J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

vendredi 4 avril 2025

Divagations/ 23/ Les mots blancs /2

 


Derrière moi, des centaines de livres, assez bien rangés sur des étagères blanches, au sol des piles de livres en attente de lecture, devant des post-it collés sur d’autres étagères où des mots encore sont accrochés, des pense-bêtes, des phrases à ne pas oublier d’insérer, des titres de livres où il faut absolument s’immerger, des podcasts à écouter, des idées pour des ateliers d’écriture en cours, tout un univers dont il ne faut rien débrancher. 

Sur ces étagères posées sur le bureau, s’étalent pots à stylos et crayons, quelques photos et cartes postales conservées depuis longtemps et que l’on sait nécessaires. Une photo prise à Venise où un pont et un canal s’enlacent alors que ma silhouette s’efface un peu plus loin. Une carte postale avec des mots de Pierre Bergounioux au verso, où la tête sculptée de La Bernardine ( exposée au musée Labenche à Brive) me fixe et dont un jour il faudra bien que je raconte tout ce qui me lie à elle. Une reproduction de Caspar David Friedrich Femme dans le soleil du matin, où la silhouette d’une femme très droite, vue de dos, semble du bout de ses doigts effleurer les rais d’un soleil dont la terre tressaille — ce serait un monde suspendu dans une peau de draps frais, aux ombres de miroir qui scintillent quand un ici respire puis expire un ailleurs. La pulpe des doigts s’agite et répand son sang, se dilue et se perd jusqu’à refaire ce qui serait le monde ou le commencement d’un autre, celui dont chacun rêve et qui se crée avec des mots écrits en lettres capitales, aux pleins et déliés bien notés pour échancrer les reliefs et les creux à l’encre rouge.  

Tout à côté, une photo en noir et blanc, extraite d’un petit coffret noir fermé par un ruban, où l’on reconnaît Marguerite Duras, vue de dos également, dans le hall des Roches noires à Trouville qui regarde la mer se déchaîner dans une houle, peut-être pleut-il comme au début de L’été 80, et elle reste là, les mains accrochées à la grille de la fenêtre, juste pour regarder et songer

Tout cela est à hauteur des yeux qui se lèvent de l’écran de temps à autre et se posent là pour reprendre une sorte de respiration. Dans les trois petites niches qui composent cette étagère sur le plateau du bureau, les livres de quelques auteurs dont il faut, à portée de mains, pouvoir s’emparer pour éclairer d’une lumière nouvelle: Dante, Danielle Collobert, Antoine Emaz, Jacques Ancet, Philippe Jaccottet, Pierre-Albert Jourdan, Marguerite Duras… Quelques pierres, des carnets, un peu de poussière… tout un nécessaire …

à suivre ...

 

(Ce texte "Les mots blancs",  fait partie d'une série – en cours d'écriture – de proses écrites en écho à des phrases lues, parfois juste quelques mots, dans le recueil Les vagues de Virginia Woolf. Il a été publié dans une revue en ligne qui s'appelait Dire au sein du groupe Tiers-Livre dirigé par François Bon.

Ce sont toujours mes divagations en écho à l'univers de Virginia Woolf et plus précisément Les vagues .)

mercredi 2 avril 2025

Ricochets/ Année 2 / Semaine 13

 


1/ Nous ne sommes plus que des silhouettes contemplant un monde qui s'effrite de toutes parts, dans lequel on ne se reconnait pas, et qui s'efforcent de continuer à être. Les formes du devenir sont de plus en plus incertaines, et les idéaux embrassés dans la jeunesse tremblent sous les tumultes. Quelles aubes de promesses pour ces lendemains qui gémissent ? Le monde remue tout autour et les abris sont précaires.

2/ Par-delà les inquiétudes, les tracas ou les incertitudes d'un quotidien toujours chamboulé par des contrariétés, parvenir à se recentrer. Ce n'est pas toujours chose facile. Relativiser et faire le tri entre les plumes que l'on vient de perdre et sa vie qui se déroule, somme toute, sans trop de perturbations. Reprendre la navigation sur la rivière des jours, les yeux davantage ouverts pour rester vif et en possession de soi.

