J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 10 janvier 2026

LUMINA/ 1

Jeudi 1 janvier/ Nous transpercions le soir de la tête. Kafka ( Enfants sur la route)

Vendredi 2 janvier/ Le moi qui écrit aujourd’hui – le seul moi que je suis – n’aurait jamais été lui-même s’il n’avait pas écrit. Santiago H. Amigorena ( citation lue dans Lettre ouverte al mudo de Sandrine Stamatakis)

Samedi 3 janvier/ c’est un jour de lichens ( Thoreau)

Dimanche 4 janvier/ J’ai le sentiment de construire un château de sable (Virginia Woolf)

Lundi 5 janvier/ La métamorphose est la propriété des corps qui ne se séparent jamais de leur enfance. Emanuele Coccia ( Métamorphoses)

 



Nouvelle rubrique LUMINA ( lumières en latin): chaque jour je note une phrase lue. Je les regroupe par 5 et dépose une photo en écho.

jeudi 8 janvier 2026

Choses à ne pas laisser perdre

 


(on dirait bien qu’il n’y a pas un souffle d’air pour éveiller le dehors)

fraction de seconde — où tout peut basculer — ou non — mais cette intensité de l’instant — ce qui se nomme imprévu — et penser inattendu mais aussi l’infime — ce que personne ne sait vraiment voir — ce qui du dehors vient rayer la face du jour — cette impulsion qui donne la pulsion nécessaire — à gribouiller quelques mots — à s’arrêter — et à se dire là il y a quelque chose — un possible à prendre en compte — une faille où se laisser glisser un instant — et ces bribes de soudain — les retenir — 

mardi 6 janvier 2026

Ricochets/ Année 3/ Semaine 1

 


1/ Dans cet entre-deux factuel des ans : plus vraiment l’un et pas encore l’autre, en équilibre sur la passerelle des jours qui tangue un peu. Et de l’entre-deux de soi qu’en est-il ? Ça n’est pas très stable non plus. On se dit que ce qui compte c’est d’être en mouvement, de toujours avancer, de se tenir toujours dans ce devenir dont on a la conscience qu’il est le nécessaire.

2/ On raconte, on écrit toujours le même récit : c’est l’histoire d’une femme qui se tient derrière la fenêtre. Elle est à l’intérieur d’une maison et son regard se déporte sur ce qu’elle imagine pouvoir exister à l’extérieur. Depuis des années, elle regarde, elle ne sait que faire cela. Fixer le dehors sans rien espérer d’autre que la venue d’un oiseau, un rouge-gorge qui se poserait là, ce serait bien.

3/ Toutes les versions de soi, de ce que l’on est réellement, s’accumulent au fil des ans. Ce sont tous ces plis sur la peau qui tentent de contenir les différents aspects de ce que l’on a été. Et lorsque les ans s’accumulent, on cherche à comprendre les mutations qui se sont opérées. Et à délivrer ce qui est resté enfoui. De quels silences se revêtir pour poursuivre le chemin ?

4/ Le livre est un jardin de flâneries où des effluves nous recouvrent, où des couleurs se mettent à composer un arc-en-ciel, où des murmures nous percutent, et tout aussi inopinément des mots se mettent à s’articuler sur nos lèvres, des phrases se font écho. Cela est pris dans le courant d’une dérive, on se laisse emporter guidé par un mouvement, un flux qui naît, court un temps et puis meurt.

6/ De l’importance de ces temps d’insomnies qui jaillissent certaines nuits, où des associations d’idées se forment, des projets se mettent à vibrer avec la sensation qu’ils sont possibles, des directions se font jour, des bifurcations nécessaires, des abandons utiles ...Tout paraît clair, se parer d’évidence Au matin, il faut faire face à la discipline que requièrent ces avancées et ces divagations nocturnes et quelques unes ne peuvent passer ce cap.

7/ Quelqu’un parle dans mes rêves de manière à me faire croire que c’est moi qui énonce ces mots. Dans les rêves et dans les pages qui se remplissent sous mes yeux, il y a quelqu’un qui émet des suppositions, développe des idées, énonce des vérités, produit des arguments, prend des décisions dont il faudra bien suivre le cours sinueux ou improbable par la suite. Et c’est ainsi que cela advient.

dimanche 4 janvier 2026

Journal d'un écrivain/ 27

 

Mardi 23 juin 1931

Hier, 22 juin, alors que les jours commencent à raccourcir je crois, j’ai fini de recopier Les Vagues. Non que ce soit fini, grands dieux, non. Car il me faudra maintenant corriger cette copie. J’ai commencé ce travail le 5 mai et personne ne pourra prétendre cette fois que je me sois dépêchée ou que j’aie manqué de soin. Et cependant les erreurs et les négligences sont, je le crains, innombrables.

