J'avance, avec de l'ombre sur les épaules. ( André Du Bouchet)

samedi 4 février 2012

conserver la mémoire


J'ai essayé de trouver un compromis acceptable entre ces deux exigences, écrire et lire, chacune revêtue d'un caractère d'absolue nécessité. Si on ne lit pas, si on n'essaie pas de prendre la mesure du point qu'ont atteint ceux qui nous ont devancés et qui conditionnent l'invention présente, on s'expose à refaire ce qui a d'ores et déjà été fait, et sera, à ce titre, frappé de nullité. Quiconque ignore l'histoire de la partie qui est sienne s'expose à des candeurs qui ne pardonnent pas. Les innocents n'ont jamais les mains pleines. Il est indispensable de savoir ce qui a été accompli pour trouver son propre style. Le style qui est une manière de voir, d'être, de ressentir, de dire, mais rarement une manière d'écrire. Le style n'est pas un artifice, une sorte d'excipient formel qu'on ajouterait à un contenu.
La littérature a à voir directement avec la vie. Si elle se ramène à des jeux d'alexandrins, elle n'en vaut pas la peine. Le fait de voir une chose pour ce qu'elle est change la chose, change le monde, et nous change. Ce qui nous accablait, nous aliénait, perd son pouvoir. Le monde n'est ce qu'il est que parce qu'il inclut l'idée qu'on se fait de lui. Il vaut parce qu'il y a vous, parce qu'il y a moi.

 Consigner ainsi le quotidien, c'est aussi sauver les choses, les êtres de la disparition ?
C'est vouloir follement conserver la mémoire d'un certain nombre de faits qui, de prime abord, semblent peu importants. Il eût été plus simple et reposant de s'abstenir. Mais ce qui peut m'inciter à tenir ces carnets est que je me défie de celui que je suis aujourd'hui, et que je crédite celui que je serai demain d'un discernement supérieur. Je postule que, peut-être, celui que je serai demain trouvera profit à reconsidérer ce qui a en partie échappé à celui que je suis aujourd'hui. Et accédera, par ce moyen, à une compréhension plus exacte, plus précise de cette étrange affaire que c'est de vivre.

Pierre Bergounioux
(Propos extrait de l'entretien avec Nathalie Crom qui parait dans Télérama de cette semaine. La photo est  de Richard Dumas )

4 commentaires:

Ange-gabrielle a dit…

J'ai épinglé ce même portrait devant moi, sur le mur du bureau où j'écris, à côté d'E. de Lucca, de J. Berger et d'H. Cixous légèrement à part.

Laura a dit…

Nous avons donc des goûts en commun!

Estourelle a dit…

C'est si vrai si simple et si difficile de vivre et donc d'écrire !
Mais tellement vitale
un acte de vivre pas une littérature !

"ce qui nous accablait, nous aliénait, perd son pouvoir"...

lireaujardin a dit…

Toujours cette exigence extrême, ce besoin d'analyse que Bergounioux nous fait partager.
Bel entretien que l'on découvre avec ton extrait.