3/ La fleur du magnolia aux pétales bien serrés, aux échos d'une vie encore dormante, inconnue, est pâle de ce rose dont rêvent les petites filles. Aussitôt plongée dans un verre d'eau, la fleur pulse ouvre grand ses pétales, avide de lumière, prête à repousser le ciel, à hypnotiser le passant, à éclabousser de sa présence comme une flamme. On ne sait pas qui parle mais on ne peut que l'écouter.

4/ La toile est bien tendue au devant du seuil. Le ciel reste à interroger. Il va bien falloir entrer dans la ronde de ce jour, examiner les possibilités de ce corps endolori au matin, auquel donner un peu de temps pour se mettre en route, et lui permettre de mobiliser l'énergie nécessaire. Le premier regard posé sur le dehors va donner la tonalité et l'élan pour la chorégraphie du devenir.

5/ Dans les voix, il y a des arbres qui vibrent. De la sève coule diffusant une tonalité, un phrasé, une émotion, une sensibilité. C'est comme un morceau de nuage qui s'épanche et sème des gouttelettes qui pigmentent les cordes vocales. Et dans les arbres il y a des voix qui murmurent., tremblent sous les écorces dans des vapeurs de brume. Comme un enfant, poser son oreille sur le tronc: écouter.

6/ Ce ne sont que lambeaux qui s'agitent, brûlent parfois, se démènent sous la lauze frontale. Cela parle en dedans alors que dehors le jour, frémissant dans les buissons et sous les branches des bouleaux, tente de naître encore une fois. Des gouttelettes qui glissent sur les vitres, obstruant ce qui au-delà est la vie commune, il faut faire son miel et nourrir le verbe sans fin, au creux des doigts.

7/ Attente de la mise en feuilles des bouleaux. Besoin réel de printemps comme d'un verre d'eau fraîche. Nécessité d'un renouveau, des renaissances de la nature, de la chaleur du soleil sur la peau, de la vision de fleurs éparses au sol. S'apercevoir que l'on a besoin du rythme des saisons pour s'inscrire dans le temps, même si nous progressons vers un improbable avenir. La lumière des mots ne suffit pas.



dimanche 30 mars 2025

Divagations/ 22/ Les mots blancs /1

 


Those are white words, said Susan, like stones one picks up by the seashore.

( Virginia Woolf The waves)

Ces mots-là sont blancs, dit Susan, comme les galets qu’on ramasse en bord de mer.



Et cela s’écrit malgré moi, avec moi et sans moi. Il ne se passe presque rien, et ce rien devient quelque chose qui grandit, pousse les murs de toute part, élargit l’horizon, se déploie sans savoir vraiment ce qui se trame. Les mots étalent leurs troubles et se laissent se dissoudre au milieu d’autres, ils s’accrochent les uns aux autres tels ces grappes de lichens sur les troncs d’arbres, laissant circuler entre leurs thalles un air de rien, une sorte de canevas nébuleux. Au premier regard on ne voit que des traces grises sans grand attrait, qui ne font pas encore miroir. Il y a quelque chose qui naît, encore un peu brouillon, quelques ratures ici ou là semblent montrer qu’un travail est en cours, que certains mots sont refusés et ne feront pas partie de cette forme informe qui est en train de croître. Il leur faudra un peu d’air, de lumière et de salive. Au fur et à mesure de ce qui s’écrit, cela se colore insidieusement. Parfois, les mots prennent de l’ampleur, de la force, une sorte de présence, un éclat soudain et l’on sent que quelque chose se dit dans ce qui s’écrit. Cela écorche encore un peu les oreilles et il faut jouer de patience, laisser reposer, griffer, dégriffer, reposer, augmenter, émonder, dresser cette incertitude de ce qui cherche à s’écrire. Toutes ces petites traces qui affleurent au fil de la plume puis au son du clapotis du clavier sont encore celles d’une écriture secrète qui ose ses premiers pas avec timidité.