Mardi 7 juillet

Oh ! si je pouvais trouver quelque répit à ces incessantes corrections ! (Je fais en ce moment les interludes.) Si je pouvais écrire quelques mots avec détachement. Ou mieux encore ne pas écrire ; me promener sur les collines, me laisser emporter au gré du vent comme un chardon. Si je pouvais me débarrasser de ce nœud dans lequel mon cerveau a été si étroitement serré : Les Vagues. Telles sont mes pensées à midi et demi, ce mardi 7 juillet. Une belle journée et le reste – ainsi va le refrain dans ma tête – oui, si belle autour de nous.

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain" (traduction Germaine Beaumont) 

vendredi 2 janvier 2026

Quatrain/ 187

 

dans la phrase jusqu'au cou 

à force de marcher en soi  

juste la béance la plaie

chercher son fantôme

mardi 30 décembre 2025

Ricochets/ Année 2/ Semaine 52

 


1/ Le temps de l’écriture est un frémissement au bout des doigts. Il s’impose et ne se dirige pas. Il surgit et ne s’arrête que lorsque cela se pose sur la feuille blanche ou sur l’écran d’ordinateur via le clavier. Le temps à ce moment-là n’a plus la même densité, ni la même durée. Ce sont des moments, quand ils se présentent, qui n’ont pas d’équivalents ; ils sont de sensations.

2/ Un puits de lumière ouvert entre les branches d’un arbre du jardin, c’est tout, mais c’est suffisant pour faire naître une impression de plus grand que soi, comme si à l’intérieur de son corps, quelque chose s’était ouvert, avait eu la permission de prendre de l’amplitude, et que plus d’air pouvait pénétrer, et que cela allait induire plus de pensées, plus d’envies, plus de possibilités à vivre en ce jour.

3/ Ce serait comme une fenêtre ouverte sur un autre paysage, un autre temps, un autre moi. Ce serait comme s’engager dans l’intérieur d’une montagne les yeux clos, où le chemin se reconnaît en touchant les parois de pierres, en laissant les odeurs circuler dans les narines, à se laisser emplir de l’espace que l’on tente de traverser, se laisser déborder par ces sensations que l’on a déjà bien connues. Noël.

4/ Derrière la fenêtre, toujours et encore, comme si cela ne finissait jamais de regarder pour voir. Il ne se passe pas grand chose derrière la fenêtre : une mésange qui se pose sur une branche, une branche qui frémit, un buisson qui ondule sous la visite d’un chat, une trace qui s’écrit dans le ciel, l’accroissement de l’herbe, et les songes enfouis qui reposent vifs sous le petit sapin bleu.

5/ Durant le temps d’une insomnie, s’apercevoir que Noël — l’avent, la préparation mentale, la nécessité de chants qui évoquent ce moment, le jour lui-même qui se doit d’être différent de celui de la veille — est le moment privilégié pour laisser une place à l’enfant que l’on a été, lui redonner vitalité et lui manifester que l’on ne l’a pas oublié, que c’est grâce et avec lui que l’on poursuit le chemin.

6/ Certains mots prennent le chemin de la pensée et la colonisent. Pour l’instant c’est le mot devenir qui a pris place en mon esprit . Je l’entends ou le remarque plus souvent que nécessaire et je l’emploie aussi sûrement bien trop souvent. Il a posé ses lettres, sont-elles de noblesse je n’en sais rien, mais il ne cesse d’apparaître, de m’interroger et je tente de lui faire cracher sa force.

7/ Le désir constant, et je l’espère jusqu’au bout de mon souffle, de l’envie d’apprendre des choses nouvelles, de lire et de sortir de cette lecture grandie, autre aussi, par ce qui vient de se mettre à jour en moi. Avec chaque lecture, de celles qui questionnent, qui creusent dans la pensée et dans les idées reçues ou mortes, sentir que l’on est dans une sorte de création de soi perpétuelle.

dimanche 28 décembre 2025

Le murmure

 


J’écris à voix basse comme parle le lilas dans la nuit profonde et qu’il donne les dernières gouttes de son sang mauve. J’écris comme les étoiles qui planent en ignorant les dormeurs dans leur lit, les puissants à leur whisky, les morts à leurs soupirs. J’écris comme on rêve. Qu’est-ce que tu as, qu’est-ce qui t’arrive, on dirait que ton visage rompt les amarres, qu’il prend le large, pourquoi, étant avec nous, n’es-tu pas avec nous ? 

