou improbable par la suite. Et c’est ainsi que cela advient.

dimanche 4 janvier 2026

Journal d'un écrivain/ 27

 

Mardi 23 juin 1931

Hier, 22 juin, alors que les jours commencent à raccourcir je crois, j’ai fini de recopier Les Vagues. Non que ce soit fini, grands dieux, non. Car il me faudra maintenant corriger cette copie. J’ai commencé ce travail le 5 mai et personne ne pourra prétendre cette fois que je me sois dépêchée ou que j’aie manqué de soin. Et cependant les erreurs et les négligences sont, je le crains, innombrables.

Mardi 7 juillet

Oh ! si je pouvais trouver quelque répit à ces incessantes corrections ! (Je fais en ce moment les interludes.) Si je pouvais écrire quelques mots avec détachement. Ou mieux encore ne pas écrire ; me promener sur les collines, me laisser emporter au gré du vent comme un chardon. Si je pouvais me débarrasser de ce nœud dans lequel mon cerveau a été si étroitement serré : Les Vagues. Telles sont mes pensées à midi et demi, ce mardi 7 juillet. Une belle journée et le reste – ainsi va le refrain dans ma tête – oui, si belle autour de nous.

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain" (traduction Germaine Beaumont) 

vendredi 2 janvier 2026

Quatrain/ 187

 

dans la phrase jusqu'au cou 

à force de marcher en soi  

juste la béance la plaie

chercher son fantôme