 

Mes mains sont dans un geste d’écriture, mes doigts ont laissé tomber le stylo et le papier, et se déploient sur les touches du clavier à une vitesse raisonnable, et tout comme avec le stylo, les lettres parfois se mélangent ne respectent pas l’ordre original, surtout sur la fin du mot, même si, elles sont toutes là dans ce très léger désordre qui permet malgré tout la lecture, et signifie juste qu’il me faut davantage d’attention, et que tous les adverbes qui finissent par ment ont besoin de leur e dans leur dernière syllabe…. Les doigts se déhanchent, cherchent à enserrer ce qui naît, dont ne sait où, et qui s’installe dans des images, ou bien ce sont des images qui tentent de trouver leur place au sein des mots. Tout cela se tricote en un va et vient continu. Parfois une évidence, parfois un désarroi. Souvent un plaisir simple. Les mains, les yeux, tout s’emmêle. Les galets s’amoncellent. Le geste est serein au sein de cette pièce close où tout appelle à se concentrer sur cet essentiel.

à suivre

 

(Ce texte "Les mots blancs", dont voici le début, fait partie d'une série – en cours d'écriture – de proses écrites en écho à des phrases lues, parfois juste quelques mots, dans le recueil Les vagues de Virginia Woolf. Il a été publié dans une revue en ligne qui s'appelait Dire au sein du groupe Tiers-Livre dirigé par François Bon.

Ce sont toujours mes divagations en écho à l'univers de Virginia Woolf et plus précisément Les vagues .)



vendredi 28 mars 2025

Journal d'un écrivain

 

Samedi 2 novembre 1929

On dirait que jusqu'à présent j'ai assez bien réussi avec Une chambre à soi. Cela se vend bien, je crois, et je reçois des lettres inattendues. Mais je suis beaucoup plus intéressée par mes Vagues. Je viens de finir de recopier mon travail de ce matin, et je ne suis pas encore très rassurée. Je sens qu'il y a quelque chose là (j'ai déjà éprouvé cela pour Mrs Dalloway) mais je ne puis l'atteindre franchement. Rien qui ressemble à la vélocité, à la certitude de La promenade au phare. Orlando n'était qu'un jeu d'enfant. Y a-t-il quelque part une erreur de méthode ? Quelque chose de faussé qui empêche les parties intéressantes de reposer sur une base solide ? Je suis dans un état bizarre, consciente d'une rupture. Je tiens une chose intéressante, mais il me manque une table assez solide où la poser. Cela pourrait me venir comme un éclair en relisant... Je ne sais quelle solution...Je suis convaincue d'avoir raison de chercher l'emplacement où je pourrais situer mes personnages, face au temps et à la mer. Mais Seigneur quelle difficulté de creuser là, en soi-même avec conviction ! Hier je tenais la conviction. Aujourd'hui, je ne l'ai plus.

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain " ( traduction Germaine Beaumont)



mercredi 26 mars 2025

Pertuis/ 1 /

 

Résistance ou défaite ? Les yeux labourent l'écorce de l'invisible, racontent la texture du temps qui est passé. Deux ronds noirs marqués du sceau du tragique, n'attendent rien d'autre qu'un dernier espoir, un souffle encore possible. Ils t'emportent avec eux dans un voyage dont la certitude d'un retour n'a nulle garantie. L'encre noire recouvrant le blanc de la page n'a plus beaucoup d'avenir devant elle, comment élever encore une parole de ces cernes de chair.

Fermer les yeux, faire une coupe dans le regard, comme on coupe court à une conversation qui nous conduit sur des chemins douteux, abaisser les paupières et rejoindre l'intérieur, là où encore quelque chose est possible. Dans cette pénombre, rechercher les couleurs qui se détachent de la terre, et se laisser guider par la flamme d'une bougie qui oscille, comme celle qui jadis illuminait les regards. Une aube peut encore se lever, une errance exister.