 

J’écris comme on s’absente. Je cherche quelque chose ou quelqu’un. Un battement de cil d’une rose trémière, archiduchesse de l’air. Une parole brûlante qui fait éclater le vase du cœur. La neige, la harpe de la neige. Ou simplement le silence d’une cuisine vers les onze heures du soir, quand la vaisselle a revêtu sa tenue de lumière, que la totalité de notre vie se présente à nous, et la voir est insupportable. Nous sommes de si faibles architectures. Un rayon de lune et nos piliers tremblent, menacent de s’effondrer. J’écris comme se cachent les bêtes éprises de leur fin, blessées à mort par la beauté de vivre. 

Christian Bobin "Le murmure" ( Gallimard 2024) 

lundi 22 décembre 2025

Ricochets/ Année 2/ Semaine 51

 


1/ Sans doute est-ce ma phrase préférée de Georges Perec : Vivre, c'est passer d'un espace à l'autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner. La retrouver au hasard des errances numériques* me dit que je ne suis pas la seule à tenter d’éviter de me heurter aux murs qui jalonnent nos vies et d’arriver à progresser entre les différents écueils qui nous guettent au long des existences..

2/ Quand on se tient aux périphéries des mondes qui nous cernent, notre regard n’est balayé que par un vent de froideur. On fixe de loin ce qui remonte jusqu’aux bordures des lieux habités par le commun des mortels et on laisse monter en soi des pensées d’ordre général, vierges de toute densité, de toute profondeur et on ne prononce que des phrases froides sans aucun intérêt. Des phrases droites, sèches.

3/ La mémoire fragmentée du temps où on a appris à lire, et à écrire. J’ai le souvenir de l’apprentissage de l’écriture, et de mes doigts tachés d’encre par la tentative de formation des lettres à la plume trempée dans l’encrier du bureau de l’école, mais je n’ai pas celui de la lecture comme si j’avais toujours su déchiffrer les mots qui s’affichaient devant mes yeux. La lecture c’est ma mère.

4/ Des fragments de langue venue de l’enfance reviennent parfois entre nos lèvres, comme si l’on se mettait à parler dans une langue étrangère qui transiterait quelques instants par le biais de notre corps. De par leur sonorité lointaine les mots ont alors une manière bien à eux de résonner comme s’ils émergeaient d’une grotte sombre et se heurtaient aux parois de pierre. Peut-être même espèrent-ils un écho ou une réponse.

5/ Il y a des jours où les échos de la vie d’avant surgissent avec la sonorité d’un appel lancé au-dessus d’un puits. Un vase que l’on renverse et qui déverse sur le parquet son contenu de cailloux blancs, de petits morceaux, d’écorces rouges, de pommes de pin, d’une fleur blanche en papier : le dernier cadeau offert à quelqu’un qui n’est plus et que l’on conserve depuis bientôt dix-huit ans.

6/ Le début d’un chemin a toujours de la joie en lui. Il est empli d’un bruissement de désir, strié d’une sorte de naïveté que l’on souhaiterait bien conserver tout au long. Laisser ce courant porteur d’envie nous envahir là sur le seuil d’un devenir, irrigué d’imperceptibles pensées qui vont nous soutenir, nous guider dans la marche, nous éviter les écueils probables et nécessaires. Avancer pas à pas sans se soucier.

7/ Image en tête qui s’incruste sans savoir pourquoi d’une pierre plate lancée comme pour faire des ricochets en direction de son passé. Sur quel évènement, quel moment clé de l’avant de soi heurterait-elle et réveillerait ainsi dans les fibres du corps les sensations ressenties alors ? Et de rebond en rebond ferait-elle renaître tous les soi qui nous ont constitués et ont fait ce que nous sommes en ce jour.

* dans le journal de Karl Dubost https://www.la-grange.net/2025/11/21/http-query

samedi 20 décembre 2025

Journal d'un écrivain/26

Samedi 30 mai 1931 :

Non, je viens de dire – il est douze heures quarante-cinq – que je ne peux plus écrire, et c’est vrai. Je ne peux pas. Je recopie le chapitre de la mort. Je l’ai déjà récrit deux fois. Je vais le reprendre encore une fois et le terminer, j’espère, cet après-midi. Mais c’est comme si cela enroulait, en une boule serrée, les muscles de mon cerveau. C’est le travail le plus concentré que j’aie jamais entrepris. Quel soulagement quand ce sera fini… Mais c’est aussi mon travail le plus intéressant.*