(Une nouvelle rubrique avec ce libellé Pertuis: un texte en deux parties en écho à des œuvres picturales, artistiques, que j'ai choisies mais qui ne sont pas nommées. Cela fait suite à un atelier d'écriture vécu dans le cadre des ateliers du mardi animé par François Bon ( qui s'appuyait sur un texte de Henri Michaux). En principe, cela fonctionnera avec une série de trois œuvres du même artiste. Je ne décris pas mais j'écris en écho.)

lundi 24 mars 2025

Ricochets/ Année 2/ Semaine 12


 

1/ Il y a des matins plus difficiles pour guider la barque des mots sur le cours de la rivière. S'apercevoir un mois plus tard que l'on a oublié une date que l'on honore d'habitude et que, donc, des failles se produisent, plus importantes que l'on ne croyait. Dans le froid de ce matin de mars, je murmure à voix douce qu'il me faut vivre avec un peu plus de vigilance.

2/ Dans chaque pli de la terre, une parole pourrait se lover. Entre la fleur, la neige et tout ce qui s'empresse dessous et dont on ne sait rien. Tout se dérobe à notre contemplation, nous n'avons que des histoires de papier à nous raconter. Les murmures du dessous nous restent inaccessibles et les mots sèchent sur nos lèvres. Il reste tant à connaître, à apprendre du bercement de la terre.

3/ Un nid de nuage, un arbre, une pensée qui se blottit. Personne ne sait comment tout cela se marie et prend vie. Entre eux les ombres du dedans et tout ce qui s'accroche aux branches encore dénudées d'un mois de mars. Tout près les étangs qui ont retrouvé leurs eaux où pouvoir avoir la tête à l'envers. On reste là devant en attente d'un souffle qui aurait encore à dire.

4/ Je reste toujours surprise de la manière que les mots ont de se choisir, de s'apparier, de se poursuivre entre les lignes ou dans un dialogue entre des personnes, ou alors de se repousser, de ne pas souhaiter être prononcés, de se blottir dans les grottes intérieures où ils s'amassent prêts à s'échapper et jaillir lors d'un épisode délirant, ou dans le labyrinthe des rêves où ils retrouvent leur liberté.

5/ Se sentir toujours à la recherche d'un savoir, d'être dans l'expectative d'apprendre quelques chose de nouveau, même simple, et je dirais même surtout simple. Le peu que ce savoir consentirait à me donner me satisferait humblement. Il y a tant d'ignorance en soi face au monde scientifique, médical, astronomique,historique, politique, par exemple, alors que je ne fais qu'errer entre des livres de littérature où tracer ma propre sente où avancer.

6/ Au creux des jours qui s'effilochent et des coups de vent qui bouleversent les horizons, on se penche sur une éraflure, sur ce qui au bord suinte un peu, sur ce qui cherche à se dérober. On ne sait ce qui affleure encore, nous avions déjà lavé le sang, mais il reste toujours un rien qui s'écoule pour attirer le regard, une croûte que l'on ne finit pas de gratter.

7/ Je sais quelques lueurs où renaissent des voix. On frôle du doigt une intonation, on ressuscite un phrasé, les lèvres et les paumes se rejoignent, on cherche la chair des mots. Tels des embruns sur la crête des vagues, ils jaillissent soudain, façonnent la surface de l'instant, scintillent avec délicatesse, laissant croire un instant à une réelle présence et puis s'effritent, s'ensevelissent à nouveau entre les pages usées du temps.

samedi 22 mars 2025

Journal

 

11 octobre 1929 : Je saute sur l'occasion d'écrire ceci afin de ne pas me remettre aux Ephémères ou aux Vagues, ou quel que soit le titre que je lui donnerai. On s'imagine que l'on a fini par apprendre à écrire rapidement et il n'en est rien. Et le plus curieux, c'est que j'écris sans zèle et sans plaisir après avoir été tendue sur mon sujet. je ne dévide pas, je m'applique. D'autre part, je ne me suis jamais, de toute ma vie, attaquée à un sujet à la fois si vague et si complexe. Chaque fois que je fixe un point, il me faut penser à sa relation possible avec une douzaine d’autres. Et bien qu’il me soit possible d’avancer assez facilement, je m’arrête sans cesse pour considérer l'effet général.

Virginia Woolf Journal d'un écrivain ( traduit par Germaine Beaumont)

jeudi 20 mars 2025

Quatrain/ 165

 

ciel rêve pluie

topographie de bémols

 où lire tracer lier

des accidents de lumière

mardi 18 mars 2025

Ricochets/ Année 2 /Semaine 11

 


1/ Porter de l'attention à l'enfant. Celui qui continue de respirer à travers mes poumons. Celui qu'on reconnait à peine sur les photos. Celui qui avait plein de rêves et croyait que tous allaient se réaliser. Celui qui a choisi d'oublier. Celui qui emplissait ses poches de pierres pour la beauté de leur étrangeté. Celui qui croyait au ciel rien que pour le déplacement d'air. Donner la parole à l'enfant ventriloque.

2/ Ce qui fait tenailles tout autour de nous. De la courbe du matin à l'angle de la nuit, et les montagnes russes du jour, se sentir broyé par le désordre des mots qui se vocifèrent et qui écrasent l'humanité. Où murmurer des mots de poésie dans ce charnier sans nom. Ces coulées de lave nous submergent. Alors rien d'autre que le silence, des ciels d'oiseaux, et l'obstination de l'écriture, malgré.

3/ Quand on se met à penser avec la lame d'un couteau, se détachent des morceaux de chair, ceux qui tentaient encore de calfeutrer les faiblesses de l'esprit. Une porte s'ouvre dont on n'a pas idée de ce qui va surgir derrière. Se saisir des éclairs, des images, des fragments qui se donnent à être, juste pour quelques secondes. Faire face à une possible déconstruction de ce que l'on croit être.

4/ L'absence de floraison cette année de l'hellébore m'interroge, mais j'ai souvent des questions sans réponses. Alors poser les yeux sur le cognassier du Japon ( enfin penser que c'est ainsi qu'il se nomme), sur la floraison débutante de ses fleurs rougeoyantes. Il est l'ange aux ailes rouges qui se veut annonciateur de l'arrivée du printemps. À peine ouverts, les bourgeons sont comme de petits atomes de promesses, étincelles de sang.

5/ Comme des talismans glissés entre deux pages, ces petits papiers patientent entre les mots de livres, espérant une main curieuse qui les mettrait au jour et une lecture complice pourrait donc avoir lieu. Espoirs de messages à soi adressés par une main disparue désormais mais qui murmure ainsi encore quelque parole de promesse. Lorsqu'on referme le livre, on les remet avec précaution, entre les deux même pages, pour le prochain.

6/ Ces lignes déposées et absorbées par la page blanche du logiciel où j'écris, comme par un buvard sur mes carnets où c'est au stylo encre que cela se met en forme. On abandonne ainsi une sorte de cendre aux odeurs de la nuit dont on est à peine sorti. Nulle relecture des petits tas amoncelés des jours d'avant, et nul souvenir non plus, car l'esprit s'est juste délesté là .

7/ Quelque chose à fleur de peau est toujours à rôder entre les lignes que l'on lit, réveillant ce qui gisait en eau dormante, prêt à jaillir sur les bords de l'incertain. De la lumière en germe. Et ce que l'on ne savait plus vivre encore, ce caduc bien scellé, cette ombre calfeutrée dans le champ des oublis, renaît en un quart de seconde, agitant les ailes écorchées de la mémoire.



dimanche 16 mars 2025

Écrire

 

Écrire dans la résonance de hauts murs, se nourrir des échos qui surgissent sans limites. Dans le même élan, garder ses distances, sans cesse ne pas oublier de se tenir dans l’écart. Divaguer, même si encore sous perfusion. Écrire entre les deux oreilles. Écrire entre.