* J'en suis à la page 162, par conséquent à mi-chemin, en vingt-six jours. Avec un peu de chance, je peux tout finir le 1er juillet 

Virginia Woolf "Journal d'un écrivain" ( traduction Germaine Beaumont) 


jeudi 18 décembre 2025

Quatrain/ 186

 

dans un recul de l'hiver

un noir si profond

sur une vitre creusée de bleu

accueillir l’enfance

mardi 16 décembre 2025

Ricochets/ Année 2/ Semaine 50

 


1/ Un nouveau projet commence à se dessiner. Il nécessite des pensées floues, des notes qui s’écrivent sur de petits bouts de papier, puis se rassemblent dans un carnet, un fichier s’ouvre sur l’ordinateur, des dossiers prennent place, on enregistre le tout consciencieusement. Cela commence à prendre de la place dans la tête, de manière un peu brouillonne, sans savoir où cela va pouvoir mener. Penser que c’est le meilleur moment.

2/ Derrière la fenêtre à l’heure du retour des freux, je fixe le déclin de la lumière et l’immobilité qui s’empare des arbres et buissons, peuple de ce qui cerne la maison et qui pourrait se nommer jardin. D’un côté de la maison tout s’endort, alors que de l’autre au loin la ribambelle de lumières rouges dans un sens et jaunes dans l’autre se déploie, attestant que la vie se poursuit.

3/ On se construit dans un amalgame de sentiments contradictoires ce qui fait que l’on a un rapport un peu complexe vis-à-vis de soi. On a beau avoir accumulé un bon nombre d’années, on tâtonne toujours à comprendre quelque chose dans cette complexité qui nous a façonnés. Sait on un jour qui l’on est vraiment, et à quel moment on parle véritablement de sa propre voix et quel est notre visage ?

4/ Entre les univers où serpenter, se situe un monde parallèle où se terrer. Les écueils sont repoussés dans les angles morts, et l’on peut errer seule comme en un lieu vierge. On s’y tient comme dans un espace d’apprentissage d’enfance où se devine ce qu’il faut faire pour être. On s’y complaît dans une forme d’attente, de suspens patient. Il faut parfois parler à voix haute pour se sentir vivant.

5/ Là où se posait le regard et encore au plus loin de celui-ci, quand enfant on explorait les alentours : les prairies en contrebas, les arbres de la forêt, les collines qui fermaient l’horizon et les lumières qui s’allumaient au crépuscule et qui guidaient les visions. Ce souvenir qui remonte, qui efface les frontières, et qui mêle le dehors et le dedans en un seul mouvement, comme un instant fondateur.

6/ Les histoires qui reviennent du temps de l’enfance, ce sont des histoires traversées de silences. Des chaises en paille alignées devant la maison, nous assis dessus attendant la venue de cette nuit d’été où les étoiles filantes se devaient de traverser ce ciel nocturne et nos esprits, emplis de songes, et prêts à se laisser guider par cette lumière et à formuler des vœux dont on ne sait plus rien.

7/ La vie de chacun d’entre nous vue comme un atlas à étudier, avec ses sommets et ses creux, ses grottes et ses plaines ouvertes au vent, toute une série de mondes dont on a oublié les pierres qui ont permis de le solidifier, peuplés de microcosmes qui ont contribué à construire qui l’on est, à façonner notre chair, en une cartographie pleine de rides dont on a à prendre soin.

dimanche 14 décembre 2025

Choses qui posent question

 

( on pourrait juste dire que la lumière est bien là)

à cheminer entre passé et présent — à ne plus savoir qui on est vraiment — qui avoir été — et qui aujourd’hui colonise mon esprit — le corps n’est pas en cause — ce sont juste les pensées ou les idées que l’on croit inébranlables — mais quelles sont-elles réellement — le mot cohérence est-il celui que l’on recherche — quelque chose de fragile même ferait l’affaire — pour reprendre pied — pour se rassurer — tout est tellement flou — et l’on aimerait avoir une vision claire des choses — ne plus vivre dans un doute continu — qui nous dévore — 

vendredi 12 décembre 2025

Géographies de steppes et de lisières

 


Je voulais construire une maison de lumière, tout était réuni pour que le chantier commence, les maçons s’adonnaient au travail avec ardeur et compétence, mais à chaque visite je commandais davantage d’ouvertures, jusqu’au jour où du projet il ne resta que des fenêtres.

Aujourd’hui, chez moi,
l’extérieur est dedans
et le verbe sortir signifie
regarder.

Anna Milani " Géographies de steppes et de lisières" (Cheyne éditeur 2022) 

mercredi 10 décembre 2025