Hameçonnée par une écriture, il  reste à se détacher d’elle, à sortir de la nasse et creuser le sillon dans sa terre. Ce qui reste à écrire est encore inconnu, c’est un travail de dentellière créant ses propres motifs sur son carreau, piquant ses fines aiguilles et y liant ses fils de coton, amplifiant, se nourrissant de digressions et dialoguant avec la figure du départ. Jusqu’à se désorienter. Sinuer entre les obsessions, dans la lenteur, dans les détours, une boucle appelant une autre boucle en s’éloignant vers les marges, en repoussant le point final.

( Texte écrit lors d'un atelier en ligne préparé par François Bon, en écho à un texte de Jacques Dupin)

vendredi 14 mars 2025

Et m'ont murmuré les campagnes


 

Et n'avoir que ma vie à opposer,

Sans les mots, si peu les mots, pourquoi les mots, mais ma vie, pour n'aller pas où tous allez,

Comme la vache renâcle pour l'abattoir, et tourne ses sabots de côté, bientôt se tient là, sur ses pattes pliées de profil,

Et comme l'enfant hurle dans le train, et pleure, dont personne ne sait à quoi le train l'arrache ou vers où il le mène,

Ma vie, pour à un certain endroit,

M'être tenue moi aussi

Les pattes pliées

Et bien sûr qu'à la fin

La bête meurt

Toutes les bêtes meurent.

 

Milène Tournier "Et m'ont murmuré les campagnes" ( Editions Le Castor Astral 2025)

mercredi 12 mars 2025

Quatrain/ 164

 

à l'aplomb d'un vide

tous les jours le même chemin

ne pas oublier de décoller

d'une main qui étincelle

lundi 10 mars 2025

Ricochets/ Année 2/ Semaine 10

 


1/ Comme au travers d'un miroir, l'hiver n'a pas encore dit ses derniers mots. Il balbutie sur l'herbe fragile quelques phrases de blancheur dont on n'a plus envie. On murmure alors qu'on voudrait le printemps, ses fleurs, sa lumière, ses odeurs et ses songes. On piétine, on espère mais le monde qui entoure et pèse de son humeur n'est pas au renouveau. Il nous couvre de suie et de brumes épaisses.

2/ Les yeux qui attrapent les entours et les yeux qui laissent passer les images. On ne peut tout absorber et parfois on préfère ne rien voir. On plisse un peu les yeux pour filer avec un vol d'oiseaux dont on voudrait bien connaître le nom, c'est comme un élan de vie dans lequel se tenir. Mais on évite les images de guerre qui obscurcissent les écrans et ferment le futur.

3/ Encore un lendemain de lendemains et l'on ne remontera pas le fleuve. Même si l'envie de tenir tête au temps qui cogne est réelle. Cela s'empile et s'emplit de jours à moitié vides et main posée sur le cœur on jurerait que tout va bien, que l'on est bien droit dans sa vie. Malgré tout, il ne faudrait pas grand chose pour s'écrouler, un surplus de larmes baignant les joues.

4/ Lisant, je découvre dans un poème le terme adventice associé à la lumière. J'ai déjà entendu ce mot mais ne l'ai pas intégré dans mon vocabulaire. Il vient du latin adventicius issu du verbe advenire, « qui vient de l'extérieur » et, en botanique, il est généralement associé aux mauvaises herbes. J'aurais dû l'utiliser en regard de la vitalité dans ce domaine de mon jardin. Des idées adventices me perturbent.

5/ Comment suivre la course du monde ? Et comment ne pas se sentir perdu ? Il y a déjà longtemps que l'on se tient sur le bas-côté des jours, la main serrée sur le mouchoir de la vie. Les traces que tu souhaiterais laisser, qui s'en souciera ? Dans ces temps suspendus, il y a bien d'autres urgences, et le poème face à tout cela a si peu de poids.

6/ On voudrait bien pouvoir encore remplir ses journées comme avant, lorsque le corps répondait présent à chaque étincelle de vie. Mais la réalité est autre et on se sent parfois au bord de soi à imaginer ce que l'on voudrait faire avec les regrets de ne plus y parvenir. Des jours où on l'accepte et des jours où cela ne passe pas. Et la main tremble un peu en écrivant.

7/ Le regard aimerait bien s'accrocher à quelques lignes déjà griffonnées sur une page de carnet, mais il y a des matins où tout est flou autour de soi, ou vêtu de lumière grise comme des cendres sur lesquelles on soufflerait encore et encore sans faire naître la moindre lueur, la moindre étincelle. On pourrait ne pas commencer par le début peut-être, mais par le milieu d'une phrase, et y demeurer.


samedi 8 mars 2025

Journal

 

Lundi 10 septembre 1929 : Je me suis surmenée et torturée sur les corrections d'épreuves — le journalisme, tandis que se formait en moi le livre des Éphémères. Oui, mais il se forme très lentement, et ce que je voudrais, c’est ne pas commencer à l’écrire, mais y penser, disons pendant encore deux ou trois semaines, entrer dans le même courant de pensée et laisser ce courant tout submerger. Écrire peut-être quelques phrases ici, à ma fenêtre le matin. […] Et chaque fois que je m’abandonne au courant de mes pensées, il me rejette. » [...]

Vraiment ces prémonitions d'un livre — ces états d'âme de la création —nt très étranges et on les comprend mal.... [...]

Six semaines au lit, et je ferais des Éphémères un chef-d'œuvre. Mais je ne peux pas garder ce titre. Les éphémères, je m'en avise brusquement, ne volent pas le jour. Et il ne pourrait y avoir une bougie allumée. Dans l'ensemble, la forme du livre demande à être reconsidérée. J'y arriverai avec le temps. 

 

Mercredi 25 septembre: Hier matin j'ai cherché un autre début pour les Éphémères. Mais ce ne sera pas le titre. Et plusieurs problèmes réclament une prompte solution. Qui pense cela? Et suis-je extérieure au penseur ? Il faut un plan qui ne soit pas une simple astuce.

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain " ( traduit par Germaine Beaumont)

jeudi 6 mars 2025

Divagations / 21

 

 

                                                                                       de mon étrange relation avec Virginia...

Quel sillon ce livre Les Vagues a-t-il creusé en moi ? Quels alluvions a-t-il abandonnés? C'est bien ce genre de questions qu'il serait utile de se poser après chaque lecture. Ce livre, de par cette lecture incongrue, qui sort de l'ordinaire de par sa durée, m'a appris à ralentir, à prendre le temps du rythme d'une phrase, de tout ce qui est caché derrière et que le lecteur doit construire à son tour. Le travail du lecteur a ici toute son importance: on se sent invité à établir une écoute pleine, une présence sans distraction, une tendresse à offrir aux personnages qui se livrent devant nous. On se trouve dans une lecture-écriture permanente, une invitation à habiter le livre. Ce livre que l'on a tant de mal à remiser sur une étagère et qui reste à portée de main sur le bureau, au cas où...


Pour ce qui est du mot juste, tu fais erreur. Le style est une chose très simple ; ce n’est qu’une question de rythme. Une fois qu’on l’a compris, on ne peut plus se tromper dans le choix des mots. Pour autant, me voilà assise à mon bureau depuis le milieu de la matinée, débordante d’idées, de visions et de mille autres choses encore, sans parvenir à les déloger faute d’avoir trouvé le bon rythme. L’essence du rythme est très profonde en vérité et va bien au-delà des mots. Un spectacle, une émotion provoquent une vague dans l’esprit, bien avant que ne se forment des mots qui puissent l’épouser ; et l’on doit en écrivant (telle est ma conviction actuelle) recréer cette vague et la rendre agissante (ce qui n’a rien à voir en apparence avec les mots) afin que, lorsqu’elle se précipite et déferle dans l’esprit, les mots naissent pour s’y accorder. Mais mon avis sera sans doute différent l’année prochaine. »

(lettre de Virginia Woolf à Vita Sackville-West – 16 mars 1926)


Se tenir sur une plage face à l'océan, à ne rien faire d'autre que regarder, écouter, se laisser porter. Se laisser glisser dans une spirale du temps autre, pendant que le soleil vit sa vie et qu'une journée peut être une vie, et un instant une éternité. Ces petites étincelles de vie qui éclatent, se dispersent, se rejoignent, s'éloignent et font renaître dans l'esprit de celui qui lit des sensations oubliées. Et le bonheur de lire dans plusieurs traductions, ne pouvant tout saisir de la langue originale, qui permet des visions différentes, des subtilités, des sensations qui vont et viennent. Ce qui est donné à lire se creuse, détermine l'empreinte qu'il veut prendre.

Des images de soleil au-dessus de l'océan, de plages désertées, de rochers, de plantes, de lumière, de couleurs, de textures. Les noms des personnages qui traversent le livre, qui s'expriment chacun leur tour, nous faisant effleurer un peu de ce qu'ils sont, mais pas trop pour laisser l'imagination s'en emparer et les faire tanguer dans l'histoire, dans leur vie comme tout un chacun tangue ou trébuche sur ses propres chemins, avance avec ses failles et ses doutes. Des bouts de phrases prononcées sans que l'on ne possède tous les codes pour décrypter, mais des bouts de phrases, de pensées qui prennent possession des nôtres, des bribes que l'on écrit sur un cahier rouge pour en signifier l'importance, pour ne pas oublier qu’il faudrait absolument revenir au cœur de ces phrases, aller un peu plus loin encore et qui cheminent en soi sans que l'on en sache trop la raison.

Ces petits bouts du texte, rassemblés dans un cahier ligné rouge Clairefontaine, comme je les aime, différents de ceux que j’utilise pour la prise de notes au quotidien ( ceux-là sont à spirale), marron ou noir. Petits cahiers rouges, dont je m’aperçois que le prix a doublé en trois ans, mais auxquels je suis attachée, car l’écriture semble glisser sur les pages lisses à souhait. Donc, j’ai noté, sans me souvenir vraiment de la date de commencement de cette tache, des phrases entières ou tronquées issues du livre, avec une manière de faire identique: le numéro de page chez Cécile Wajsbrot, puis Michel Cusin, puis Marguerite Yourcenar, puis Christine Jeanney et les traductions proposées par chacun. Toujours dans le même ordre, le tout avec un numéro qui les précède afin de m’y retrouver plus tard. Pas de récolte dans les interludes puisque déjà travaillés par ailleurs. Un travail de cueillette, d’échos projetés en moi, de serpents de mots qui sinuent et ne veulent pas se perdre. Cette idée est née afin de proposer un texte à une revue en ligne, texte qui a été retenu par la revue Dire au sein du groupe d’écriture du Tiers-Livre animé par François Bon, paru à l’automne 2022. C’était pour le deuxième numéro ( il n’y en aura pas d’autre). Dans la note qui présentait mon travail, j’avais noté:

Ce texte est le premier d’une série qui pourrait s’intituler « Dialogue avec une phrase » ou « Arrêt sur image » ou « Entre mots ». Il s’agit donc d’un travail en cours où la lecture d’une phrase ou de quelques mots d’un texte dans un livre déclenche un passage à l’acte d’écriture. J’écris généralement des textes courts, et sans doute davantage dans un registre de poésie. Le projet, avec ce travail, c’est de se confronter à des fragments nettement plus longs où je puisse dériver. Le dialogue avec des autrices est une deuxième contrainte. Outre Virginia Woolf, il y aura Sylvia Plath, Alejandra Pizarnik, Clarice Lispector…

En définitive, je me suis immergée entre les lignes de Virginia Woolf, au cœur des Vagues, ne parvenant pas à m’en détacher, et m’autorisant un échange, ou un monologue après avoir noté ces petits bouts de phrase qui ont happé mon regard et martelé mon esprit, abandonnant l’idée de papillonner chez d’autres autrices.


                                                                                                                                     à suivre...